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L'utilisation des symboles dans American Beauty
Par Nathalie Lenoir,
scénariste
American Beauty met en scène des personnages aliénés par leur quotidien morne, par leurs désirs réprimés. Si le scénario d'Allan Ball est un véritable joyau en matière de caractérisation, l'image le met en relief, le transcende et fait entrer le spectateur dans l'âme de chacun des personnages principaux. Pour cela, le réalisateur Sam Mendes a utilisé un large éventail de symboles qui véhiculent le propos du film d'une façon subtile et efficace.
Synopsis :
A première
vue, les Burnham sont une famille de banlieusards américains comme tant
d'autres. Regardez-les de plus près. Lester, un quadragénaire
apathique et frustré, étouffe dans sa petite vie cloisonnée.
Sa femme, Carolyn, une psychorigide qui confond dynamisme et hystérie,
le méprise ; sa seule passion, c'est l'argent. Quant à sa fille,
Jane, une adolescente solitaire et complexée, elle l'ignore tout simplement.
La carrière professionnelle de Lester n'est guère plus brillante
: le journal pour lequel il travaille depuis quatorze ans vient d'annoncer officieusement
une série de licenciements économiques.
Pour donner l'image de parents modèles, les Burnham assistent à
un match de basket, ils viennent encourager Jane, qui fait partie de l'équipe
des pom-pom girls. Cette nuit-là, Lester découvre Angela, une
camarade de Jane, et il est frappé en plein cur. Il a l'impression
de se réveiller après vingt ans de coma. Désormais, il
fera tout pour se libérer de sa prison dorée, pour rattraper le
temps perdu, faisant exploser au passage la routine de son entourage et son
équilibre de surface.
Les symboles d'enfermement, de claustration
L'enfermement est l'une des principales thématiques abordées par ce film. A l'instar de Lester, chacun des personnages de l'histoire sont prisonniers d'une cage, cage qu'ils ont construite eux-mêmes. American Beauty traite de la façon dont ils vont être tirés de leurs existences catatoniques. Le film montre la paralysie émotionnelle qui vient avec l'âge et la sécurité. Les adultes du film sont tellement enracinés dans leur routine qu'ils sont terrorisés à l'idée du moindre changement. Au fil des ans, la quête du bonheur a été remplacée par celle du confort.
A 42 ans à peine, Lester est devenu totalement apathique. Carolyn est tellement obsédée par les apparences, l'argent, qu'elle s'est muée en monstre. Leur mariage est mort depuis des années. Pourtant, ils se complaisent tous deux dans cette routine infernale. Dans une scène d'anthologie, Lester tente de séduire son épouse, de réveiller un peu de passion et de désir en elle mais elle met fin à leur étreinte parce qu'elle craint qu'il ne tâche son précieux canapé. Comme beaucoup de couples dysfonctionnels, ils prétendent rester ensemble pour leur fille mais, évidemment, Jane est la principale victime de l'ambiance hostile qui règne chez les Burnham.
Tout est confinement dans l'existence de Lester. La première fois qu'on le voit, c'est d'en haut, en contre-plongée (il se réveille). Dans la cabine de douche, il semble confiné dans une cellule, la première d'une longue série. Plus tard, lorsque il observe Carolyn, derrière la fenêtre, les boiseries de la vitre évoquent des barreaux de prison. La clôture blanche qui entoure la maison a quelque chose de très oppressant elle aussi. La voix off accentue la solitude du personnage de Lester : il ne peut communiquer avec personne. A l'intérieur de la maison, malgré l'espace et la lumière, tout évoque la claustration, nous reviendrons sur ce décor en étudiant l'utilisation des couleurs.
Au journal, Lester travaille dans un petit espace compartimenté. Il s'ennuie, on le sent à chaque seconde dans sa posture, son expression, sa voix, ses gestes d'automate. A la fin de la première journée, quand Lester rentre du travail, il semble hésiter avant de franchir le seuil du foyer conjugal : cela illustre son désir d'évasion. Quand il travaille au fast-food, par la suite, une fois de plus, chaque espace est compartimenté : banquettes, comptoir, guichet du drive in Et finalement, pour trouver un peu de sérénité, Lester s'enferme dans son garage ! Il en fait son quartier général et s'y réfugie à la moindre occasion pour faire du sport, écouter de la musique, fumer de l'herbe.
Carolyn n'est pas à proprement parler enfermée, ou du moins n'en souffre t'elle pas. C'est elle qui enferme les autres : elle leur impose une routine quasi militaire. Chaque petit moment de leur existence est organisé, prédéterminé : du rituel du lever au sinistre repas du soir, de l'agencement du mobilier aux rares sorties familiales, tout doit se dérouler tel qu'elle l'a décidé. Dans son travail, c'est la même chose, elle s'impose une discipline martiale et des objectifs excessifs. La séquence où elle tente de vendre une maison illustre totalement sa névrose et ses conséquences : on la voit basculer dans l'hystérie jusqu'à l'implosion.
Double symbolique de Carolyn Burnham, le colonel Fitts est prisonnier de ses propres préjugés. Il a été modelé par une éducation ultra rigide et une carrière militaire et il a toujours refoulé ses penchants sexuels. Il hait les homosexuels parce qu'ils lui font peur, il craint de voir en eux le reflet de ses propres désirs inavoués. C'est pour cette raison qu'il finit par tuer Lester. Pas tant à cause de sa supposée liaison avec son fils, mais parce qu'en repoussant ses avances, Lester l'a mis au pied du mur : le colonel a ouvert les yeux sur la beauté, l'épanouissement auxquels il n'aura jamais accès lui-même. Et cela, il ne peut le supporter.
Le colonel a entraîné ses proches dans sa propre névrose,
ils vivent tous comme des prisonniers : l'épouse est quasi autiste, elle
navigue en permanence dans la catatonie. L'intérieur de la maison est
aussi austère que ses occupants. Quand on sonne chez les Fitts, ils sont
tous estomaqués, ils ne reçoivent jamais de visite.
Quant à Ricky, le fils, il vient de passer plusieurs années dans
un hôpital psychiatrique tout simplement pour avoir fumé de l'herbe.
L'adolescent est enfin sorti mais pour rejoindre une autre prison, celle de
son foyer. Sa chambre évoque un hôpital : mur blancs, décor
aseptisé, aucune touche de décoration personnelle. Ce n'est qu'avec
l'intrusion de Jane dans la vie de Ricky que cette pièce gagnera un peu
de chaleur, par le biais d'un éclairage à la bougie.
Si la chambre de Jane Burnham est chaleureuse, colorée, spacieuse, l'enfermement de la jeune fille, son inhibition, se manifestent par son physique, son attitude : vêtements informes, teintes neutres, attitude physique de repli sur soi.
C'est ce qui va rapprocher les jeunes gens, ils souffrent du même manque d'amour, de communication, au sien de leurs familles respectives. Ils sont tous les deux les otages du malheur de leurs parents. Quand Ricky découvre Jane, à travers l'il de son caméscope, il la voit dans une prison : les boiseries de la fenêtre évoquent les barreaux d'une cage.
Quant à Angela, elle est la victime de son propre jeu. Par manque d'assurance,
elle s'est inventé le personnage d'une Lolita mangeuse d'hommes. Elle
a tout misé sur son physique, sa beauté, et elle s'en ai fait
une armure. Son langage est très cru, elle se vente d'avoir une vie sexuelle
débridée mais au fond, elle n'est encore qu'une gamine effarouchée.
Comme la plupart de ses camarades, elle est toujours vierge et redoute de "
sauter le pas ". Par orgueil, elle encourage le désir de Lester,
persuadée au fond qu'il ne peut rien se passer entre eux, qu'elle ne
risque rien. A force de jouer avec le feu, elle va bien entendu se brûler.
L'emprisonnement de la jeune fille se manifeste dans quelques plans, quand elle
est seule et laisse tomber son masque. Dans sa chambre tout d'abord : les murs
sont tapissés de photos de mode, à tel point que la pièce
est sombre et étouffante même en plein jour. Même les barreaux
de son lit évoquent ceux d'une prison.
On retrouve cette symbolique à la fin du film quand Angela se réfugie
dans la cage d'escalier des Burnham pour pleurer : on la voit à travers
les barreaux de la rampe d'escalier comme si elle était en cage.
L'utilisation des couleurs
Dans American Beauty, il est question d'enfermement, de solitude. De nombreux décors soulignent la misère affective des personnages. La plupart des décors du films sont dominés par des couleurs froides : le blanc et le bleu sont les plus usitées, souvent en binômes, viennent ensuite toute une palette de gris et de beiges, de couleurs neutres. Il faut toutefois noter que, si les thèmes abordés sont graves, il y a y très peu de couleurs sombres à l'image, sans doute parce que le message du film se veut humaniste, spirituel et somme toute encourageant : le spectateur suit toute l'histoire d'un point de vue céleste, il a un certain recul vis à vis de la souffrance dont il va être témoin.
Dans la maison des Burnham, toutes les pièces sont décorées dans des couleurs claires : blanc, bleu, gris Seule la chambre de Jane est tapissée de couleurs chaudes, cette pièce est comme le cur battant de la maison. On comprendra à la fin du film que l'adolescente est la seule touche d'espoir au sein de sa famille, pour elle, il n'est pas encore trop tard.
Dans les locaux du journal qui emploie Lester au début du film, c'est le gris et le bleu qui règnent. L'espace est immense et glacial, c'est encore plus flagrant dans le bureau du superviseur : Lester semble minuscule devant le grand mur clair.
Si cette palette froide et lumineuse est particulièrement exploitée dans le film, c'est aussi pour mettre en relief la véritable " star " du film : la couleur rouge.
Le rouge, c'est le désir, la passion, le sexe, la pulsion de vie. C'est l'illustration de ce que recherche Lester tout au long du film : la beauté, la passion.
Aussi bizarre
que cela puisse paraître, le rouge apparaît dans le film avec Carolyn
Burnham.
La première fois qu'on la voit, elle coupe des roses rouges, c'est évidemment
un puissant symbole de castration. C'est l'image qui représente son personnage
: elle contrôle et réfrène la passion, elle veut tout dominer
dans son existence et dans celle de ses proches. Carolyn règne en tyran
sur sa famille : cela s'exprime particulièrement dans la décoration
de la maison : tout est froid, très stylé, aseptisé. Par
contre, elle cultive des roses rouges et en compose des bouquets parfaitement
ronds qu'elle dispose dans chaque pièce de la maison. On en trouve sur
chaque table, chaque console, sur les tables de nuit. Cela symbolise l'amour
qu'elle éprouve au fond d'elle-même pour ses proches, sentiment
qui l'effraie parce qu'il peut potentiellement la faire souffrir et qu'elle
tente donc de canaliser, de contrôler. Carolyn porte souvent des vêtements
rouges, elle peint ses lèvres et ses ongles de cette même couleur.
Dans la scène du grand ménage, sa nuisette est rouge. C'est une
femme pleine d'énergie mais sa névrose transforme toute cette
force en énergie négative : stress, irritabilité, frénésie.
Sur les pancartes publicitaires de Carolyn (qui est agent immobilier), il y
a une maison blanche et bleue avec une porte rouge, comme la propre demeure
des Burnham. Les pancartes immobilières de Buddy Kane, son principal
concurrent, sont intégralement rouges ; la réussite professionnelle
et sociale, la puissance qu'il représente sont l'objet du désir
de Carolyn. Quand elle se rend au motel avec son amant, la couverture et la
lampe sont rouges.
A la fin du film, depuis sa voiture, Carolyn fixe la porte rouge de sa demeure,
seule touche écarlate sur la triste façade blanche, balayée
par la pluie, et hésite longuement avant de rentrer.
Lester est frustré sexuellement, tout ce qu'il désire se manifeste par la couleur rouge. En particulier la rose. Cette fleur représente la bipolarité de la sexualité, la dissémination (par son pollen). Carolyn domine, apprivoise, castre les fleurs : elle les coupe au sécateur et les dispose savamment dans des vases (autre symbole sexuel : la matrice, le vagin). Dans les fantasmes de Lester, Angela est toujours accompagnée de pétales de roses rouges qui sortent de son corsage, volent librement autour d'elle, qu'elle dissémine au vent, dans lesquelles elle se couche ou se baigne voluptueusement. Quand Lester rêve qu'il embrasse l'adolescente, un pétale sort de sa bouche : c'est la sensualité à l'état pur. Dans ses rêveries, Lester voit les pétales se libérer comme il désire lui-même le faire : c'est l'image d'une libido totalement libre, sauvage, instinctive.
A la fin du film, quand Lester approche enfin l'objet de son désir, qu'il est sur le point de posséder Angela, il y a un vase de roses rouges entre eux deux. Au fur et à mesure qu'ils se rapprochent, le bouquet disparaît du champ : symboliquement, l'influence de Carolyn disparaît totalement de l'existence de Lester. Le même effet est utilisé au début du film, quand Lester tente de dialoguer avec Jane dans la cuisine, il sont séparés dans le plan par un bouquet de roses rouges : cela souligne que le comportement de Carolyn les éloigne l'un de l'autre.
Pour Lester, le rouge c'est aussi la couleur de la rébellion : il veut vivre, retrouver sa jeunesse. Au début du film, quand il renverse son attache case et qu'il retarde sa femme, il y a parmi ses dossiers une chemise en carton rouge : c'est un symbole de sa rébellion passive. Par la suite, quand il se décide à prendre son existence en main, son insurrection devient active et s'illustre par des objets plus voyants : il s'achète une voiture de sport rouge, une voiture téléguidée rouge, il se met à porter des T Shirts rouges pour faire du sport. Quand il démissionne du journal, dans le plan, il y a un fichier rouge derrière sa tête. Dans le fast food où il va travailler, la couleur rouge est omniprésente : banquettes, uniformes et casquettes des employés, logos Pour Lester, quitter le journal pour aller vendre des burgers constitue un acte de mutinerie envers son épouse.
Quand il meurt, son sang rouge éclabousse violemment le mur de la cuisine, plus tard, son cadavre baigne dans le sang : c'est le symbole de sa libération ultime, absolue. Le sourire qui illumine son visage exprime le soulagement, la béatitude.
Pour le colonel Fitts, le rouge manifeste la frustration et la censure sexuelle. Quand il embrasse Lester, dans le garage, la voiture rouge est en arrière-plan et Lester est éclairé par une lampe rouge.
Comme pour son père, le rouge symbolise chez Jane la rébellion, l'affirmation de son individualité. Quand elle se révolte contre ses parents, au cours d'un dîner, elle porte un pull avec des fleurs rouges. Elle porte souvent du rouge, mais pas d'une teinte franche, elle le cache sous d'autres vêtements aux tons neutres. Cela symbolise la beauté, la passion qu'elle n'ose pas encore libérer, exprimer.
Pour Ricky, le rouge symbolise la transcendance, une autre force qui défie les structures émotionnelles et psychologiques de la société urbaine. Quand il filme le sac de papier qui flotte au vent, il y a un mur de briques rouges en arrière-plan.
Pour la femme du voisin, quasi autiste, le rouge symbolise l'âme, le désir d'élévation. Quand on la voit dans sa cuisine, il y a une manique rouge à côté de sa tête. Si son corps est prisonnier d'une existence opprimante, son esprit est déjà " de l'autre côté ".
Les symboles religieux
Ici, il n'est pas question d'une religion en particulier, il s'agit plutôt
de spiritualité au sens large du terme. Le protagoniste est mort et commente
son existence, l'enseignement qu'il en a tiré.
Dès l'ouverture du film, Lester annonce au spectateur qu'il est mort
de façon brutale. Ce n'est pas un hasard si les premiers plans sont une
contre-plongée, le spectateur, à l'instar du narrateur, observe
un banal quartier résidentiel depuis le ciel. L'expérience du
public va consister à observer les derniers jours avant le drame, à
pénétrer dans les esprits des personnages tel un Dieu omniscient.
Le ciel est très présent dans le film. Il symbolise à la fois le monde extérieur, l'évasion, et l'au-delà, Dieu. Soit le spectateur est invité à regarder la terre depuis le ciel justement, soit on le voit tout simplement apparaître, immense, illuminé, essaimé de quelques nuages floconneux. Quand Lester est en voiture avec Carolyn et Jane, au début du film, il regarde le ciel, c'est un appel au secours.
Plus loin dans l'histoire, Ricky filme un oiseau mort avec son caméscope. Dans le plan, l'adolescent est vu en contre-plongée et semble minuscule devant un ciel immense. C'est en quelque sorte l'explication de ce qu'il voit à travers sa caméra : la beauté de ce monde, Dieu, au sens large du terme. Il l'explique d'ailleurs à Jane quand il lui montre son film favori.
Autre symbole très fort, l'icône. Lester tombe amoureux d'Angela, il est subjugué par la jeune fille. Dès lors, dans ses fantasmes, il la voit comme une créature surnaturelle, tour à tour ange et madone.
Ici, c'est essentiellement la lumière qui crée le symbole. Dans les fantasmes de Lester, il y a des éclairages qui créent une ambiance quasi religieuse. Il voit apparaître Angela sur le plafond de sa chambre, il la retrouve dans une salle de bain qui s'est muée en église, temple de sa vénération pour l'adolescente. Dans cette scène, la pièce est immense et claire, la baignoire trône au milieu tel un autel et Angela s'y baigne dans un halo de lumière qui tombe du ciel.
Enfin, le dernier
de ces symboles religieux et sans conteste le plus fort : il s'agit de la pluie
diluvienne de la fin du film. Elle débute au moment de la " chute
" de Carolyn. Son adultère est découvert, Lester l'a vaincue,
Buddy la quitte.
Cette pluie qui se met à tomber représente le déluge qui
emporte l'humanité corrompue : punition pour certains, libération
pour les justes. Elle ne cessera plus de tomber, augmentant en puissance jusqu'au
climax.
Cette eau du ciel enveloppe les personnages jusqu'au dénouement : Carolyn dans sa voiture, Angela et Jane dans la leur, le colonel errant dans la rue et Lester, dans son garage, qui semble coupé du reste du monde par un mur d'eau.
L'orage gronde tandis que les êtres se déchirent et se séparent : Ricky affronte son père, puis dit adieu à sa mère, Angela se dispute violemment avec Jane et Ricky.
Sous ce déluge, Carolyn et le colonel semble totalement vulnérables, anéantis par le chagrin. Ils sont les vrais pêcheurs, ceux qui ont causé le chaos.
En ce qui concerne Lester, l'orage illustre tour à tour la confusion et la rédemption. S'il est perturbé par la confrontation avec le colonel et désarçonné par la révélation d'Angela, Lester va enfin trouver la paix au cours de cette nuit. Il devient un homme accompli et comprend le sens de la vie. La pluie l'emporte dans la mort, vers le ciel.
Les motifs
Un motif est une image qui revient à l'écran de manière
récurrente et qui véhicule du sens, un message. Le motif est moins
universel que le symbole, c'est souvent un objet courant, il ne prend une signification
précise que dans un film en particulier et pourrait signifier tout autre
chose -voire rien du tout- dans une autre uvre.
Les différents points de vues : miroirs, reflets, caméscopes
Il est beaucoup question dans ce film de reflet. De nombreux personnages se mirent dans un miroir (Jane et Ricky), une vitre (Lester), voire même une table cirée (la mère de Ricky). Cette contemplation est la marque d'une grande solitude, plus que d'un narcissisme exacerbé. Pour preuve, Angela, le personnage narcissique par excellence, ne se regarde dans un miroir qu'à la fin du film alors que justement son masque est tombé, qu'elle s'est mise à nu, à tous les sens du terme. A ce moment précis, le miroir traduit sa vulnérabilité. Jane et Ricky ne se regardent plus dans les glaces à partir du moment où ils unissent leurs deux solitudes. Désormais, ils vont surtout se regarder l'un l'autre.
Le caméscope, c'est l'illustration parfaite de ces différents points de vue. Ricky utilise sa caméra pour se souvenir des choses, pas pour jouer les voyeurs. Le jeune homme tente de capter la beauté qu'il voit en ce monde afin d'en conserver une trace.
Contrairement à ce qu'on pourrait penser de prime abord, l'adolescent
ne se cache pas derrière son caméscope, ce n'est pas un écran
qu'il met entre lui et le monde. D'ailleurs, quand Jane l'aperçoit dans
le jardin. Il allume aussitôt la lumière et baisse sa caméra
afin de " se montrer " à la jeune fille, de se présenter
à elle sans fard.
En rentrant chez elle, Jane éteint la lumière et, derrière la fenêtre, elle observe Ricky à son tour. Le jeu qui s'instaure entre les jeunes gens n'est pas du voyeurisme à proprement parler, c'est de la curiosité, de la découverte, un début de communication entre eux, la naissance d'un amour. Quand ils deviennent amants, Jane et Ricky utilisent la caméra pour mieux se connaître, se confier d'avantage. Ils se passent le caméscope l'un à l'autre et se confient, mettant à nu leurs émotions.
Le reflet, c'est
aussi une manière d'illustrer les vues opposées qui coexistent
dans le film : le monde intérieur versus le monde extérieur.
Dans sa chambre, Ricky se prépare, son père apparaît dans
le miroir. Ricky s'adresse au reflet de son père. Cette image met en
relief leur manque de communication, la barrière infranchissable qui
existe entre eux.
Tout le film traite de la confrontation entre diverses pensées, divers mondes, le cadrage très soigné souligne les frontières entre ces univers. Prenons un exemple.
Lors de la réception, quand Lester et Ricky fument le joint à l'extérieur, ils sont dans leur monde : espace et tranquillité symbolisés par l'immense mur aveugle. La porte qui mène à l'intérieur semble minuscule, c'est la frontière avec le monde " des autres ", l'hypocrisie, le chaos. Le serveur en chef et Carolyn font irruption par ce passage. A la fin de la scène, Lester est obligé de s'y engouffrer, il n'est pas encore aussi libre que Ricky.
Le thème du voyeurisme et de l'espionnage.
Autre motif du film, les gens qui s'épient. Dans cette histoire, le vrai voyeur, c'est le spectateur. Lester l'a convié à cette expérience au début du film : observer les derniers mois d'un homme, espionner son entourage pour tenter de comprendre. C'est surtout l'âme des personnages qui est dévoilée. Le zoom est utilisé pour entrer dans l'esprit de Lester quand il découvre Angela, au match. Ricky utilise le zoom quand il filme Jane.
Tout au long du film, les personnages s'observent les uns les autres. Les voisins s'épient par la fenêtre : Ricky observe les Burnham depuis le jardin, Jane depuis sa chambre. Jane observe Ricky derrière les rideaux. Le colonel épie Lester depuis la chambre de Ricky.
L'espionnage est présent au sein même des familles : Lester écoute
aux portes, le colonel fouille dans les affaires de son fils (qui lui rend la
pareille).
La main
Le motif de la main, c'est l'entrée dans les fantasmes de Lester. A chaque fois qu'il rêve d'un contact avec Angela, l'image insiste sur la main de la jeune fille. Le même plan est répété afin de montrer au public qu'il s'agit d'une hallucination. Dans la cuisine, Lester voit Angela approcher sa main de lui. Quand il l'imagine dans un bain de rose, c'est sa main à lui qui est mise en relief : elle approche lentement de l'eau avant de s'y enfoncer.
Quand Lester caresse enfin l'adolescente " pour de vrai ", le motif
de la main revient : la réalité a rejoint l'illusion. Comme beaucoup
de fantasmes, celui-ci ne peut pas, ne doit pas, être réalisé
: Lester redevient adulte, il redevient père. Son voyage est terminé
: il a changé, il est devenu l'homme accompli et serein qu'il méritait
d'être.
Les photos de famille :
C'est un motif qui est présent tout au long du film et qui en souligne les articulations. A chaque fois que Lester évolue, change d'état émotionnel, il revient vers les photos de famille. Il y en a sur la table de nuit, dans la chambre des Burnham mais aussi et surtout dans la cuisine. Un cadre est posé sur le plan de travail. La photo représente Jane bébé et ses parents. Carolyn rayonne de bonheur sur ce cliché. Vers le début du film, quand Jane abandonne son père au beau milieu d'une conversation, après avoir essuyé la vaisselle, Lester jette son torchon sur le plan de travail, devant la photo, symbole très fort de sa situation familiale.
Au moment du climax, resté seul dans la cuisine, Lester regarde avec attendrissement cette photo. Il comprend soudain le ridicule de sa situation, le gâchis de son existence. Il réalise également à quel point il aime sa femme et sa fille. C'est l'instant où il est assassiné, il emporte avec lui cette dernière image d'une famille aimante et unie.
Conclusion
Au journal, sur le bureau de Lester, il y a un livre dont le titre est " look closer " (regardez plus près), c'est un clin d'il, le sous titre du film, son message. A la fin, la beauté est atteinte au moment le plus inattendu : la mort. Lester a compris à quel point la vie d'un homme est peu de chose et qu'il est passé à côté de la sienne.
American Beauty parle des prisons, des cages que nous construisons nous-mêmes et dont nous tentons de nous libérer tout au long de notre existence. L'histoire aborde maintes thématiques : la fameuse " middle age crisis ", la superficialité de la société américaine, son matérialisme obsessionnel, son puritanisme, le malaise des adolescents face à cette hypocrisie. Mais c'est un message universel que délivre ce film : l'amour existe, même dans la plus belliqueuse des familles, il est la réelle beauté de ce monde pour qui se donne la peine de le cultiver.
En mourrant, Lester a gagné une sagesse et une compassion qu'il ne possédait pas de son vivant. Le regard qu'il porte sur chacun de ses proches, de ses voisins est plein d'amour et de respect, exempt de toute rancur, de tout jugement. C'est la raison pour laquelle le film est amer, mélancolique, mais pas triste à proprement parler. La fin est poignante mais pas désespérée. Lester regrette sincèrement sa " petite " vie, sa famille, sa condition d'homme. Mais il est enfin en paix avec lui-même et avec les autres, il est libre. Il ne souffrira plus jamais. Ceux qui sont à plaindre, ce sont ceux qui restent. Grâce à lui, certains vont néanmoins s'en sortir.
(Copyright Nathalie Lenoir 2005)