Vertigo d'Alfred Hitchcock : perspectives littéraires
1/ The Coit Tower et le fantasme de Scottie
Dans le film d'Alfred Hitchcock, Vertigo (titre dénaturé
par la version française, Sueurs froides ), qui se déroule
à San Francisco, Madeleine retrouve l'appartement de Scottie grâce
à la fameuse tour dont l'architecture particulière évoque
une lance d'incendie, "a fire hose nozzle ", disent les habitants
de la ville. C'est alors que Scottie lui répond : "c'est bien la
première fois que ce monument m'aura rendu un service" . Toujours
dans la même scène, le chignon de Madeleine, qui est accoudée
à la balustrade de l'entrée, effleure, du fait de l'effet visuel
dû à la profondeur de champ, la base de la tour aperçue
au loin. Ce détail auquel je n'avais jamais prêté attention
m'est devenu significatif dès lors que je l'ai relié à
une séquence précédente qui se déroule au musée.
Hitchcock prend soin de nous montrer en gros plan la coiffure de Madeleine (diégétiquement,
il s'agit du regard de Scottie puisque la caméra devient subjective).
Sa structure spiroïdale, imitant en cela celle de la femme, son aïeule,
dont elle regarde le portrait, donne à voir en son centre un trou noir.
Cette coiffure seul un plongeon dans la baie de San Francisco pourra la défaire
et sûrement pas son sauveur qui a seulement ôté les vêtements
de sa rescapée pour les faire sécher. Pourtant tous deux sont
complémentaires : porte et robe de chambre rouge pour Scottie, robe et
voiture verte pour Madeleine. Dans l'appartement de Scottie, elle lui raconte
qu'elle est déjà tombée dans un lac, dans une rivière
mais dans la baie auparavant jamais. "Moi aussi c'est la première
fois" , lui répond-il.
Lors de cette tentative de suicide, Madeleine jette une à une dans l'eau
les fleurs de son bouquet. Ce passage m'a rappelé la noyade d'Ophélie
dans Hamlet. Peu avant, à l'acte IV, scène 5, Ophélie chante
:
"Demain, c'est la Saint-Valentin,
Debout dès les premières heures du matin.
Et me voici vierge à ta fenêtre,
Pour être ta Valentine.
Lors il se leva, puis mit ses habits,
Et ouvrit la porte de la chambre,
Fit entrer la vierge,
Qui vierge plus jamais n'en sortit"
Ophélie est folle de désir, mais Hamlet l'a délaissée,
davantage préoccupé par la "trahison" de sa mère
qui s'est remarié trop vite avec en plus l'assassin de son père.
Hamlet est assailli par Ophélie comme Shakespeare lui-même le fut
par Ann Hathaway, épouse du dramaturge. Dans le roman de Joyce "Ulysse",
Stephen Dedalus, lors de son exposé à la bibliothèque de
Dublin, fait allusion au " viol" de l'écrivain par sa future
femme : "La douce Anne j'en réponds, avait le sang chaud. Femme
qui prend les devants continue ". On le sait Joyce fait tenir à
Stephen des propos que lui-même aurait soutenu au cours de conférences
sur Shakespeare, aujourd'hui perdues, données à l'Università
popolare de Triestre en 1912 et 1913.
Hitchcock serait-il plus shakespearien qu'on ne croit ?
A la scène 7 du même acte, la Reine relate la mort d'Ophélie
:
"Il y a un saule qui pousse en travers du ruisseau, et mire ses feuilles
grises dans le miroir du courant. C'est là qu'elle tressa de fantasques
guirlandes de boutons d'or, d'orties, de marguerites, et de ces longues fleurs
pourpres que nos bergers hardis appellent d'un nom plus grossier - F.-V. Hugo,
l'un des traducteurs de Shakespeare, dit que cette fleur s'appelle "Testiculus
Morionis" - mais que nos froides vierges appellent " doigts d'homme
mort ". Là, tandis qu'elle grimpait pour suspendre sa couronne de
fleurs aux branches inclinées, un rameau envieux se rompit, et ses trophées
tressés de mauvaises herbes, et elle-même, tombèrent dans
la rivière en pleur... " .
Mais Madeleine veut plus qu'un ruisseau, elle veut l'océan tout entier.
Or comme tout ça ne suffit pas à éveiller le désir
chez son protecteur, elle file la métaphore en la grossissant. Se promenant
sans but, ils aboutissent à la célèbre forêt de séquoias.
Elle lui désigne sur la section d'un énorme tronc les dates de
sa naissance et de sa mort - et par la même occasion la taille de celui-ci
-, puis disparaît quelques instants derrière l'un de ces arbres
géants :
Scottie, inquiet : "Madeleine, où êtes-vous en ce moment ?"
Madeleine, soupirant : "Avec vous"
Lui, insistant : "Où ?"
Elle, songeuse :"Ces grands arbres..."
Dans la séquence suivante, au bord de la mer, elle lui raconte ses visions
cauchemardesques. Elle voit une tombe ouverte, la sienne, véritable fosse
béante. La pierre tombale est toute neuve, elle attend, dit-elle. Dans
son rêve, un clocher est également présent. Mais Scottie
n'arrive pas à percer ce mystère, énigme qu'il est le seul
à n'avoir pu résoudre. Madeleine est patiente et compréhensive.
Elle va faciliter la tâche de son bienfaiteur. Un soir, elle lui rend
visite et lui précise le lieu de son rêve. Scottie devine enfin.
Le clocher est celui de la chapelle d'une ancienne mission espagnole qui se
trouve à une centaine de km au sud de San Francisco. Tout ceci n'est
donc pas un rêve. Mais sans le vouloir Scottie va révéler
au spectateur et à lui-même sa véritable phobie : l'impossible
verticalité face à son désir le plus bouillant. Il sera
dans l'incapacité de monter jusqu'en haut du clocher pour sauver Madeleine
du suicide. Pour une explication plus approfondie sur le symbole du clocher,
je renvoie le lecteur attentionné à un de mes articles, "
De Vertigo à Eyes Wide Shut, du principe de plaisir au grotesque carnavalesque
(http://www.hommes-et-faits.com/Films/JMB_Vertigo.htm).
Stanley Cavell a très bien vu cela dans son livre La projection du
monde. Je cite in extenso le passage : " D'abord il semble que Sueurs
froides (le traducteur a choisi le titre français) parle d'un homme impuissant
face à - ou confronté à la tâche d'entretenir - son
désir ; à la réflexion, peut-être que ce film parle
de la précarité radicale de la verticalité humaine. Mais
enfin, il s'avère qu'il parle du pouvoir spécifique que possède
le fantasme d'un homme de le faire non seulement renoncer à la réalité
- conséquence aussi répandue que l'océan - mais tendre
chaque instant de son énergie vers une altération privée
de la réalité. Chacune de ces manières de gérer
le fantasme a ses tendances psychotiques, mais il n'est fatal pour aucune de
basculer. C'est se faire une bien piètre idée du fantasme que
de se figurer que c'est un monde coupé de la réalité, un
monde qui exhibe clairement son irréalité. Le fantasme est précisément
ce avec quoi la réalité peut se confondre. C'est par le fantasme
qu'est posée notre conviction de la valeur de la réalité
; renoncer à nos fantasmes serait renoncé à notre contact
avec le monde ".
2/ Vertigo à la lumière de Sylvie
Dans le dernier ouvrage d'Umberto Eco "De la littérature" , spicilège de textes issus de conférences, l'un des thèmes, intitulé "Les brumes de Valois", est consacré à la nouvelle que Gérard de Nerval a écrite peu avant son suicide "Sylvie" et extraite du recueil "Les Filles du Feu". Se référant à Proust admirateur de la nouvelle, Eco nous dit : " Sylvie n'est pas, comme le voulait Barrès (et une certaine critique "réactionnaire"), une idylle néo-classique, typiquement française, elle n'exprime pas un enracinement dans la terre natale (à la fin, le protagoniste se sentirait plutôt déraciné). Sylvie nous parle de quelque chose - d'une couleur irréelle - que nous voyons parfois en dormant et dont nous voudrions fixer les contours, que fatalement, nous perdons quand nous nous réveillons. Sylvie est le rêve d'un rêve, et sa qualité onirique est telle "qu'on est obligé à tout moment de tourner les pages qui précèdent pour voir où on se trouve". Les teintes de Sylvie ne sont pas celles d'un pastel classique : Sylvie est d' "une couleur pourpre, d'un rose pourpre en velours pourpre violacé, et nullement les tons aquarellés de leur France modérée". L'atmosphère de Sylvie est "bleuâtre et pourpre", mais cette atmosphère n'est pas dans les mots mais entre les mots : "comme la brume d'un matin à Chantilly".
Cet effet de brume vient de la structure du récit qui oscille constamment
entre séquence nocturne se référant "à un monde
désiré dans le souvenir et le rêve : tout est vécu
de manière euphorique, dans l'enchantement de la nature, l'espace est
parcouru lentement, décrit avec une amplitude de détails festifs"
et séquence diurne dans laquelle le narrateur "retrouve au contraire
un Valois qui est pur artifice, fait de fausses ruines, où les parcours
du voyage précédent sont revisités en état de dysphorie,
sans s'arrêter sur les détails du paysage et en ne focalisant que
des épiphanies du désappointement".
Le protagoniste est partagé entre trois femmes:
Sylvie, amie d'enfance qui l'aime et avec laquelle il aurait pu vivre, est une
terrienne travaillant la dentelle fine puis contrainte de coudre des gants;
Adrienne, personnage mystérieux, dont il tombe éperdument amoureux
après l'avoir embrassé lors d'un jeu à l'occasion d'une
fête dans le Valois, et qui dès le lendemain entre au couvent;
"j'emportai cette double image d'une amitié tendre tristement rompue,
puis d'un amour impossible et vague".
Aurélie, actrice, rencontrée à Paris, qui acceptera d'interpréter
le rôle principal du drame qu'il a écrit, mais qui malgré
cela se refusera à lui ne pouvant "rompre, dit-elle, un attachement
ancien".
Le narrateur nous dévoile l'importance d'Aurélie, véritable
réincarnation d'Adrienne perdue à jamais (on peut comprendre à
ce passage tout l'intérêt que Proust avait pour cette nouvelle)
:
"Tout m'était expliqué par ce souvenir à demi rêvé.
Cet amour vague et sans espoir, conçu pour une femme de théâtre,
qui tous les soirs me prenait à l'heure du spectacle, pour ne me quitter
qu'à l'heure du sommeil, avait son germe dans le souvenir dans le souvenir
d'Adrienne, fleur de la nuit éclose à la pâle clarté
de la lune, fantôme rose et blond glissant sur l'herbe verte à
demi baignée de blanches vapeurs. - La ressemblance d'une figure oubliée
depuis des années se dessinait désormais avec une netteté
singulière; c'était du crayon estompé par le temps qui
se faisait peinture, comme ces vieux croquis de maîtres admirés
dans un musée, dont on retrouve ailleurs l'original éblouissant.
Aimer une religieuse sous la forme d'une actrice!... et si c'était la
même! - Il y a de quoi devenir fou! c'est un entraînement fatal
où l'inconnu vous attire comme le feu follet fuyant sur les joncs d'une
eau morte ".
Ce passage est troublant, surtout si l'on est comme moi redevable de Vertigo
pour la curiosité (pour ne pas dire plus) que l'on a pour le cinéma.
Je ne cherche pas à savoir si les auteurs du roman "D'entre les
morts" qui a servi de support au scénario ont pensé à
cette nouvelle, ou si Hitchcock la connaissait, mais il existe des analogies
:
Madge, cette styliste qui aime Scottie, seule femme réelle avec laquelle
il peut (ou a pu) concrétiser une véritable relation amoureuse,
ne ressemble-t-elle pas à Sylvie ?
Adrienne, personnage quasi onirique et idéalisé, ne présente-t-elle
pas des similitudes avec la fantasmatique Madeleine ?
Judy, enfin, réincarnation de Madeleine, ne pourrait-elle pas symbolisée
l'Aurélie de notre narrateur ?
Mais d'autres aspects sont également étonnants. Le spectateur
est rapidement pris de vertige par les filatures giratoires de Scottie, phénomène
qu'accentuent par ailleurs les travellings circulaires récurrents. Eco
ne mentionne évidemment pas le film ou le roman de Boileau et Narcejac
et qui va même jusqu'à dire à propos d'une éventuelle
adaptation au cinéma de "Sylvie" :
"Un metteur en scène pourrait "traduire" en film l'intrigue
de Sylvie, et permettre au spectateur, par un jeu de fondus enchaînés
et de flash-back, de reconstruire la fabula : mais il est sûr qu'il ne
pourrait pas traduire le discours comme je l'ai fait moi, parce qu'il lui faudrait
transformer les mots en images, et qu'il y a une différence entre écrire
pâle comme la nuit et faire voir une femme pâle ".
Comme tout sémioticien qui se respecte,
Eco fait bien entendu allusion à la différence entre discours,
par lequel sont communiqués fabula et intrigue, et récit. Il intitule
cependant l'une des sections de son essai "tourner en rond", se référant
à Poulet qui parle à propos de la nouvelle de Nerval de "métamorphoses
du cercle". Eco compare les retours dans le Valois de notre héros
à une forme musicale qui s'appelle le "rondeau", mot qui vient
de ronde comme danse en rond :
" Donc les lecteurs sentent à l'oreille une structure circulaire,
et, en quelque sorte, ils la voient, mais ils la voient de manière confuse
comme s'il s'agissait d'un mouvement en forme de spirale, ou d'un décalage
successif de circonférences. Pour lui, le personnage ne fait à
chaque voyage "que tourner en rond (pas comme dans le cercle parfait de
la première danse avec Adrienne, mais comme une phalène affolée
se cognant dans l'abat-jour d'un lampadaire) et il ne retrouve jamais ce qu'il
avait quitté la fois d'avant. Si bien qu'il convient d'approuver Georges
Poulet, qui a vu dans cette structure circulaire une métaphore temporelle:
ce n'est pas temps Jerard qui tourne dans cet espace, c'est le temps, son passé
qui dans en cercle autour de lui".
Poursuivons. Comme le disait Proust, l'atmosphère de Sylvie est "pourpre"
et non pas d'un ton aquarellé. Il s'agit bien de passion et de désir
et le Marcel s'y connaît. Chacun des personnages féminins évoque
chez le narrateur les diverses formes que prend l'objet de son désir.
"Avec ses trois femmes, nous dit Eco, autour de son coeur, qui danse autour
de lui, Jerard perd le sens de leur identité, il les désire et
les perd toutes les trois", tout comme Scottie finira par perdre les trois
siennes.
Pour finir, ce que cherche Scottie nous est peut-être révélé
par "Jérard" lui-même : "C'est une image que je
poursuis, rien de plus".
André-Michel Berthoux (tous droits réservés)