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Christophe Gans, cinéaste noltagique du film de genre
Dans les années quatre-vingts, une frange de la critique française (pas la meilleure, mais pas contestable pour autant) regrettait l'absence de films de genre en France, et par-là même souhaitait hardiment l'éclosion de nouvelles têtes biberonnées aux uvres de Chang Cheh et de Mario Bava. Et pourquoi pas ? Non pas que le film d'action français (il y en avait pourtant, à leurs façons, décalées), le film d'aventure méditerranéen ou la série B francophone nous manquaient, mais, la cinéphilie faite regard, le travail sur des genres asiatiques, américains ou même italiens pouvaient peut-être donner des choses intéressantes.
Il aura fallu attendre plus de dix ans, mais aujourd'hui ça y est : en
France le film de genre et de sous-genre revît. Mauvaise nouvelle : ce
cinéma-là n'est pas bon. Double mauvaise nouvelle : la cinéphagie
mène à l'impasse, voire à la casse. Cet échec tient
au moins à deux facteurs.
Des faux prétextes. Avant de réfléchir à leurs films, d'ordonner une histoire ou de répondre à un projet de cinéma cohérent, ces (jeunes) metteurs en scène plaquent du sens (dans le meilleur des cas) ou des référents mythologiques sur la seule chose qui leur tienne vraiment à cur : filmer la ou une séquence d'action. Exemple ultime avec Le Convoyeur, joli navet de Nicolas Boukrhief : le film semble tout entier contenu dans ses deux scènes d'action (dans le premier tiers du film, dans son final), le reste n'est qu'une très maladroite tentative de justification (personnages abusivement complexifiés, lourdeur d'une mise en scène qui voudrait bien créer attente et tension). Même constat avec le pathétique Brocéliande : Doug Headline, pourtant admirateur de Cassavetes, navigue le spectateur dans une très sérieuse (bien qu'incroyable, au sens où on n'y croit pas un seul instant) histoires de druides et de magie noire, pour relâcher toute la gomme dans une scène de kung-fu finale tellement pittoresque et à deux doigts de la parodie qu'elle contredit et annule le supposé sérieux du film.
Une absence de contexte. La plupart de ces films de genre ne s'inscrivent dans aucun environnement, qu'il soit présent, passé ou même futur. Il ne s'agit aucunement de réclamer des films qui se doivent à tout prix de coller au réel, du moins à un réel, simplement de constater que, sans repères temporels et donc géographiques, ces films éliminent l'un des points le plus essentiel du cinéma, c'est-à-dire la conscience d'un espace. En résulte des films déconnectés de tout enjeu (Doberman), qui se rêvent ailleurs pour mieux fuir leur terre d'origine (Brocéliande, qui s'invente un campus américain en pleine terre régionale), des films indécis. C'est ce qu'a compris Boukrhief en transférant l'action de son dernier film dans le milieu des convoyeurs : un point de départ pas plus bête qu'une autre et le cinéaste est couvert. Voilà également ce qui gêne, puis dérange : le contexte nous ramène au premier facteur à problèmes, le prétexte. Car il est très vite clair que Boukrhief n'a rien de franchement novateur à dire pas plus qu'il ne se décide à traiter le contexte ainsi choisi. Ici, l'important, c'est que les convoyeurs portent des flingues, donc qu'ils puissent à tout moment s'en servir et ainsi justifier l'apparition de la scène d'action que le cinéaste a très envie de filmer.
Si l'on pointe du doigt ce qui dérange chez ces jeunes cinéastes français, c'est pour insister sur les écueils évités par Christophe Gans. Petite précision : on apprécie les traitements choisis par le cinéaste dans ses deux films, beaucoup moins leurs résultats. Boursouflés, maladroits et souvent ratés, Crying Freeman et Le Pacte des Loups, d'un strict point de vue cinématographique, ne sont pas les spectacles auxquels on peut rêver. Nul ne pourra par contre nier que Gans se pose de bonnes questions et que son absolue honnêteté de cinéaste rend ses films attachants, intriguants, à défaut pour l'instant d'être réussis. La démarche de ce cinéaste, opposée à celles de ses confrères aux influences similaires et pas toujours dans le faux, mérite que l'on s'y arrête.
Que ce soit dans The Drowners (sans doute ce que le cinéaste a
fait de mieux, peut-être car ne dépassant pas la demi-heure, donc
serré et compact), Crying Freman et Le Pacte des Loups,
le prétexte trouve sa place dans un contexte : envie de rendre hommage
à The Killer, donc situer Crying Freeman dans le milieu
des Triades ; envie de filmer une histoire de monstre, donc situer l'action
dans une légende existante (la bête du Gévaudan et "
l'ambiance " 18ème siècle. L'imaginaire du cinéaste
fonctionne s'il s'adjoint un semblant de crédibilité. Surtout
lorsque cet imaginaire, parfois franchement fantaisiste et si peu connecté
à la culture fantastique française, mêle les genres du kung-fu
et du film de monstres.
La démarche est présente. Elle
achoppe simplement sur un mauvais dosage des ingrédients (d'où,
souvent, ce côté baudruche éclatée) et les problèmes
de narration qui vont avec.
Il existe une différence fondamentale entre Christophe Gans et des cinéastes aussi peu stimulants que Jan Kounen ou Mathieu Kassovitz, une différence qui a un rapport au Septième Art. Si les seconds nommés (et ils ne sont pas les seuls) font " comme si on allait jouer au thriller américain, au film d'action, à la science-fiction, le premier ne travaille pas tant le genre cinématographique que l'image référentielle. Pour Gans en effet, et c'est à la fois sa qualité et son énorme limite de cinéaste français, l'image ne peut se concevoir comme totalement vierge. Elle doit se référer nécessairement à d'autres. Nier cette évidence reviendrait à toiser de haut le cinéma. Certes, plus jamais l'image ne se montrera comme vierge
Gans opte pour le principe d'empilement et de correspondances : empilement d' images d'origines cinématographiques opposées qui se retrouvent coordonnées pour pourraît conduire à une forme nouvelle, mutante.. L'échec de ce cinéma tient justement à ce " pourrait " : parfois des formes bâtardes apparaissent (et c'est aussi beau qu'étrange), parfois le cinéaste n'aboutit qu'à un concassage, à un drôle de ragoût synthétique.
C'est que certaines images résistent, ne veulent pas se laisser dompter aussi facilement. Par exemple, une scène de kung-fu montée à la John Woo ne nous renverra jamais à autre chose qu'une scène à la John Woo. Saupoudrer cette dernière d'une pincée de Mc Tiernan (la jungle comme territoire de forces invisibles) et de Mario Bava (couleurs criardes) est insuffisant. Les mélanges se heurtent et s'abîment au lieu de se sublimer. Conséquence : la laideur visuelle marque des points.
A d'autres exemples, Gans réussit à constater le devenir de certaines formes ou images. Parce que trop synchrone avec les polars de Hong-Kong auxquels il se référait, Crying Freeman ne pouvait espérer dépasser le stade du devoir appliqué. Beaucoup plus vieillot, donc moins réductible à une tendance cinématographique actuelle, Le Pacte des Loups arrive parfois à replacer l'image dans son temps et à constater en quoi celle-ci perd ou gagne au contact de la modernité. Le film de Gans n'est jamais aussi beau que lorsqu'il associe une référence noble et ancienne (le roman feuilleton, le western spaghetti) à un médium se réactualisant de jour en jour (le jeu vidéo, essentiellement). La technologie, plutôt que d'étouffer l'image inscrite et datée, la teinte d'une mélancolie, d'une nostalgie qui n'est pas sans évoquer un embaumement. Les images du passé conservent leurs forces et leurs évocations, nous dit en substance le cinéaste, mais pour combien de temps encore ? A force d'être soumises à des médiums aux contours moins purs, moins innocents, ne risque-t-elle pas, un jour ou l'autre, de se fondre dans le décor de la même façon qu'à la fin du film les deux personnages principaux disparaissent du plan par un simple fondu enchaîné ? Ce qui, aujourd'hui encore pour Gans, possède une noblesse et un sens profond (ce n'est d'ailleurs pas étonnant que ses films estiment à ce point les codes de la chevalerie et de l'honneur), a toutes les chances de virer ridicule et désuet pour les prochaines générations...
Gans ne cherche pas à faire passer l'héritage, il constate seulement que les formes cinématographiques de son enfance n'ont pas, n'auront jamais la vie éternelle. Ce constat, mine de rien, pardonne bien des maladresses.
Jean Thooris (octobre
2004, tous droits réservés)