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The Scarlet Letter
Quelques aspects de la traduction cinématographique de Victor Sjöström
Par Jean-Jacques Sadoux
Il existe à ce jour au moins dix versions cinématographiques du roman de Nathaniel Hawthorne The Scarlet Letter (La Lettre écarlate, 1850) : sept versions muettes s'échelonnant de 1908 à 1926 (note 1), trois versions sonores : celle de Robert Vignola aux Etats Unis en 1934, le film allemand de Wim Wenders Der Scharlachrote Buchstak (1973) et enfin la dernière à ce jour The Scarlet Letter (Les Amants du Nouveau Monde) de Roland Joffé tourné en 1995 (note 2).
Trouver dès 1908 une adaptation cinématographique de l'oeuvre de Hawthorne n'a en soi rien de surprenant. En effet, la bible, Shakespeare et les classiques de la littérature américaine et internationale fournirent au cinéma primitif américain un grand nombre de ses sujets si bien que la démarche de Victor Sjöström lorsqu'il décide de porter à l'écran The Scarlet Letter en 1926 s'inscrit dans une tradition américaine solidement établie (note 3).
De même la présence d'un cinéaste étranger à
Hollywood n'a aussi rien d'inhabituel : "Pendant très peu d'années
seulement le cinéma Hollywoodien fut stricto sensu américain.
Griffith, Ince, De Mille, Sennet sont certes les pères fondateurs,
mais très vite les immigrants vinrent apporter leur contribution et
modifier le paysage. Chaplin le premier, puis dans les années 20 les
Scandinaves (Sjöström, Stiller, Christensen) et des Allemands (Murnau,
Lubitsch, Leni) (note 4).
Victor Sjöström (1879-1960)
L'image de Victor Sjöström qui a prévalu pendant longtemps parmi les cinéphiles a été celle "d'un moraliste sévère et d'un puritain ascète" (note 5) dont l' oeuvre reste à jamais associée au cinéma muet, c'est à dire à une forme d'expression quelque peu désuète. La rediffusion à la télévision par Patrick Brion dans les années 80 de plusieurs des longs métrages de sa période américaine (The Scarlet Letter et surtout The Wind) a montré à quel point il fallait se méfier des a priori et sans cesse revisiter les oeuvres du passé.
La carrière de Sjöström se déroula pour l'essentiel dans sa Suède natale, où de 1912 à 1937, il dirigea de très nombreux films dont certains font partie des grands classiques du cinéma muet (La Charrette Fantôme, 1920). Homme cultivé, épris de littérature et de théâtre, Sjöström a très tôt abordé l'adaptation de pièces et romans à l'écran, en particulier ceux de sa compatriote Selma Lagerlôf. A la suite de l'échec de plusieurs de ses films en Europe et aussi pour aller étudier sur place la technique de ses confrères américains, Sjöström se rend à Hollywood où il va demeurer de 1922 à 1930 et tourner neuf films. Travailler à Hollywood ne fut pas toujours une sinécure pour lui. L'indépendance à laquelle il était habitué n'était pas de mise outre atlantique et ses idées de scénarios ne plaisaient guère aux producteurs américains.
Sa rencontre avec l'actrice Lilian Gish allait lui permettre de travailler sur un projet correspondant à ses aspirations artistiques. Comme le rappellait naguère Patrick Brion dans sa présentation de The Scarlet Letter pour le cinéclub d'Antenne 2, Lilian Gish vouait au cinéaste suédois une très grande admiration et souhaitait ardemment jouer à l'écran le rôle d'Hester Prynne, la femme adultère marquée du " A " écarlate de l'infamie. Malheureusement dans le climat d'intolérance morale qui était celui de l'Amérique de cette époque et compte tenu de la vigilance des ligues de vertu et des associations religieuses à l'égard des turpitudes hollywoodiennes, il pouvait être risqué de se lancer dans une adaptation cinématographique du roman de Hawthorne. Lilian Gish se mit donc en rapport avec les organisations ecclésiastiques pour obtenir une autorisation de tournage, qui lui fut accordée. C'est également sur son intervention que fut choisi pour le rôle du révérend Dimmesdale l'acteur Lars Hanson.
Il n' est peut
être pas inutile de se pencher un. peu sur la personnalité de
cette actrice qui s'impliqua à un tel point dans la réalisation
du film. Première actrice spécifiquement cinématographique,
elle a déjà derrière elle à l'âge de trente
ans, lors du tournage du film, une carrière éblouissante. Actrice
fétiche de D.W. Griffith elle a tourné avec lui et comme vedette
dans des films qui consacrent l'hégémonie du cinéma muet
américain (Birth of a Nation, Intolerance, Broken
Blossom...) L'idéal féminin qu'elle incarnait, fortement
marqué par l'héritage victorien, ses rôles d'innocentes
persécutées, tout cela la prédisposait à jouer
Hester Prynne et à donner sa marque au personnage.
Comme le souligne Molly Haskell : " The personality of the star, the
mere fact of being a star, was as important as the roles they played, and
affected the very conception of those roles " (note 6).
* * * * *
Découpage succinct du film
Cartons : I Here is recorded a stark episode in the lives of a stern, unforgiven
people, a story of bigotry uncurbed and its train of sorrow, shame and tragedy.
II. Puritan Boston on a Sabbath day in June.
Première séquence
La caméra fixe en gros plan un rosier en fleurs, puis parcourt à l'aide d'un panoramique vertical et horizontal la place du marché de Salem et ses différentes composantes : la prison, le pilori, le temple et les cloches qui sonnent pour appeler les fidèles. Un groupe d'enfants portant le costume traditionnel des puritains de Nouvelle Angleterre s'avance, précédé par un adulte armé d'un mousquet.
Deuxième séquence
Carton : The Reverend Arthur Dimmesdale beloved by his people.
Présentation du révérend Dimmesdale. Il témoigne de son sens de la compassion et de la charité à l'égard d'un "wanton gospeller ".
Cartons : I. I pray that God will help me to explain the point which thou has disputed with the Elder on Lecture day. II. And make thee again one with us in spirit.
Un fidèle remet une bourse au révérend.
Cartons : I. A purse for thy good works, Master Dimmesdale. II. It comes as a gift from our hearts. We thank God every day for thy ministry. III. His worship, the governor of the colony.
Troisième séquence
Carton : Hester Prynne, ye Seamstress.
Hester la couturière hésite sur le choix de la coiffe qu'elle portera pour aller au temple. Elle se contemple devant son miroir qu' elle a dévoilé (Vanity is an evil disease). Les cloches appellent au service, le miroir renvoie un reflet dans la rue. Le reflet vient frapper le visage d'une femme et attire l'attention d'un groupe de Puritains. Hester enlève le linge qui recouvrait la cage de son oiseau et il se met à chanter. Indignation dans la rue.
Carton : Hester Prynne 's bird singing on the Lord's day ! What is Boston coming to ?
Un homme (Master Giles) prend la défense d'Hester. Carton : Must thou always be a tabby-cat mistress Hibbins ? Un des passants se détache du groupe et va tracer un grand signe X sur la porte d'Hester. Hester laisse échapper son oiseau et se lance à sa poursuite en direction de la forêt.
Carton : Tis against the law to run and skip on the Sabbath ! The minister must be told !
Quatrième séquence
Au temple Mistress Hibbins s'adresse au révérent.
Carton : It distresses me to gossip, Master Dimmesdale, but ...
Dimmesdale l'écoute et consulte le gouverneur, puis se tourne vers les fidèles.
Carton : Hester Prynne must be punished.
Cinquième séquence
Hester les cheveux dénoués poursuit toujours son oiseau ; elle entend les cloches, rectifie sa tenue et rentre précipitamment.
Sixième séquence
Au temple Master Giles éternue, le bedeau le frappe avec une longue canne.
Carton : Control thy wanton nose Master Gilles !
Nouvel éternuement, nouveau coup de canne. Il se met à chanter avec ferveur et tout rentre dans l'ordre.
Septième séquence
Hester arrive au temple très en retard et cherche à passer inaperçue. Dimmesdale la prend à partie et lui demande de venir au premier rang. Elle s'exécute devant tous les fidèles. Il s'adresse à elle d'un air sévère.
Carton : Hester Prynne thou hast profaded God's holy day !
Devant son regard suppliant le trouble le gagne peu à peu. Il tente de reprendre ses esprits.
Carton : Take heed, therefore ! If ye sin, ye must pay ... There is no escape.
Huitième séquence
Hester au pilori sur la place du marché. " For running and playing on ye Sabbath ". Master Gilles invective mistress Hibbins.
Carton : Behold what thy gabbling tongue hath done ... old crow.
Dimmesdale vient apporter à boire à Hester.
Carton : I did not dream the committee would mete out further punishment for thee...
Elle lui répond.
Carton : It matters not- since the order came not from thee.
Ils se regardent amoureusement. Il délivre Hester et la raccompagne chez elle. Tendre tête à tête entre les deux jeunes gens. Hester est folle de joie, son oiseau est revenu.
Carton : Hester, I hope thou has learned a great lesson !
Neuvième séquence
Gros plan sur un vieux registre " ye records of ye laws and statutes of ye colonies... " " Laws for washing : undergarments of women are immodest though necessary. They must be washed in secret and hidden from masculine eyes. " Hester lave son linge à la rivière. Un homme s'approche, elle tente de dissimuler une pièce de vétement et s'enfuit. Dimmesdale, car c'était lui, intrigué, part à sa poursuite. Elle se cache derrière un buisson mais il finit par la trouver. Il la somme de s'expliquer.
Carton : Again thou hast been doing wrong ! What art thou hiding ?
Il l'oblige à se retourner et à montrer ce qu'elle cache derrière son dos. A la vue de la culotte de femme qu'elle tient à la main il est très gêné et s'éloigne (note 7). Elle lance la culotte sur une branche et part à sa poursuite. Elle le rattrape.
Carton : It would be pleasant, sir, to walk beside thee and hear thee condemn me for my sins.
Ils marchent
ensemble et disparaissent derrière un bouquet d'arbres. Ils en ressortent
pour s'enfoncer dans la forêt et s'y fondre au milieu d'une lumière
éclatante.
Panoramique arrière et gros plan sur la culotte flottant au vent.
Dixième séquence :
Plan sur une eau légèrement troublée qui se fige pour révéler Hester et Dimmesdale l'un près de l'autre sur le bord de la rivière. Hester tente de convaincre Dimmesdale.
Cartons : 1 I have told thee my thoughts. Thou dost say they are sinful - but why ? 2 Why are we taught to be ashamed of love ?
Il la prend dans ses bras et l'enlace.
Carton : Hester, I have fought against it - but I love thee. Ils s'étreignent.
Onzième séquence
Nouvel aperçu des moeurs et coutumes des Puritains. Page du vieux registre : Engaged couples must conduct their courtship through long talking tubes and not until after marriage may the speaking tube be laid aside. The lips meet in chaste and restrained caress. Illustration de l'emploi de cet instrument dans une famille de Boston un soir d'hiver. Le jeune soupirant est jeté dehors pour avoir osé dérober un baiser au moment du départ.
Carton : Father I will not be wed to a man of such unbridled passions !
Extérieur. La neige du toit tombe sur la tête du malheureux soupirant.
Douzième séquence
Hester tricote devant sa cheminée. Dimmesdale vient lui rendre visite.
Cartons : 1 The governor is sending me to England with a message to the king . 2 Now thou canst refuse me no longer - Thou art going with me - as my wife.
Elle a un terrible aveu à lui faire.
Carton : I cannot marry thee.
Elle se dirige vers un coffre et en sort une alliance.
Carton : My wedding ring.
Il est effondré et s'emporte contre elle.
Carton : Another man 's wife - and in my heart thou hast been my wife- my wife !
Hester tente de se justifier.
Cartons : 1 I loved thee so - I feared to tell thee lest thou turn from me entirely. 2 On the day I left England my father forced me to marry a wealthy surgeon. 3 When his estates were settled he left England ... But these years have brought me no word of him. 4 I was never wife to him - I loved him not and told him so. I cannot live without thy forgiveness.
Il s'en va, elle cherche en vain à le rattraper.
Treizième séquence
Des mois plus
tard Dimmesdale revient d'Angleterre et rencontre Hester à nouveau.
La scène se passe dans une pièce sombre non identifiable. Il
semble la supplier.
Carton : Thou shall not be branded alone ! Together we must stand, thou
and I.
Carton : illisible . Sous titre français : C'est moi qui suis coupable Esther ! je dois partager ton châtiment.
Elle le regarde et répond.
Cartons : 1 And make me suffer doubly... to know that I have helped destroy thee ! 2 Thou has no right to tear down the ideals of thy followers who look to thee for guidance. 3 Atone / Atone for both of us - with good work. 4 We may never see each other again. But I will have comfort in beholding thy life of devotion and service.
La porte de la pièce s'ouvre, un homme en armes entre. Nous sommes dans la prison de Boston.
Quatorzième séquence
Cette séquence sera étudiée ultérieurement dans ses rapports avec le roman de Hawthorne.
Quinzième séquence
Dimmesdale se morfond chez lui la main sur le coeur. Il aperçoit une délégation qui se rend à la prison pour rencontrer Hester.
Carton : We have decided thy child shall be taken from thee and brouht up by a christian woman.
Hester se défend avec l'énergie du désespoir.
Carton : I pray thee - any punishment but that ! I cannot give thee my child i
Dimmesdale fait irruption dans la prison. Il plaide sa cause mais se heurte à l'hostilité de la délégation.
Carton : Wouldst thou protect a brat of the Devil- unbaptized and damned ?
Il annonce alors :
Cartons : 1
Before God that child shall have a name- and I will baptize her. What wilt
thou name her ? 2 Pearl ... for she is indeed a pearl of great price.
Le baptême a lieu en présence de tous, personne n'osant s'opposer
à la cérémonie. Hester peut garder son enfant.
Seizième séquence
Des années plus tard. Pearl trace la lettre A sur le sable. Portrait de l'insouciance de l'enfant et de la gravité de la mère.
Cartons : Outcasts- shunned and despised ! But Hester's happy child reflected the hope that still lay in her mother 's heart.
Dimmesdale passe devant leur maison. Echange de regards pathétiques entre lui et Hester. Il porte la main à son coeur.
Carton : Mother why does the minister put his hand over his heart ?
Pearl s'amuse beaucoup à imiter Dimmesdale. Elle sort. Des enfants qui sont là ne veulent pas jouer avec elle. Un groupe de Puritains décide de la questionner sur la religion.
Carton : Stay ! I would question the brat - as to her soul.
Réponse de Pearl :
Carton : My mother picked me from a rosebush.
Indignation des Puritains.
Dix septième séquence
Retour de Chillingworth accompagné d'un indien.
Carton : Our boat was wrecked on the coast, and I was held prisoner by the Indians for seven years. If your colony will ransom me, my skill will repay you. In England I was a physician of some renown.
Sur ces entrefaites, Hester arrive pour demander du secours.
Carton : Come with me Giles ! My child ! My child ! Go for the minister ! Tell him my child is dying !
D'un seul coup Chillingworth apprend l'adultère de sa femme et l'existence de l'enfant.
Dix huitième séquence
Chillingworth au chevet de Pearl. Hester éplorée.
Carton : Thou hast come back from the dead !
Il prépare une potion pour l'enfant. Hester est très méfiante.
Cartons : 1 Wouldst thou avenge thyself on an innocent child ? 2 Dost think a vengeance so shallow would satisfy me ?
Elle goûte le médicament d'abord, puis le donne à Pearl. L'effet bienfaisant est presque immédiat. L'enfant est sauvé. Chillingworth veut en savoir plus.
Carton : Hester Prynne ! Who 's the father of this child ?
Elle refuse de répondre, ils ont une violente querelle. A ce moment là Dimmesdale arrive, Chillingworth s'enfuit sans le rencontrer ni le voir. Dimmesdale bouleversé s'approche du lit de Pearl.
Carton : Our child ! Our child !
Hester le rassure, il est terriblement secoué.
Carton : Do not lose heart - the world is wide - leave this place of suffering.
Dix neuvième séquence
Hester, Pearl et Dimmesdale dans la forêt.
Carton : Days of indecision and wrechtedness... at last a way seemed open.
Cadre bucolique dans la verdure au milieu des fleurs ; mais Chillinworth est tapi derrière un buisson et guette. Hester explique à Dimmesdale ses projets...
Carton : A Spanish ship sails tomorrow afier the election festival. I have seen the captain and secured passage. Across the seas - there is happiness to be enjoyed - good to be done.
Dimmesdale hésitant
n'arrive pas à croire au bonheur possible.
Cartons : 1 I am too ill - too broken - I lack the courage to venture alone.
2 We shall be with thee.
Elle arrache la lettre écarlate.
Carton : With this symbol undo the past and make it as if it had never been.
Elle dénoue ses cheveux. Dimmesdale est métamorphosé et semble renaître à la vie. Il la prend dans ses bras. Chillingworth en a assez vu, il s'en va. Pearl retrouve la lettre et la remet sur la poitrine de sa mère.
Vingtième séquence
La sortie du temple. Hester et Pearl attendent Dimmesdale. Elles entendent les commentaires des fidèles.
Carton : An inspiring sermon ! Never hath he spoken so eloquently !
Le capitaine du bateau vient informer Hester que tout est en ordre et que le départ aura lieu au coucher du soleil. Dimmesdale épuisé a un malaise à l'intérieur du temple. Chillingworth s'occupe de lui.
Cartons : The ship that takes thee and Hester away takes me ! Dost think thou shalt ever have happiness ? I shall always follow thee !
Dimmesdale, hagard, la main sur le coeur, sort du temple. La foule l'acclame. Chancelant et blème il se dirige vers le pilori, puis monte sur l'estrade.
Carton : People of New England ! At last - at last I stand where I should have stood five years since - with Hester Prynne.
Incrédulité et stupeur de la foule. Hester essaie de le protéger.
Cartons : 1 Believe him not ! His mind is unbalanced by his illness. He accuses himself falsely ! 2 Hear me ! Ye have shuddered at Hester 's scarlet letter while my brand of sin and infamy lay hidden ! Behold it !
Il découvre la lettre A gravée sur sa poitrine. Il s'affaisse dans les bras d'Hester. Elle lui parle tendrement.
Cartons : 1
love thee so - 2 cannot face life without thee.
Avant de mourir il arrache la lettre du corsage d'Hester et vient retomber
sur sa poitrine, les deux A sont unis. Il prononce ses dernières paroles.
Carton : That is as God wills - and God is merciful.
* * * * *
Si The Scarlet Letter a été aussi souvent portée
à l'écran à l'époque du muet, ce n'est pas seulement
à cause de son statut culturel, mais c'est aussi parce que l'oeuvre
de Hawthorne entretient avec le langage cinématographique des rapports
troublants. Richard Chase disait " The Scarlet Letter is almost all
picture" (note 9) et c'est vrai que l'aspect enluminure médiévale
du livre avait de quoi stimuler l'imagination d'un cinéaste qui considérait
"la composition de l'image comme la plus importante des lois" (note
10).
Le découpage du roman en séquences quasiment cinématographiques, sa mise en scène des personnages à l'intérieur d'un décor, le recours fréquent aux panoramiques (The Prison Door en offre un bon exemple), la manière d'isoler quelqu'un au milieu d'un groupe, constituait autant d'invitations à l'adaptation cinématographique à une époque où l'image primait sur le son. On peut trouver aussi dans le roman une construction narrative qui préfigure l'emploi du fondu enchaîné, en particulier dans la façon dont le chapitre 17 (The Pastor and his Parishioner) est relié au chapitre 18 (A Flood of Sunshine).
Il y a également dans l'oeuvre d'Hawthorne l'utilisation d'un procédé largement répandu dans le cinéma muet et plus particulièrement dans le film à épisodes (serial) qui consiste à reprendre dans un carton au début d'un nouvel épisode une phrase importante prononcée à la fm de l'épisode précédent. On en trouve un exemple dans les chapitres 18 et 19 (A Flood of Sunshine et The Child at the Brookside) dont le second s'ouvre par une phrase prononcée précédemment : "Thou wilt love her dearly".
Et que dire de l'utilisation du miroir et du reflet qui sont au coeur de l'imaginaire de Hawthorne ! Dès The Custom House ("My imagination was a tarnished mirror " se mettent en place des images récurrentes où le reflet va jouer un rôle primordial : le regard de Pearl "The small mirror of Pearl's eyes" ou l'armure du gouverneur "So highly furnished as to glow with radiance and scatter an illumination everywhere about upon the floor..." "Mother ,cried she, I see you here. Look ! Look !... Hester ... saw that owing to the peculiar effect of the convex mirror, the scarlet letter was presented in exaggerated and gigantic proportions..." (Chapter 7,The Governor 's Hall).
Ces images on ne peut plus cinématographiques seront reprises par Sjöström dans son film, au début lorsqu'un rayon de soleil qui frappe le balancier de la pendule d'Hester va se refléter dans le miroir qu'elle a imprudemment dévoilé "Vanity is an evil disease" et frapper le visage d'une puritaine se rendant au temple, et vers la fin qui correspond aux chapitres 18/19 lorsque une séquence est introduite par un long et superbe plan du reflet des personnages dans l'eau de la rivière. Quant aux titres des chapitres du roman de Hawthorne, ils évoquent lorsqu'on les énumère la filmographie d'un D.W. Griffith ou d'un Thomas Ince : The Recognition, The Elf-child and the Minister, The Leech and his Patient, The Interior of a Heart ne sont pas si loin dans leur tonalité de ceux des courts métrages de Griffith des années 1910/1912 : The Miser 's Heart, Sunshine through the Dark, The Thief and the Girl, Her Father 's Pride, The Lure of the Gown...
Pour bien comprendre ce qui sépare l'oeuvre de Sjöström de celle de Hawthorne, nous allons prendre un épisode crucial du film et du roman, celui où Hester Prynne est sommée de livrer le nom de son amant devant la foule de Boston avant d'être conduite au pilori. Cette longue séquence de l'humiliation et du châtiment public d'Hester correspond aux deuxième et troisième chapitres du roman (The Market Place et The Recognition). Elle se situe au début de la seconde moitié du film, à la quatorzième séquence. Comme c'est le passage du film qui serre au plus près le texte de Hawthorne nous allons essayer de donner le découpage intégral de cette séquence afin de mieux faire ressortir les rapports ambigus que le film entretient avec le roman.
Quatorzième séquence : découpage intégral
Extérieur jour. Un balcon domine la place du marché.
Plan d'ensemble : les notables de la ville s'installent.
Plan d'ensemble : La foule sur la place avec le pilori dressé en plein milieu. Un joueur de tambour s'y tient, il en descend.
Plan moyen : le balcon. Le gouverneur est au premier plan, Dimmesdale se tient en retrait.
Gros plan : deux personnages dans la foule, un homme et une femme.
Carton : How our dear Minister suffers with the guilty ones !
Gros plan sur les deux mêmes personnages qui regardent maintenant en face d'eux.
Plan moyen : la porte de la prison s'ouvre. Un huissier de justice portant une masse en sort.
Plan moyen : le balcon. Dimmesdale ému et agité.
Plan moyen : la porte de la prison. L'huissier donne un ordre. Hester sort lentement portant le bébé dans ses bras.
Plan américain : Dimmesdale en proie à une immense émotion, il a beaucoup de mal à se contrôler.
Plan américain sur Hester.
Succession de plans américains et rapprochés sur la foule. Master Giles s'avance, il a l'air effondré.
Plan moyen sur Hester.
Plan moyen sur la foule.
Plan d'ensemble sur la foule.
Plan moyen : Hester à l'entrée de la prison, elle avance précédée d'un joueur de tambour.
Plan général de la scène.
Plan moyen : un groupe d'enfants fascinés par le spectacle.
Plan américain : Hester s'avance.
Plan américain : les spectateurs. Une femme invective Hester, Master Giles l'a fait taire.
Plan américain : Hester continue d'avancer. La caméra change de position, l'arrivée au pilori est vue de l'arrière en légère contre plongée et en plan moyen. Hester monte au pilori.
Plan général : la foule sur la place.
Plan moyen : le balcon. Dimmesdale au centre.
Plan rapproché
: Hester. Elle s'efforce de maitriser son émotion puis lève
les yeux vers le balcon.
Plan rapproché : le balcon. Dimmesdale très agité donne
l'impression de vouloir parler.
Plan rapproché : Hester. Elle lui lance un regard réprobateur pour le dissuader de le faire.
Gros plan sur Dimmesdale.
Gros plan sur Hester.
Gros plan sur Dimmesdale. Un dialogue muet s'instaure entre eux. Il renonce à se dénoncer et se tourne vers le gouverneur.
Gros plan sur le gouverneur. Il parle.
Carton : The charges of her soul has been with thee. Exhort her to name her fellow sinner.
Plan américain : Dimmesdale. Après avoir écouté le gouverneur, il tourne lentement la tête vers Hester.
Gros plan : Hester, expression décidée.
Plan américain : Dimmesdale. Il porte lentement la main à son coeur. Gros plan : Hester, expression toujours aussi ferme.
Plan moyen : le balcon. Dimmesdale et le gouverneur .Dimmesdale se ressaisit et s'avance sur le bord du balcon pour parler.
Plan d'ensemble : le pilori et la foule.
Plan rapproché de Dimmesdale.
Carton : Hester Prynne, I charge thee to speak out the name of thy fellow sinner.
Gros plan : Hester. Elle ne répond pas. Gros plan : Dimmesdale. Il a l'air hagard.
Carton : Be not silent from any mistaken pity or tenderness for him ! Speak out his name !
Gros plan :
Dimmesdale tendu et épuisé. Gros plan : Hester qui fait non
de la tête.
Plan rapproché : deux personnages dans la foule, un homme et une femme.
L'homme a un mauvais rictus et invective Hester. Il se tourne vers le balcon
car Dimmesdale parle à nouveau.
Gros plan : Dimmesdale le visage défait.
Carton : It would be far better for him to stand on thy pedestal of shame than hide a guilty heart through life.
Gros plan :
Dimmesdale.
Gros plan : Hester en proie à une intense émotion.
Carton : I will never betray him. I love him - and I will always love him.
Gros plan : Hester.
Gros plan : Dimmesdale pâle et décomposé.
Gros plan sur Hester. Son expression est pathétique.
Carton : An would that I might endure his agony as well as mine !
Gros plan : Hester.
Gros plan : Dimmesdale.
Gros plan : Hester.
Plan rapproché : deux femmes dans la foule. Elles se tournent vers le balcon.
Plan américain : le balcon. Le gouverneur se lève et vient près de Dimmesdale. Il s'adresse à Hester.
Carton : Hester Prynne - I stand before thee to mete out thy punishment. Plan américain du balcon : Dimmesdale se tourne vers le gouverneur. Carton : Reveal the Brand of shame to be worn until thy death.
Gros plan : le visage du gouverneur, impassible.
Gros plan : le visage de Dimmesdale, désespéré.
Gros plan : Hester, digne. Elle regarde autour d'elle.
Plan rapproché : deux groupes de spectateurs. Expression d'impatience malsaine.
Plan rapproché sur Hester. Elle regarde son bébé puis le balcon. Elle découvre lentement la lettre A brodée sur sa poitrine et que l'enfant cachait.
Gros plan sur le visage halluciné de Dimmesdale.
Très gros plan sur la lettre A richement brodée.
Plan rapproché sur deux femmes dans la foule. L'une brandit un index vengeur.
Carton : Adulteress !
Plan rapproché sur les deux femmes.
Plan rapproché sur Hester, digne.
Plan rapproché sur les deux femmes qui se déchaînent en insultes.
Gros plan sur Hester qui fait de son mieux pour se maitriser.
Plan rapproché sur la foule, un homme au chapeau noir le visage déformé par un rictus de haine.
Gros plan sur Dimmesdale. Il ferme les yeux, baisse la tête. Il est effondré.
Plan rapproché
sur Hester, elle lève la tête vers le balcon puis regarde son
bébé. Très gros plan sur le visage du bébé
endormi.
Fondu enchainé.
Plan moyen d'Hester sur l'estrade du pilori. Fondu au noir.
* * * * *
Le texte de Hawthorne d'environ 18 pages est donc condensé en un peu
plus de 70 plans et une dizaine de cartons dans une séquence qui dure
en tout 6 minutes et 20 secondes. C'est autant dans ce découpage que
l'on trouvera la clef des altérations profondes que le roman a subi
lors de son passage à l'écran que dans les modifications radicales
que Sjöström a introduites dans la situation et le climat de la
séquence. Ces
altérations se situent à plusieurs niveaux.
a) Le temps. Dans le roman de Hawthorne la scène est placée au début. Le lecteur ne sait rien de ce qui a amené Hester là où elle se trouve, sinon un adultère qui reste enrobé de mystère. Dans le film de Sjöström la scène est la continuation logique de ce qui précède. Le metteur en scène inverse dans son oeuvre la démarche du romancier : il nous décrit la naissance de l'amour entre Hester et Dimmesdale, leur liaison et enfin les conséquences qui s'ensuivent. Alors que Hawthorne, comme le souligne Jacques Cabau , " au lieu du roman de l'amour avant, qui est le roman de l'ambition, fait le roman de l'amour après, qui est le roman du remords " (12). Cette décision de Sjöström de bouleverser la subtilité du récit originel, en mettant à plat la chronologie pour la restituer de la façon la plus conventionnelle possible, dénature complètement un texte qui repose sur le non-dit et la litote. Elle gomme ce sentiment d'angoisse diffuse que l'on éprouve à la lecture du roman et introduit au contraire une impression de déjà vu et de fatum de pacotille.
b) La présentation de la lettre écarlate : là encore Sjöström bouleverse la chronologie originale. Dans le roman de Hawthorne la description de cette lettre est faite immédiatement après l'entrée en scène de Hester alors que dans le film elle est savamment orchestrée et n'apparaît qu'à la fin, clôturant par un effet très mélodramatique une séquence où la tension n'a cessé de croitre. Il est d'ailleurs amusant de constater que Sjöström n'a fait à ce sujet que reprendre et développer une idée qui figure dans le roman : "It seemed to be her first impulse to clasp the infant closely to her bosom ; not so much by an impulse of motherly affection, as that she might thereby conceal a certain token which was wrought or fastened into her dress."
c) Les personnages et les rapports qu'ils entretiennent entre eux : là aussi les modifications sont extrêmement importantes. On constate tout d'abord la disparition pure et simple de Roger Chillingworth qui apparaît à la fin de The Market Place d'abord dans l'esprit d'Hester qui voit défiler dans sa mémoire les souvenirs de son existence antérieure, puis dans The Recognition où il joue un rôle important que l'on sent devoir être décisif pour la suite du récit. L'occultation de Chillingworth de cette scène du film n'est certes pas fortuite, elle traduit chez Sjöström une volonté de concentrer son regard sur le couple Hester/Dimmesdale.
Pour ce qui est des rapports entre Hester et Dimmesdale, c'est bien la notion d'amour impossible plus que celle d'adultère ou de péché qu'a privilégié Sjöström. L'absence de Chillingworth de cette séquence est aussi un moyen de faire en partie oublier qu'Hester est une femme mariée. Les cartons qui illustrent les différentes scènes sont très révélateurs de l'esprit du film si on les compare aux quelques rares passages dialogués du texte original. Par exemple Hester s'écrie : "I will never betray him. I love him-and I will always love him", propos qu'elle ne tient à aucun moment dans le roman et qui sont dans le droit fil des mélodrames que produit Hollywood à cette époque. La platitude de ce texte ressort de façon cruelle quand on lit les autres cartons qui sont pour la plupart des citations fidèles du texte de Hawthorne. Nous avons là une illustration frappante du désir de Sjöström (ou plus vraisemblablement des contraintes diverses qui l'amenèrent à le faire) de se plier aux canons de la production cinématographique de l'époque et aux attentes du public.
Mais c'est dans l'utilisation même de la technique cinématographique que Sjöström fausse encore plus profondément l'esprit de The Market Place et The Recognition. En multipliant les plans américains et rapprochés sur Hester et Dimmesdale dans un champ/contrechamp constant, il amène le spectateur à privilégier la relation amoureuse entre les deux personnages au détriment de tout le reste. Hawthorne écrivait au début du chapitre 8 (The Elf-child and the Minister) : The Reverend Arthur Dimmesdale, whom the reader may rember, as having taken a brief and reluctant part in the scene of Hester Prynne's disgrace... Nous sommes bien loin de la présentation que Sjôstrôm fait de lui dans son film, et si sans craindre le ridicule nous nous risquons à faire un découpage cinématographique des chapitres 2 et 3 en nous inspirant de celui du maître suédois, nous en aurons une confirmation supplémentaire.
The Market Place
Extérieur jour. La place du marché.
Plan général traité en panoramique (The grass plot ... death itself).
Succession de plans américains (trois ou quatre) sur des groupes de femmes ou des femmes isolées (It was a circumstance to be noted ... volume of tone).
Plan rapproché sur A hard-featured dame of fifly ...
Plan rapproché sur une seconde femme : People said another ...
Plan rapproché sur une troisième femme : The magistrates are godfearing gentlemen ...
Plan rapproché sur une jeune femme et son enfant.
Gros plan sur : Another female, the ugliest as well as the most pitiless ...
Plan rapproché sur un contradicteur : Mercy on us...
Plan moyen : The door of the jail ...
Plan moyen, Hester s'avance.
Plan rapproché : When the young woman...
Très gros plan : On the breast of her gown...
Gros plan sur le visage d'Hester : She had dark and abundant hair...
Plan rapproché sur Hester : ... enclosing her in a sphere by hersel .
Plan moyen sur
un groupe : She hath a good skill ... she felt it in her
heart.
Plan moyen sur l'huissier : The grim beadle ... market place .
Plan d'ensemble
Plan moyen : A crowd of eager and curious schoolboys...
Plan d'ensemble, arrivée et montée d'Hester au pilori.
Plan rapproché sur Hester
Gros plan sur le visage d'Hester
Fondus enchaînés
Plan général : la place du marché et les spectateurs
The Recognition
Plan moyen, l'indien et Chillingworth : ... savage costume .
Plan américain; Chillingworth : He was small ... than the other.
Plan rapproché sur Hester : Again at the first ... hear it.
Gros plan sur Chillingworth : ... depths of his nature.
Gros plan sur Hester : When he found ... to recognize him.
Gros plan sur Chillingworth : He slowly and calmly ... lips.
Succession de neuf plans rapprochés, champ/contrechamp : dialogue entre Chillingworth et un personnage masculin.
Plan moyen sur Chillingworth et l'Indien : He bowed courteously ... crowd.
Plan américain sur Hester : While this passed ... multitude.
Plan d'ensemble sur le balcon : Tt has already been noticed ... multitude.
Gros plan sur Hester : Towards whom Hester ... trembled.
Plan rapproché sur John Wilson et Dimmesdale : Hester Prynne ... poor sinner's soul .
Plan rapproché sur le gouverneur : There was a murmur ... consequence thereof .
Plan rapproché sur Dimmesdale : The directness ... tremulous.
Plan rapproché sur John Wilson.
Gros plan sur Dimmesdale : The reverent bent his head ... broken.
Plan rapproché sur des personnages dans la foule: The feeling ... sympathy .
Gros plan sur le bébé d'Hester : Even the poor baby ... murmur.
Plan américain sur les personages precedents, ils se tournent vers Hester : So powerful ... scaffold .
Gros plan sur Hester : Hester shook her head ...
Plan rapproché sur John Wilson
Gros plan sur Hester, son regard change de direction : Never! ... as well as mine !
Si on fait le décompte des plans où apparaissent Hester et Dimmesdale
en champ/contrechamp dans le film, on en trouve plus de trente, alors que
le même procédé (tout à fait contestable certes
puisqu'il ne s'agit pas de la même forme d'expression), appliqué
au roman, ne nous permet d'en trouver que deux. Même en tenant compte
de la technique souvent utilisée a l'époque du muet et qui consistait
à doubler les plans lorsqu'un personnage parlait (avant et après
les cartons), on voit à quel point Sjöström a voulu faire
de cette séquence avant tout un chant d'amour entre Hester et Dimmesdale.
Par contre on dénombre six champ/contrechamps sur Hester et Chillingworth dans le troisième chapitre du roman, c'est à dire que Recognition comme l'indique son titre sert entre autres à mettre en place le personnage de Chillingworth et à amorcer le ressort dramatique de l'intrigue.
On peut s'interroger sur les raisons pour lesquelles Sjöström a décidé de réduire le personnage de Chillingworth à la portion congrue, ne le faisant apparaitre que vers la fin du film et en supprimant purement et simplement les sept années de cohabitation avec Dimmesdale à l'affût du secret du pasteur. Jacques Cabau nous offre peut être une amorce de réponse lorsqu il écrit à propos de cet étrange couple : une telle situation, un tel confinement des passions par l'obsession du péché ne pouvait exister que par le:. puritanisme, que dans la capitale même du puritanisme à Salem au XVIIème siècle...
Il faut avoir constamment à l'esprit ce qu'était le public du cinéma américain à. l'époque du muet, mais aussi l'Amérique de la fin des années 20 pour tenter de comprendre cette mise sur la touche du personnage de Chillingworth. Le public du cinéma dès l'origine est un public populaire et il le restera longtemps ; à la fin des années 20 et au début des années 30 c'est dans le groupe "Lower Lower" que l'on trouve le plus fort pourcentage d'américains fréquentant les salles obscures. Les problèmes métaphysiques de Chillingworth et de Dimmesdale n'avaient que peu de chance d'intéresser ce type de spectateurs. D'autre part, en dépit de la montée du fondamentalisme, l'Amérique des années 20 subit une profonde mutation sur le plan moral. La révolution des moeurs, le besoin effréné de jouissance d'une partie du public rendaient bien caduque l'analyse de la noirceur de l'âme de Chillingworth.
Le personnage de Chillingworth a été éliminé parce qu'il était sans doute trop daté. La couleur locale d'un film qui se voulait une reconstitution historique à l'instar du roman se satisfaisait amplement de quelques notations superficielles sur les moeurs étranges des Puritains. En revanche le thème de l'amour impossible était toujours susceptible d'intéresser les spectateurs de 1926.
Plutôt que de s'indigner des métamorphoses qu'a subies l'oeuvre d'Hawthorne en passant a l'écran et des trahisons multiples dont elle a été la victime, il serait sans doute plus intéressant de rechercher ce qui est personnel dans la relecture de The Scarlet Letter par Sjöström. Quand on compare les traductions de Shakespeare du 18ème ou du 19ème siècle (celles de Voltaire ou de François Marie Hugo par exemple) avec celles d'un Pierre Leyris ou d'un Jules Supervielle au 20ème, on se rend compte que chaque époque a sa façon de traduire un grand texte. Adapter un livre à l'écran est d'une certaine manière aussi en proposer une traduction. Essayons de voir comment la belle infidèle de Sjöström a revisité Hawthorne.
Prenons par
exemple les scènes dans la forêt : le metteur en scène
a suivi d'assez près le canevas du roman tout en rajoutant un passage
qui constitue la dixième séquence. Dans le roman la forêt
apparaît sombre et menaçante, métaphore des forces du
mal et du Malin alors que le film nous en donne une présentation quasi
édénique, toute baignée de lumière et de douceur
de vivre.
Si à première vue cette évocation n'est pas du tout conforme
à l'esprit du livre, il ne s'agit pas en fait d'une trahison du texte
original car lorsqu'après avoir arraché la lettre et dénoué
ses cheveux Hester connait un instant de bonheur absolu auprès de Dimmesdale,
la forêt se transforme sous la lumière du soleil comme si la
nature vibrait à l'unisson : All at once, as with a sudden smile
of heaven, forth bure the sunshine, pouring a very flood into the obscure
forest, gladdening each green leaf, transmuting the yellow fallen ones to
gold, and gleaming adown the gray trunks of the solemn trees ( Flood
o! Sunshine). Les scènes où les deux amants sont ensemble
dans la forêt correspondent toujours chez Sjöström à
des moments de bonheur contrairement à la plupart des passages du roman
mais il n'y a pas chez le cinéaste de distorsion du texte à
ce niveau.
Un autre exemple de l'infidélité relative du film par rapport à l'oeuvre littéraire est la disparition du long prologue intitulé The Custom Horse. Pour des raisons en partie liées â la technique cinématographique de l'époque (il eût été difficile de traduire par les artifices du montage la rupture de ton qu'amène ce prologue dans l'introduction du roman) Sjöström fait démarrer son film sur un gros plan du rosier emprunté au premier chapitre The Prison Door, sans tenir comte de la très longue introduction qui déroute et irrite plus d'un lecteur non prévenu. Incidemment la séquence d'ouverture du film est on ne peut plus fidèle à l'esprit de Hawthorne, on y retrouve presque intégralement le début de Endicott and The Red Cross).
Mais The Custom Horse n'a pas pour autant été entièrement évacué du film, Sjöström a cherché un moyen d'en préserver sinon la lettre du moins un peu l'esprit. C'est dans la dixième et douzième séquence du film qu'il introduit un artifice qui va en partie remplacer l'évocation de la Salem du XVIIème siècle que l'on trouve dans The Custom Flouse. Pour ce faire il fait feuilleter par une main anonyme un vieux registre : "Ye Records of ye Laws and Statutes of ye Colonie".
Cet artifice
introduit une rupture de ton dans le récit cinématographique
qui nest pas sans rappeler celle du prologue par rapport au roman., Le spectateur
du film se trouve placé dans la situation du lecteur, on l'invite à
jeter un coup d'oeil sur des documents qui vont l'aider à replacer
l'histoire dans son contexte historique et sociologique.
"Poking and burrowing into the heaped-up rubbish, unfolding one and
another document...I chanced to lay m band on a small package... The original
papers...are still in my possession and shall be freely exhibited to whim
so ever...may desire a sight of them" (The Custom Flouse).
Quelques semaines après la sortie de son film Le Journal d'un Curé de Campagne, Robert Bresson déclarait: "Le vrai langage du cinéma est celui qui traduit l'invisible" (note 13). A sa manière et compte tenu des pressions de tous ordres qu'il dût subir, Sjöström a lui aussi, par ses coupes, ses ajouts, ses transformations, essayé de traduire pour le public des années 20 et dans une langue qui lui soit accessible un peu de cet invisible que recèle toute grand oeuvre du passé.
Notes
(1) Ces informations figurent dans l'ouvrage de Michel Boujut sur le cinéaste Wim Wenders (Contre Champs, Flammarion 1986) : page 49. Dans son Cinéma Américain (PUF, 1980), Jean-Loup Bourget signale que parmi les compagnies de production spécialisées dans l'adaptation déjà ambitieuse, on peut mentionner la Kalem responsable d'une Scarlet Letter d'après Hawthorne (1908-1909)", page 22. Linda Arvidson, qui fut l'épouse de D.W. Griffith, fait allusion dans When the Movies were Young (Dover, 1969) à une version en couleurs (procédé Kinémacolor) de The Scarlet Letter, qui selon Dan Frohman aurait été : "The most artistic movie he had seen up to that time" (page 247). En fait avant d'être porté à l'écran en 1908 The Scarlet Letter avait déjà été adapté pour la scène aux Etats Unis et joué par des troupes itinérantes aux quatre coins du pays (Richard Schickell, D.W. Griffith, an American Life, New York : Simon & Schuster, 1989) page 41.
(2) La version de Robert Vignola est disponible en vidéo cassette aux Etats Unis. Elle offre la particularité de reprendre l'acteur griffithien Henri B. Walthal dans le rôle de Roger Chillingworth qu'il tenait déjà dans le film de Sjôstrom. On sait par ailleurs que la version de Wim Wenders est inspiré non pas du roman de Hawthorne mais de la pièce de théâtre de Tankred Dorst, Der Herr Klagt über sein Volk in der Wildnis Amerika (Dieu se plaint de son peuple dans le désert d'Amérique) qui est une adaptation du roman américain. Quant à la dernière version, celle de Joffé, avec Demi Moore, Gary Oldman et Robert Duval dans les trois principaux rôles, "tout a été tiré vers le romanesque spectaculaire" comme le note fort justement Bernard Génin dans sa chronique de Télérama (N°2577-2 juin 1999).
(3) " The early movies drew their plots from everywhere, but most naturally from currently popular books and plays. All the school room classics went on film- Uncle Tom' s Cabin, Oliver Twist, Romeo and Juliet, The Scarlet Letter...", Russel Nye, The Unembarrassed Muse, New York, The Dial Press, 1970, page 365.
(4) Michel Ciment, Les Conquérants d'un Nouveau Monde, Gallimard, 1991, page 14.
(5) Idestam-Alamquist, Bengt,. Sjöström, Anthologie du Cinéma, tome 1. Paris, L'Avant Scène, CIB, 1966, page 495.
(6) From Reverence to Rape, The Treatment of Women in the Movies, New York, Holt Rinehart & Winston, 1974. page 5.
(7) On peut se demander si Leo McCarey ne s'est pas inspiré de cette séquence dans Men of War (La flotte est dans le lac, 1929) où Laurel et Hardy, marins en goguette batissent tout une série de qui pro quo autour d'une culotte de femme qu'Hardy dissimule dans son dos.
(8) Michel Cieutat rappelle l'importance de l'eau dans l'iconographie hollywoodienne, "l'eau est amour : on s'aime au bord de l'eau" et il cite toute une série de films américains qui décrivent la naissance d'une idylle sur les berges d'une rivière. Les Grands Thèmes du Cinéma Américain, Tome 1, Cerf, 1988, p.102.
(9) The American Novel and its Tradition, New York, Anchor Books, 1957, page 70. Chase ajoutait : "There is an abyss between these scenes and the reader...they have the effect of being observed by the reader at second hand, of being reported to him , as in "picture". Peut on imaginer une meilleure justification pour porter à l'écran un roman qui entretient ce type de rapport avec son lecteur.
(10) Victor Sjöström, page 534.
(11) Ces similitudes
n'ont rien d'exceptionnel, le cinéaste soviétique Sergei Eisensten
a magistralement démontré dans un essai célèbre
tout ce que la technique du montage parallèle chez D.W Griffith devait
à la construction narrative des romans de Charles Dickens. Film
Theory and Criticism, Oxford University Press, 1985, p 370-380.
(12) La Prairie Perdue, Seuil, 1996, pages 130,131
(13) cité par André Moreau dans sa fiche de présentation du film de Robert Bresson, Le Journal d'un curé de campagne, Télérama, n°2204, 8 avril 1992.
(14) Cité dans Hollywood, Reality and Myth, Daniel Royot, Université Paul Valéry, Montpellier, page 22.
(15) De même tout ce qu'il y a d'un peu inquiétant dans le personnage de Pearl "The scarlet letter endowed life", les influences sataniques que certains croient percevoir ("The little baggage hath witchcraft in her") est expurgé au profit d'une présentation de l'enfant beaucoup plus conforme aux schémas hollywoodiens.
Bibliographie
Arvindson, Linda : When the Movies were Young. New York, Dover, 1969
Boujut, Michel : Wim Wenders. Paris, Flammarion, 1986.
Bourget, Jean-Louis : Le Cinéma Américain, 1980.
Cabau, Jacques. La Prairie Perdue, Paris, Editions du Seuil, 1966.
Chase, Richard : The American Novel and Its Tradition. New York, Anchor Books, 1957.
Ciment, Michel : Les Conquérants d'un Nouveau Monde. Essais sur le Cinéma Américain. Paris, Gallimard, 1981.
Haskell, Molly : From Reverence to Rape, The Treatment of Women in the Movies. New York, Holt, Rinchart & Winston. 1974.
Idestam-Alainquist.
Bengt : Sjöström. Anthologie du cinéma, tome
1., Paris, L'Avant Scène
CIB, 1966, 494-557.
Jowett. Garth. : Film : The Democratic Art, A Social History of American Film, Little Brown & Co, 1976.
Nye, Russel : The Unemharrassed Muse : The Popular Arts in America. Nev York, The Dial Press 1970.
Royot, Daniel : Hollywood Reality and Life, Montpellier, Université Paul Valery.
Schickel, Richard : D.W. Griffith. An American Life, New York, Simon &Schuster, 1989