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La déception du spectateur au cinéma : éléments explicatifs
Par Michael Pino
Résumé : Issue d'une étude de terrain à partir d'entretiens qualitatifs, cet article a pour vocation de poser les premiers jalons sur un phénomène très ordinaire : la déception du spectateur au cinéma. Le but est de tenter d'en extraire un concept scientifique explicatif. A ce jour très peu (voire aucune) étude sérieuse n'a été faite sur ce sujet. Il s'agit de sortir d'une vision simpliste du phénomène et de montrer comment cet acte anodin va puiser ses racines dans des schèmes explicatifs complexes.
1. Méthodologie
Cette étude se situe dans une approche qualitative et dans un courant de recherche précis : celui des théories de la réception. Elle est aussi empreinte d'une volonté de contextualisation : faire ressortir l'importance du contexte sur l'objet étudié, ne pas le restreindre à ce qu'il est. Un film n'est pas seul dans la nature, il est projeté dans une salle, en présence d'individus, dans un contexte économique et social, dans un pays, une ville, un lieu précis Si on ne peut prendre en compte tous les effets contextuels, on peut tout au moins les noter et en considérer certains, les plus sensibles, pour éclairer notre recherche. C'est parce que notre étude ne se limite pas à la simple rencontre film / spectateur que nous prendrons en considération le contexte physico-matériel, le contexte temporel, et enfin le contexte relationnel.
Précisons aussi qu'en se plaçant du côté de la réception, nous avons choisi de porter toute notre attention sur le spectateur, et non pas sur le film, telle est la volonté première du courant de la réception. Ainsi dans cette étude aucun film n'a été analysé. En réception, on choisit sciemment de ne plus s'intéresser à la production. L'objet d'étude devient la façon dont les individus perçoivent, ressentent et vivent avec la télévision par exemple.
Pourquoi y-a-il déception ? A quoi ce sentiment est-il lié ? Comment celle-ci s'inscrit-elle dans un contexte et un temps plus long que celui de la réception même ? Pour répondre à cela il nous apparaît essentiel d'aller sur le terrain à la rencontre des individus. Par une démarche psychosociologique, nous avons essayé de comprendre les raisons profondes de ce sentiment. Ainsi nous avons opté pour une approche chère à Jean-Claude Kauffman : la sociologie compréhensive et plus spécifiquement la méthode de l'entretien réflexif (1).
2 Résultats & typologie de la déception
2.1 La déception attente. C'est un registre très familier à chacun d'entre nous et que l'on pourrait résumer ainsi : plus on attend quelque chose du film, plus on a de chances d'être déçu par ce dernier. Cependant il serait trop simpliste de s'arrêter là. Prenons en considération les notions d'horizons extra et intra uvre qui mettent l'accent sur le fait qu'une uvre regroupe des éléments hors de l'uvre qui contribuent à façonner la réception. De même qu'en intra, l'attente est suscitée aux travers de codes, de schémas narratifs, de repères qui guident à la fois la lecture, la réception et l'attente de l'uvre. Autre notion : les écarts d'horizons. Ceux-ci se mesurent par le rapport entre le sentiment post-projection et l'impression pré-projection. Il peut y avoir, suite à un fort écart d'horizon, une grande déception ou une grande satisfaction mais dans ce dernier cas elle est due à un effet de surprise. Notons que nous avons toujours connaissance d'un minimum de paratexte informationnel : le titre, les acteurs ou le genre.
Nous comprenons déjà que ce registre de déception a souvent pour corollaire ce que nous avons appelé le paratexte informationnel (tout ce qui entoure le film).
Citons les éléments qui le constitue.
L'affiche qui s'impose à nous dans le mobilier urbain et qui contribue à une notion de promesse. Elle présente souvent le genre quitte à verser dans la caricature (amour, science fiction, humour, western ), le titre en complément de l'image, les acteurs, et surtout des mentions promotionnelles : victoire ou non à des festivals, récompenses, désignations (par le réalisateur de tel ou tel film, avec tel ou tel acteur), extraits critiques choisis : " le plus grand film de " , " le meilleur ", etc. Cela conditionne déjà en partie notre réception et nos attentes.
Deuxième élément la bande annonce qui souvent sert à cerner le genre. Cet exercice particulier de montage qui doit donner envie, inciter, livrer certaines clés du film porte en lui les germes de la déception. La bande annonce est souvent plus prometteuse que le film. Qui ne s'est pas trouver face à un film comique en se disant que les meilleures blagues étaient contenues dans la bande annonce ?
Autre point du paratexte, les acteurs et réalisateurs surtout lorsqu'ils sont célèbres. C'est un argument décisionnel de poids qui a une particularité dans son rapport au passé. En effet pour choisir d'aller voir un film pour tel réalisateur ou tel acteur encore faut-il le connaître.
La critique de cinéma fait office de sécurité. Elle rassure voire biaise les avis comme nous le verrons plus tard par une pression à la conformité. C'est aussi l'élément le plus informatif.
Enfin le bouche à oreille est sans doute l'élément le plus influent et le plus important. D'autant plus influent que ce sont souvent des proches qui nous parlent d'un film. Bien plus fort que la critique, l'ami ne ment pas et n'a rien à vendre. Il s'agit d'un élément complexe qui suppose une relation de confiance, laquelle s'inscrit dans la durée d'une relation amicale, seule susceptible de cerner au mieux les attentes et goûts de l'autre. C'est aussi cet élément qui propulsera un film au top des entrées.
Il serait restrictif de penser tous ces éléments comme autonomes et séparés dans le temps et l'espace. Il faut les penser comme un tout, un ensemble interactif où chacun joue un rôle précis. C'est un système pluri-actif qui se donne au spectateur, lequel pioche dans les diverses sources qui lui sont proposées, tout en admettant qu'il est quasi impossible de ne pas avoir au moins quelques éléments minimalistes.
Il s'agit maintenant de voir en quoi ces critères de choix situés en amont de la réception du film peuvent constituer un horizon d'attente, lequel peut être source de déception.
Les effets de la surinformation
Comme nous l'avons vu l'espace social est saturé d'informations en tout genre relatives à un film. Dès lors la question se pose de savoir en quoi cela peut influer à la fois sur le film et sur le futur spectateur. Par rapport à un film très attendu ou très médiatisé, on peut avancer l'idée que plus l'horizon d'attente sera fort plus il sera difficile pour le spectateur de faire face à cette pression et donc plus il y a de risuqes de déception. Par exemple, le premier volet de la saga Star Wars sorti plus de vingt ans après une trilogie qui, bien qu'elle fut contestée par les critiques à sa sortie , est devenue au fil des ans un véritable mythe. On imagine donc sans mal à quelle pression étaient soumis les nouveaux épisodes (La menace fantôme, L'attaque des clones, La revanche des Sith) qui, déjà dès leur annonce, ont créé un véritable événement. La réception et l'accueil furent, selon notre conception, par trop prévisibles. Au vu de l'attente, certains critiques et fans furent en grande partie déçus. Les uns s'acharnèrent sur ces nouveaux épisodes, les autres se dirent qu'il fallait attendre les suivants. A bien y réfléchir, il semblait impossible de combler cette attente si particulière mêlée de nostalgie. Les admirateurs de la saga voulaient retrouver les personnages, l'humour, et tout ce qui avait participé au succès des épisodes antécédents, et en même temps cela ne pouvait être la même chose, non seulement car la technique avait évolué, mais aussi parce que les temps avaient changé et parce que l'histoire n'était pas la même, évidemment. On arrive donc à un paradoxe qui nous fait dire que les fans attendaient ce qu'ils connaissaient mais sans que cela soit la même chose. Précisons tout de même que l'horizon d'attente n'est pas corrélé dans tous les cas à la déception. Certains films réussissent à résister à la pression du marketing et du bouche à oreille sans décevoir. C'est le cas de Titanic, le film de James Cameron. Quand cela se produit, nous avons affaire à un succès mondial et gigantesque.
L'horizon d'attente se forme à partir d'un passé singulier en négociation avec la réception présente d'une uvre. Nous projetons sur un film des attentes particulières à chacun puisque nous sommes tous différents. Chaque personne fabrique donc son propre horizon d'attente.
Les agréables surprises : Nous nous sommes aperçus au cours de cette étude que les spectateurs, bien que n'ayant jamais consciemment étudié le rôle des horizons d'attente sur la déception du spectateur, n'en sont pas moins tout à fait au fait de cette notion. En effet nous avons discerné chez eux de véritables stratégies d'évitement de l'information afin de ne pas être déçu. Leur comportement provient d'une expérience acquise au fil des ans et des déceptions. Il semble donc que moins nous possédons d'informations face à un film, plus nous avons de chances d'avoir une agréables surprise. Il est à noter que les spectateurs semblent aussi avoir développé des stratégies vis à vis de la critique. Ils ont appris à connaître sa façon de fonctionner et de juger, et par là même à se méfier de ses conseils, même si paradoxalement ils continuent à la lire.
En conclusion, notons qu'une surinformation peut être source de déception car le spectateur imagine le film et l'histoire et projette sur lui des attentes singulières. Cependant, une expérience stratégique détourne des spectateurs du marketing qui entourent la sortie d'un film afin de ne pas être déçus.
2.2 La déception analysée par le contexte & au travers du dialogue uvre / spectateur
2.2.1 La déception contextuelle : est à mettre en relation avec le micro-contexte qui entoure l'uvre : la salle, les spectateurs présents, et nous-même.
De façon pragmatique nous pouvons relever un élément de déception :
- les " problèmes physiologiques ". Il s'agit d'aspects naturels qui empêchent l'esprit de se concentrer sur l'intrigue du scénario ou l'esthétique filmique etc. Le ressenti de la soif ou de la faim déstabilise la réception. Dès lors, il devient difficile d'apprécier le film. Sans compter que celui ou celle qui se lève en pleine séance pour aller aux toilettes ou aller boire ne peut non seulement pas être complètement pris par l'histoire, mais de plus il perturbe la réception des autres spectateurs.
- autre point : la réception en salle. Le contexte de réception comprend aussi des aspects tels que le confort des fauteuils, l'espace qui sépare deux sièges, la qualité de l'image ou du son, ou encore le placement dans le salle. Regardez les spectateurs se placer dans une salle, et vous comprendrez vite à leurs hésitations, leurs calculs ou leur gêne d'être contraints à s'asseoir à tel rang ou à côté de telle personne, que choisir sa place dans une salle ne doit rien au hasard, quand évidemment on est en mesure de choisir. Nous devons grâce aux résultats de cette étude penser aussi le sentiment de déception en rapport avec le contexte physico-matériel, qu'il soit le seul élément de la déception ou en compléments d'autres facteurs. L'étude montre aussi que pour des individus qui se rendent toujours dans le même cinéma et cela régulièrement voire très régulièrement (entre 1 et 4 fois par semaine), modifier leur habitude ou place habituelle peut les déstabiliser et gâcher leur vision du film (2).
2.2.2 Le partage avec une communauté symbolique : regarder un film au cinéma c'est partager un espace avec d'autres spectateurs. Il ressort de l'étude que cela peut participer au sentiment de déception. L'interaction individu / groupe peut parfois tourner au cauchemar pour certains. C'est aussi en terme de proxémie qu'il faut penser ce rapport. En effet, la salle constitue un espace clos assez restreint où la séparation entre les personnes est réduite à une distance intime. C'est bien cette intrusion de tous dans l'intimité de chacun qui peut aussi poser problème. Plus prosaïquement, le souffle d'agacement du voisin, la sonnerie d'un téléphone portable, le crissement des pop corn, ou la taille de la personne située devant vous qui vous empêche de bien voir l'écran, constituent autant de signes avant coureurs d'une mauvaise réception du film qui a, parfois, pour corollaire la déception. Notons aussi que lorsqu'une personne ose réprimander un voisin c'est déjà qu'il n'est plus dans le film depuis un certain temps.
Nous recevons, interprétons et comprenons un film non seulement dans une sorte de rapport pluriel avec autrui, mais aussi avec ce qui nous constitue dans notre être intime et dans notre rapport au cinéma. Ainsi, notre vie personnelle influe évidemment sur la réception d'un film à un moment précis. Les parois ne sont pas étanches entre tous ces éléments contextuels (personnel, salle, macro sociétal).
Si la déception du spectateur pourrait être en partie expliquée par la prise en compte du contexte, nous allons voir, à présent, que ce phénomène relève aussi de la rencontre entre l'uvre et le spectateur. Bien entendu, ce que nous venons de dire est à intégrer dans le schéma complexe qu'est la réception. Tout ces éléments ne sont détachés les uns des autres.
2.3 La déception filmique :
Le scénario est évidemment un des éléments qui peut expliquer une déception. Qu'il soit trop fantastique pour un esprit terre à tere, ou trop dur pour une personne sensible, l'idée à retenir est que ce dernier doit entrer en résonance avec l'idiosyncrasie personnelle. Si le scénario provoque un choc ou un grand décalage avec les goûts du spectateur alors cela peut entraîner un sentiment de rejet et donc de déception. Ajoutons à cela qu'une déception peut naître d'une incompréhension du scénario. La lecture des scénarii rejoint les théories de Liebes et Katz. En effet selon le décalage entre le codage de l'uvre (volonté de l'émetteur réalisation, producteur) et le décodage par le spectateur, la déception sera plus ou moins forte. Par exemple un spectateur qui décoderait un film sur un mode de lecture référentielle, c'est-à-dire qui fait appel pour le spectateur à des éléments de la vie réelle alors que le scénario n'est en rien " réaliste " provoquerait une déception. Imaginez que vous attendiez du réalisme dans un film de science fiction !
Le jeu des acteurs. C'est un élément célèbre que l'on entend "trop" souvent car il est une sorte de lieu commun facile pour expliquer une déception et il évite par là même au spectateur de chercher introspectivement les vraies raisons de sa déception. Ajoutons qu'au-delà du simple fait de juger un acteur comme mauvais, apprécier un acteur augmente nos attentes vis à vis de son jeu. Il doit donc, plus qu'un autre, être bon pour ne pas décevoir. Nous constatons aussi que le spectateur a tendance à être indulgent avec ceux qu'il aime (acteur ou réalisateur) et à leur trouver des circonstances atténuantes voire à déplacer l'objet de la déception sur un autre point.
D'autres éléments de déception par rapport au film peuvent être énoncés, qui n'apparaissent pas ici et qui ne pourraient pas être analysés au travers de ce concept : les couleurs, le rythme, la VO, les voix, constituent autant d'éléments que nous n'avons pas traités ici mais qui peuvent conduire à ne pas aimer un film.
2.4 La déception identificatoire : pour parler d'identification il faut admettre l'idée de participation du spectateur. Si nous avons, dans un premier point du présent article, fait appel à la notion d'horizon d'attente pour expliquer la déception comme résultante d'un écart entre attente et réception filmophanique, nous convoquerons à nouveau cette notion et nous la compléterons en disant que l'horizon d'attente est en perpétuel mouvement et qu'il s'exerce, certes en amont de la réception, mais aussi pendant la réception. De sorte que le spectateur anticipe au fil du film le déroulement de l'histoire et du scénario. Ainsi, par exemple, il se fait une idée de la fin du film, ou du devenir d'un personnage. Là encore, si la conclusion n'est pas en adéquation avec sa vision des choses, une déception se produirait. C'est donc bien d'une participation qu'il s'agit et d'une réflexion sur la déception en terme d'écarts d'horizons in situ. Au-delà même du concept de participation, une autre forme plus engageante qu'est l'identification nous offre un autre élément pour comprendre le sentiment de déception. Celle-ci constitue le versant le plus psychologique. Plus le film est proche d'un individu plus son engagement sera important et donc plus la satisfaction ou la déception sera grande. On voit bien que la réception est sélective et l'identification aussi. Un film aborde plusieurs thèmes. Le degré d'ouverture du film permet une compréhension plurielle. Ainsi donc, il peut y avoir plusieurs "chances" pour le spectateur de trouver quelque chose dans le film qui lui ressemble.
Il semblerait que le rapport entre spectateur et identification pourrait être une des causes de la déception, selon que le degré entre ces deux variables serait plus ou moins fort. Enfin, la gradation (participation puis identification) dans le rapport intime qui peut s'instaurer entre spectateur et uvre laisserait entrevoir une corrélation entre l'intime et la déception. Ainsi donc, plus notre " vie est sur l'écran " moins nous serions déçus par le film, ou dit de façon contraire, plus il y aurait de chances que nous soyons satisfaits par le film.
2.5 La déception dans le cadre des interactions sociales
La déception par procuration : Souvent, l'expérience cinématographique se vit à deux ou plus. Voir un film seul est, somme toute, un phénomène minoritaire qu'il faut mettre en relation, soit avec une catégorie de spectateurs ciblés (les amateurs), soit un effet de distinction. Notre propos vise plutôt à démontrer qu'un prescripteur se trouve obligatoirement à l'origine du choix de groupe. De là découle une " responsabilité " qui pèse sur le prescripteur La nuance étant à faire dans le degré d'intensité de la prescription. Cette responsabilité varie en fonction du nombre de personnes ou du degré de connaissance de celui ou celle avec qui nous nous trouvons. Ainsi, par exemple, la responsabilité sera plus lourde, si nous engageons un groupe à aller voir un film alors que certains d'entre eux n'y sont pas favorables. On comprend dans ce cas, que si le film n'a pas plu à la majorité du groupe, la pression du prescripteur sera plus forte que lorsque nous recommandons un film à une seule personne ou à une personne que l'on connaît bien, comme par exemple son (sa) ami(e) ou son (sa) fiancé(e).
Etre prescripteur d'un film qui s'avère être mauvais, ou en tout cas jugé comme tel au moins par l'une des deux personnes, revient à soulever la théorie de la dissonance cognitive, qui finalement est une théorie du choix . Dans nos exemples, la réduction de la dissonance cognitive se fait en assumant et en revendiquant l'échec. Ce que nous voyons aussi et qui transparaît dans les propos, c'est que la réception, encore une fois n'est pas individuelle. Les spectateurs s'inscrivent dans une réception plurielle où les effets de l'un sur l'autre sont à prendre en considération. Nous avons déjà en partie abordé ce point lorsque nous avons réfléchi à l'individu fondu dans une communauté spectatorielle. Ici, notre propos sera complémentaire et différent en ce qu'il s'intéressera aux effets de la personne assise à vos côtés, qui vous accompagne et que vous connaissez vraisemblablement.
Partager un film avec quelqu'un que l'on apprécie, que ce soit de l'ordre de l'amour ou de l'amitié, c'est aussi vouloir, ensemble, passer un bon moment. La sortie cinéma s'inscrit dans un instant de détente, de plaisir, qui repose en partie, et seulement en partie, sur le film. Dès lors, pour que la réussite soit totale, de nombreux éléments doivent être rassemblés : bonne humeur, bon film, pas de problèmes pour stationner sa voiture, etc. C'est donc un tout aléatoire qui décidera si la soirée sera agréable ou désagréable.
L'interaction durant la projection ne devrait pas être détaché de l'objectif d'une soirée réussie pour mieux comprendre les comportements. Ainsi, si l'on juge que le film n'est pas du goût de la personne qui nous accompagne, nous allons nous trouver embarrassés par cette situation. Nous savons par des " petits riens " que sont : un souffle d'agacement, une tendance à se mouvoir sans cesse dans le fauteuil, que l'autre n'apprécie pas le film. Dès lors nous nous disons : " bon sang pourquoi l'ai-je amené voir ce film ? j'aurais dû savoir ". Tout cela participe évidemment à modifier notre réception du film et c'est en comprenant la réception comme interactive que nous pouvons mieux analyser le sentiment de déception provenant d'une relation de groupe. En effet, l'individu peut être déçu non pas pour lui mais pour l'autre, il applique un transfert. Sa crainte peut résider aussi dans le fait de voir la soirée gâchée.
2.6 La déception par prescription
Nos entretiens laissent entrevoir un autre type de déception que l'on peut étudier ici car il met en lumière un autre aspect du phénomène. La prescription dénote ici une finalité différente qui n'est plus simplement le fait de débattre avec quelqu'un d'un film dans le seul objectif de le convaincre de nous accompagner, mais de tester au travers du film l'éducation et les valeurs inculquées aux enfants, par exemple. Ce registre de prescription met aussi à jour l'utilité sociale du cinéma et son impact dans la vie quotidienne. L'expérience cinématographique avec des personnes de notre entourage serait l'occasion de partager des valeurs communes et de se sentir lié à une communauté. C'est une donnée importante pour mettre en perspective le sentiment de déception dans le cadre interactif. Si ce partage est invalidé et si le film ne permet pas de rendre compte de ces liens entre les individus alors le sentiment de déception peut surgir, en tout cas pour le prescripteur. La déception en tant que construction interactionnelle nous permettrait de voir grâce au concept de dissonance cognitive et plus largement au fait d'être prescripteur que l'expérience cinématographique serait un partage et une expérience utile socialement.
Nous allons maintenant approfondir cette idée de partage et d'interactions en essayant de montrer la nécessité de la confrontation d'idées post projection avec autrui visant, par un jeu d'influences, à confirmer une déception ou à relativiser une satisfaction.
2.7 La fabrique de la déception :
Le cinéma est aussi, et peut être surtout, une expérience de partage. La fabrique de l'opinion se constitue en aval de la projection par un système interactif, soit entre deux êtres, soit par confrontation avec des critiques de cinéma qui peuvent aussi être consultées a posteriori pour se faire une opinion ou pour savoir si le film a été " bien " compris. Grâce aux discussions échangées avec autrui on essaye de mieux comprendre un film, de tester ce que des amis ou des médias, porte-paroles de la société, en ont pensé. On se constitue une opinion qui sera le fruit d'interactions. Dans le même temps, puisque c'est ce qui nous concerne ici, cet échange peut se transformer en une construction de la déception. Précisons qu'on pourrait faire une distinction entre deux formes : la déception intime et la déception purement sociale. Cette dernière se diviserait en deux types : l'avouable et la non-avouable, à cause, par exemple, de la pression sociale ou du milieu auquel on appartient, ou bien du statut et du rôle auxquels nous sommes assignés dans un groupe.
La nécessaire confrontation d'opinions : Echanger sur le film au sortir d'une projection semblerait être un passage naturel et obligé pour deux personnes qui auraient vu un film ensemble. L'étude fait ressortir que la discussion est un moment privilégié de la sortie. C'est un moment attendu et nécessaire qui inclut une dimension sociale stratégique bien plus forte que la simple idée de penser qu'ils veulent en parler. En effet, il s'agit comme nous l'avons dit précédemment, de se construire une opinion et de tester son rapport à la norme. Plusieurs éléments entrent en compte pour arriver à se faire sa propre opinion : nous pouvons distinguer deux niveaux de confrontation, le micro (les spectateurs dans la salle, et le ou les ami(s) avec qui nous avons vu le film) et le macro qui se caractérise par une distance plus forte au spectateur (les critiques ou professionnels du cinéma qui ont émis leurs avis sur le film, et les médias en général ou l'opinion publique). Pour tous les éléments que nous allons évoquer maintenant, le sens des interactions peut se traduire sous la forme de ce schéma d'influence.
Schéma d'influence
A = le spectateur que nous sommes
B = le public de la salle ou les critiques, médias, opinion publique.
A
a une opinion positive et B une opinion positive : effet de confortation de
la satisfaction
A a une opinion négative et B une opinion négative : effet de
confortation de la déception
A a une opinion positive et B une opinion négative : effet de relativisation
de la satisfaction
A a une opinion négative et B une opinion positive : effet de relativisation
de la déception
Confortation et relativisation de l'opinion au niveau micro : Intéressons-nous
en premier lieu au niveau micro, entendu ici au travers de la salle de cinéma
et de la ou des personnes qui nous accompagnent. L'influence de ces derniers
se traduirait par la confirmation d'une déception, mais peut aussi
parfois remettre en cause la satisfaction par rapport à un film : on
relativise notre impression. Il en est de même pour le niveau macro,
seules les sources d'influence changent, nous verrons cela plus loin. Notre
opinion peut donc s'affirmer plus sûrement grâce à l'entourage
proche, les réactions de la salle ou les amis, mais aussi, bien évidemment,
au regard d'autres éléments que nous ne citons pas ici car ils
ne sont pas apparus dans les entretiens mais dont nous pouvons supposer la
validité. Par exemple, les médias, l'opinion publique, les critiques
de cinéma etc.
Comme nous l'avons annoncé, le niveau micro peut aussi servir à infirmer une opinion, ou relativiser une satisfaction. L'influence des amis avec qui nous avons vu le film peut participer à la construction d'une opinion négative et donc d'une déception totale ou partielle. Ainsi, on peut imaginer qu'une personne, déçue par un film qu'elle n'a pas compris, pourrait relativiser son jugement si son compagnon lui donnait les clés de compréhension et lui démontrait en quoi ce film avait des qualités. Inversement, une personne peut influer sur le jugement d'autrui en démontrant que ce film était de mauvaise qualité, que le scénario était caricatural ou incohérent. La force de l'influence sera fonction du lien qui unit les deux individus. Si bien que nous pouvons déjà préciser, à l'instar des conclusions de Lazarsfeld dans le People choice ou Personal influence, que les amis constitueraient la source d'influence et de remise en question du jugement la plus forte, bien avant les critiques, les médias ou l'opinion publique. Le niveau micro serait donc plus influent que le niveau macro, et ce, par un effet de proximité notamment.
3.3 Confortation et relativisation au niveau macro : Nous pouvons dire que la confrontation avec les critiques ou les médias pourrait permettre de conforter ses idées, selon plusieurs schémas possibles. Tout d'abord une confortation classique, c'est à dire une adéquation entre notre impression et celle des médias. L'individu chercherait à savoir si les impressions sont identiques. Il semble aussi exister une confortation par rejet qui permet à l'individu, par dénégation, d'affirmer encore plus ses opinions. Notons enfin que des individus nous ont fait part d'un comportement que nous n'avons pas signalé, celui de vouloir comprendre les raisons de la différence d'impression entre autrui et eux-mêmes.
L'expérience cinématographique de groupe déboucherait sur une nécessité pour les individus de partager leur opinion. A partir de là, se crée une opinion plurielle qui deviendra propre. Cela dans un schéma de l'influence sociale divisé en niveaux : micro (salle, amis) et macro (opinion publique, critique, médias), lesquels selon l'intensité de l'influence, parviendront plus ou moins à modifier l'opinion. La déception naîtrait soit par confortation de l'opinion négative ou par relativisation d'un opinion positive qui tendrait à devenir une déception mineure.
Le rapport à la norme : Il semblerait que l'opinion et la construction éventuelle d'une déception soient façonnées en partie par un rapport à la notion de normalité, comme nous le suggérions plus haut. Cela semble logique au regard des écrits de Fisher puisque : " Les normes sont des effets de l'interaction sociale ". Nous pensons que les notions de norme, mais aussi d'interactions sociales au sens goffmanien du terme peuvent servir de cadre explicatif et venir enrichir les propos précédents.
La norme, dans ce cas en tant que pression sociale, peut influer sur l'opinion
et donc sur la déception. Ainsi, si l'opinion publique s'accorde à
dire que le film est bon, nous aurons tendance à la suivre. Dans le
cas contraire aussi. Sous entendu que la déception résulte bien
d'une construction sociale. Ce phénomène a été
constaté par de nombreux chercheurs en psychologie sociale qui en sont
venus à parler de pressions normatives. " Les normes ont donc
pour rôle d'exercer une pression vers l'uniformité ". Asch
avait montré que l'opinion d'un individu se modifiait et se conformait
à la majorité en fonction de la pression exercée par
un groupe . Cependant précisons aussi que le schéma n'est pas
toujours aussi clair et caricatural. D'autres études, notamment celle
de Moscovici , ont aussi montré le réel pouvoir des minorités
susceptibles, par leurs convictions et leurs affirmations dans leurs opinions,
de semer le doute et de faire basculer l'opinion d'un groupe. On peut aussi
relever le cas d'individus qui ne souhaitent pas appartenir à la norme
et qui font tout pour s'en écarter : les déviants. La masse
crée la norme et de fait les déviants : " Les groupes sociaux
créent la déviance en instituant des normes dont la transgression
constitue la déviance. "
Si la norme peut être source de déviance, c'est qu'elle sert
aussi à positionner les individus dans le groupe. A partir de là,
plusieurs schémas sont probables. Comme le précise Becker on
pourrait envisager quatre types de comportements déviants : accusé
à tort, conforme, pleinement déviant, secrètement déviant.
Selon le positionnement que l'individu aura dans le groupe et selon son intégration
dans celui-ci, il pourra se " permettre " un comportement différent.
Ainsi nous pouvons penser que, comme le suggère Goffman , si le monde
social est un théâtre et que ses acteurs ont des rôles
à y jouer dans l'espoir de sauver la face , alors il ne semble pas
inopportun d'appliquer ce schéma à celui de la déception.
En effet, selon que l'acteur se situe dans les " coulisses " ou
sur la " scène ", sa prestation, son rôle social et
ses paroles s'en verront modifiés. Plus concrètement, un individu
pourra ou non avouer sa déception, selon son intégration, son
statut et son rôle dans un groupe. Ainsi, dans les " coulisses
", entre amis de longue date, on peut se permettre de s'affirmer et de
se positionner contre la majorité sans risquer de perdre la face.
Ce qui est plus difficile dans un cadre de " scène ". Par
exemple : un film ne fait pas l'unanimité autour de la table. De plus,
il est de bon ton de ne pas l'apprécier dans ce cercle social. L'individu
qui a été enchanté par le film, s'il souhaite être
intégré au groupe, ne mettra probablement pas en avant son opinion.
Il devra faire mine d'avoir, lui aussi comme tous, été déçu.
En somme, il jouera le rôle prescrit dans ce cadre interactif précis.
Il sauve sa face et se conforme à la majorité. Cela relève
de l'approbation sociale .
C'est aussi en inscrivant notre analyse dans un concept interactionnel de groupe que l'on peut réfléchir à la notion de critères d'évaluation d'un film. En effet, notre jugement n'est pas qu'individuel.
Nous avons vu que la déception peut relever d'une fabrication sociale qui peut être enrichie par les concepts de norme, d'interactions sociales ou par une réflexion sur le groupe. Les concepts de suivisme, de déviance, de minorité, de majorité sont autant de paramètres à prendre en considération dans une étude sociale sur la déception cinématographique et viennent appuyer une nouvelle fois l'idée que le cinéma est un art social. Il constitue une sortie qui ne se réduit pas à la confrontation uvre/spectateur. Il est bien plus que cela.
Conclusion : Nous avons essayé de rendre compte de la pluralité et de la diversité des sources de déception que nous avons, en quelque sorte mais de façon non rigide, classées sous des appellations génériques telles que : la déception-attente, la déception contextuelle, la déception filmique, la déception identificatoire, la déception par procuration ou la fabrique de la déception. Ces appellations sont divisées en trois temps : l'amont (les horizons d'attente), le pendant (la rencontre uvre/spectateur), et l'aval (le partage des opinions post-projection) du film.
Evidemment chaque cas de déception n'entre pas de fait dans une catégorie. Ce serait une vision trop simplificatrice. Les déceptions ont des traits communs qui en font leurs spécificités et qui nous permettent d'y voir plus clair. Mais chaque déception, si nous l'approfondissons, est strictement individuelle et incomparable à une autre.
La déception du spectateur au cinéma est un phénomène complexe, multidimensionnel, interactionnel qui pourrait nous apprendre aussi sur le monde social si nous l'interrogeons en profondeur.
Notes de renvoi :
(1) Cette méthode part du postulat de l'égalité des individus en présence (chercheur et individu étudié) qui deviennent deux chercheurs aux compétences différentes et complémentaires en quête d'un but unique : comprendre. C'est aussi faire le pari que l'individu puisse expliquer un sentiment, chercher des causes, des explications de ce qui le meut. Le travail du chercheur relève de la maïeutique. Il s'agit de faire accoucher par l'esprit les pistes de réponse. Chaque entretien est différent et c'est une adaptation incessante à l'autre ainsi qu'une réelle empathie qu'il faut développer si l'on veut obtenir des clés essentielles pour répondre à la problématique. Pour cette étude dix entretiens ont eu lieu avec des personnes adultes, âgées entre 23 et 60 ans, titulaires de diplômes supérieurs, entre bac + 2 et bac +4. Elles sont toutes issues de la classe moyenne voire aisée, habitant des maisons individuelles dans des quartiers relativement riches (centre ville ou périphérie cotée).
(2) Précisons tout de même que ce n'est pas le cas pour tous les films. Certains sont passés complètement sous silence.
(3) La Guerre des étoiles (Star Wars), de George Lucas, 1977. Etats-Unis.
(4) Laurent Jullier. Star Wars : anatomie d'une saga. Paris : Armand colin., 2005, pages 155 à 160.
(5) La Menace fantôme (The Phantom Menace) de George Lucas, 1999. Etats-Unis.
(6) L'Attaque des clones (Attack of the Clones) de George Lucas, 2002. Etats-Unis.
(7) La Revanche des Sith (Revenge of the Sith) de George Lucas, 2005. Etats-Unis.
(8)
Titanic de James Cameron, 1997. Etats-Unis.
(9)
"Si un individu choisit un mode d'action parmi plusieurs possibilités,
il est presque certain de ressentir de la dissonance, car l'alternative choisie
est rarement entièrement positive et les alternatives rejetées
sont rarement entièrement négatives" : Léon Festinger,
Elliot Aronson, Eveil et réduction la dissonance dans des contextes
sociaux, ; Psychologie sociale texte fondamentaux anglais et américains
Paris : Dunod, 1992, page 194.
Elaborée par Festinger, rappelons brièvement en quoi consiste
cette théorie puis examinons-la empiriquement. Festinger construisit
sa théorie cognitive, qu'il résume ainsi : " l'existence
simultanée d'éléments de connaissance qui d'une manière
ou d'une autre ne s'accordent pas (dissonance) entraîne de la part de
l'individu un effort pour les faire d'une façon ou d'une autre mieux
s'accorder (réduction de la dissonance) ", la dissonance est souvent
liée à un jugement social qu'il soit moral, éthique ou
autre, et ce dans un rapport à autrui. Par exemple, une femme enceinte
peut se trouver en situation de dissonance cognitive si elle est fumeuse car
elle connaît les risques qu'elle fait encourir à son enfant.
Elle connaît donc le positionnement éthique adéquat qui
lui ôterait l'effet de dissonance et elle sait aussi le jugement moral
qu'autrui fait peser sur elle. Rejeter les conclusions des scientifiques qui
ont établi une corrélation entre le fait de fumer et la santé
du bébé, peut être pour elle une possibilité de
réduction de la dissonance, de même qu'arrêter de fumer.
La présence d'autrui peut d'ailleurs être réelle ou fictive
C'est-à-dire que nous pouvons nous retrouver en situation de dissonance
par rapport à un acte que nous venons de commettre alors que personne
ne vous a vu, par exemple un vol.
Nous constatons aussi qu'un seul et même type de réduction de la dissonance est présent dans nos exemples. Si Festinger prévoit nombre de possibilités de réduire la dissonance cognitive, et ce dans divers contextes tels que : la dissonance résultant de l'interaction de groupe ou d'une conformité publique forcée, constatons que, pour ce qui est de nos exemples, la réduction se " fait d'elle-même ". Pour Festinger l'individu devra faire preuve de " stratégies " pour réduire sa dissonance. Ainsi par exemple dans le cadre d'une interaction de groupe, une façon de réduire la dissonance est soit de se convaincre que le propos ou l'acte est sans importance, ou bien de changer d'opinion, ou bien encore d'influencer les autres pour qu'ils changent leurs opinions.
(10) On peut évidemment interprété ce tableau à l'envers en terme de satisfaction
(11) Gustave-Nicolas Fisher, La psychologie sociale. Paris : éditions du seuil, 1997.
(12) Gustave-Nicolas Fisher, ibid. Page 133.
(13) Gustave-Nicolas Fisher, ibid. Page 38.
(14) Serge Moscovici. Psychologie des minorités actives, Paris : PUF, 1982.
(15) Howard Saul Becker. Outsiders : études de sociologie sur la déviance, Paris : Métailié, 1985, page 32.
(16) Howard Saul Becker, ibid.
(17) Erving Goffman. La mise en scène de la vie quotidienne : la présentation de soi. Paris : Editions de minuit, 1973.
(18) Erving Goffman. Les rites d'interactions, Paris : Editions de minuit, 1974.
(19) Fisher, ibid, nous dit qu'elle est relative à l'intégration dans un groupe. " L'approbation sociale ; comme nous l'avons vu, pour vivre socialement, nous tenons compte des comportements d'autrui ; ils nous fournissent les cadres de références à l'intérieur desquels nous nous situons et relèvent de la sorte de notre dépendance sociale, signe de notre besoin d'être intégré, reconnu, approuvé".
Michael Pino, tous droits réservés.
Michael Pino est diplômé détudes approfondies en Sciences de lInformation et de la Communication, aujourdhui dirigeant dune agence de communication sur Toulouse.
michael.pino@zest-communication.fr
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