L'état
de nature dans le cinéma américain :
éléments pour l'étude d'un genre cinématographique
(à propos de Hohn Boorman, Wes Craven et Tobe Hooper)
Le hasard a voulu, qu'à l'occasion de la sortie en DVD du premier film
de Daniel Myrich et Eduardo Sanchez, Blair Witch Project (USA - 1999),
je visionne peu de temps après Deliverance le film du réalisateur
anglais John Boorman tourné aux États-Unis en 1972. Si la relation
entre ces deux films ne m'a pas paru marquant au premier abord, c'est en repensant
à deux autres longs-métrages réalisés par de jeunes
cinéastes américains Last House on the Left (USA - 1974) de Wes
Craven et The Texas Chainsaw Massacre (USA - 1974) de Tobe Hooper, que j'ai
progressivement établi un lien entre ces différents films.
En effet, tous se déroulent, en tous les cas pour la partie la plus importante
de l'intrigue, sinon en pleine nature du moins dans un milieu isolé.
S'il semble évidemment compréhensible, au premier abord, que tourner
en décors naturels permette de réduire le coût de production,
notamment lorsqu'il s'agit d'une première tentative souvent entreprise
avec de faibles moyens financiers, la récurrence du lieu apparaît
toutefois induite par la thématique traitée : la violence meurtrière
de l'homme sauvage.
Deliverance a constitué ainsi, sciemment ou non, pour toute une
génération de jeunes cinéastes spécialisés
dans le film gore ou d'épouvante une référence dont l'influence
demeure perceptible de nos jours encore. Alors que dans les années 70,
toute une partie de la jeunesse prônait le retour à la nature dans
laquelle les hommes pourraient vivre en parfaite harmonie, John Boorman nous
donne à voir un état de nature d'une extrême violence. Il
ne s'agit pas de critiquer le comportement parfois meurtrier d'une certaine
société archaïque hostile à toute évolution
vers une plus grande liberté individuelle comme le dénonce le
film de Denis Hopper, Easy Rider (USA - 1969), mais de montrer la véritable
nature primitive de l'homme sauvage que la civilisation a permis de dompter.
Ce mythe effrayant enfoui au plus profond de la mémoire collective de
la société américaine, la magie du cinéma ne pouvait
manquer de le lui remémorer.
Les quatre protagonistes du film de John Boorman décident de descendre en canoë, sans doute pour la dernière fois, une rivière avant que les gorges, dans lesquelles elle sillonne, ne soient définitivement englouties sous les eaux du barrage que l'on construit pour alimenter en électricité la ville d'Atlanta (Géorgie). La mise à l'eau des canoës est tout d'abord vécue comme un véritable retour aux sources, une délivrance. Tous ressentent une soif de liberté comme ont dû l'éprouver les premiers colons partis à la découverte du nouveau continent. Au contact de cette nature de rêve ils trouvent progressivement la force d'affronter toutes les difficultés. Mais l'apprentissage de ce retour est parfois difficile, ne serait-ce que pour tuer, d'une flèche, une biche quand tuer n'est pas encore devenu une nécessité, une obligation même; et la rivière les conduit irrémédiablement vers ce monde où toutes les règles auront disparu hormis celle de la lutte pour la survie. Leur aventure va devenir alors une véritable descente aux enfers.
La scène culminante du film est bien sûr celle du viol. Ces montagnards
que nos citadins rencontrent ne sont ni des sadiques ni des criminels, et la
violence dont ils font preuve révèle un comportement irraisonné,
instinctuel. Ils n'appartiennent même pas à la plus basse des classes
que la société peut englober. Ils sont purement et simplement
en dehors d'elle. La civilisation n'a pas eu d'emprise sur eux. C'est seulement
au hasard d'un accouplement, que l'on suppose incestueux ou consanguin, qu'un
adolescent sait jouer du banjo. Ce don qu'il possède, fruit d'une curiosité
génétique, constitue son seul moyen de communication avec le monde
extérieur. Aussi, une fois le duo improvisé et conduit de manière
brillante terminé, il retombe dans un mutisme inquiétant. Ces
hommes agissent comme des êtres à l'état sauvage obéissant
à leurs seuls instincts. Pour eux, un individu un peu grassouillet, n'est
rien d'autre qu'une truie qui peut servir occasionnellement à satisfaire
leurs pulsions sexuelles. La parole est ici réduite à des grognements.
Le violeur exige de sa victime qu'elle l'imite et couine pour que sa jouissance
soit extrême.
Tel est pour Boorman
le comportement de l'homme sauvage. S'il est demeuré enfoui pendant des
siècles dans l'inconscient collectif des êtres dits civilisés,
c'est que le contact avec la nature a été perdu. Mais il ne demande
qu'à resurgir lorsque ces mêmes individus s'y sentent à
nouveau menacés. Le rêve brisé, le mythe apparaît
brutalement, les images somptueuses ne faisant qu'accroître notre trouble.
Dès cet instant, le point de vue de nos protagonistes sur cette nature
idyllique change. Certes l'un d'entre eux réagit au meurtre du violeur,
et souhaite révéler l'histoire à la justice afin de plaider
la légitime défense. Mais il est trop tard. Le vote sert justement,
ironie du sort, à contourner les semblants de lois humaines qui leur
restent. On enterrera le corps du montagnard sans rien dire de la mésaventure.
La rivière devient alors soudainement menaçante et hostile; les
bateaux s'entrechoquent, se brisent; les rapides emportent nos citadins dans
un chaos dont aucun n'en sortira indemne. La peur qui les gagne justifie leur
violence criminelle. Dans cet univers plus de morale, seul compte la bataille
pour la survie. Ne subsiste plus aucune loi commune aux hommes, celle dont parle
Aristote dans sa " Rhétorique " :
" Il y a une justice et une injustice dont tous les hommes ont comme une
divination et dont le sentiment leur est naturel et commun, même quand
il n'existe entre eux aucune communauté ni aucun contrat; c'est évidemment,
par exemple, ce dont parle l'Antigone de Sophocle, quand elle affirme qu'il
était juste d'enfreindre la défense et d'ensevelir Polynice; car
c'était là un droit nature ".
Dorénavant, plus de sépultures, la rivière a entièrement
imposé sa loi aux hommes et c'est elle qui maintenant engloutit les corps,
comme les eaux du barrage enseveliront la vallée et la feront disparaître
à son tour. La civilisation est violente, souvent meurtrière pour
les hommes, mais ce n'est rien en comparaison de l'état de nature.
Dans le film de Wes Craven, deux jeunes adolescentes, vont subir les pires sévices et finalement trouver la mort dans une nature où aurait pu vivre le bon sauvage imaginé par Rousseau. Seulement voilà, ce paradis terrestre va, ici aussi, devenir un enfer. Progressivement, cette violence meurtrière va contaminer le père de l'une des deux jeunes filles. Se montrant tout d'abord hospitalier envers des inconnus qui se sont égarés, il les accueille généreusement en leur offrant repas et gîte. Mais lorsqu'il s'aperçoit qu'ils sont les assassins de sa fille, ses crimes seront d'autant plus violents qu'animés par un esprit de vengeance dont on sent bien qu'il va se propager dans l'ensemble de la société.
René Girard a décrit dans la plupart de ses ouvrages les dangers
de ce qu'il appelle la crise sacrificielle (voir à ce sujet " La
violence et le sacré ", " Des choses cachées depuis
la fondation du monde ", " Le bouc émissaire "). Lorsque,
au sein d'une communauté, disparaissent, entre les membres qui la composent,
les différences de l'ordre culturel dans son ensemble et resurgissent
les rivalités profondes et les luttes à outrances, dont tant d'exemples
nous sont fournis par la mythologie à travers les tragédies grecques,
s'instaure une violence réciproque qui plonge l'ensemble du clan dans
une guerre sans fin. Seul le choix d'une victime émissaire au sein de
la société en crise, considérée unanimement comme
seule responsable de cet état chaotique, pourra par son sacrifice lors
d'un rite cathartique, permettre à la communauté de retrouver
l'ordre, la paix et la fécondité. Mais la désignation d'un
tel bouc émissaire nécessite une convergence d'opinion, une croyance
commune qui sous-tendent une communauté d'intérêt, l'intérêt
de chacun étant devenu l'intérêt de tous excepté
d'un seul. Il existe donc dans une telle société un mode d'organisation
minimale, une structure prégnante pour parler comme un ethnologue, qui
laisse supposer que l'on soit sorti de l'état de nature.
La menace est encore réelle dans Massacre à la tronçonneuse . Ici aussi, il s'agit d'individus retournés à l'état de nature. Les abattoirs dans lesquels ils travaillaient ont fermé et ne peuvent plus, ainsi, agir comme un exutoire à leurs besoins naturels et ataviques de découper de la viande. Cet homme qui agite sa tronçonneuse, à la fois symbole phallique et castrateur, pourchassant à travers la forêt une jeune fille, ultime rescapée de la tuerie, nous donne toute la dimension tragique de la représentation de ce mythe de l'homme sauvage. Et si son portrait devient ici une caricature aux aspects parfois burlesques, ce n'est que pour mieux soulager la société américaine de ce poids qu'elle ne peut maintenir refoulé.
Il faudra attendre presque trente ans, avec la sortie du film Blair Witch Project en 1999, pour que cet être disparaisse des écrans. Trois jeunes cinéastes entreprennent de réaliser en pleine forêt un reportage sur une ancienne légende, la sorcière Blair. Ne retrouvant plus leur chemin, la panique les gagne, la nature devient, ici encore, soudainement menaçante. Mais, en dehors d'eux, aucune présence n'est réelle. Seuls des indices, des traces laissent supposer qu'un être maléfique les observe. Mais alors, on peut penser que cet être sauvage d'une extrême violence, n'obéissant qu'à son seul instinct de survie n'est qu'un simple fantasme, pure imagination de conteurs habiles et rusés qui le temps d'un récit ou d'un film nous ont fait croire à un mauvais rêve.
Ces films révèlent, me semble-t-il, cette peur inconsciente que suscite la résurgence de la véritable nature de l'homme sauvage. Cet être n'est pas un étranger; ce n'est ni un Indien, ni un ennemi quelconque. Il s'agit bien de nous. De la partie diabolique qui nous compose et que la civilisation et le droit ont permis d'engloutir comme le déluge a recouvert l'humanité corrompue.
***
Cette représentation
de l'homme à l'état de nature est fort éloignée
de celle que Rousseau décrit notamment dans son " Discours sur l'origine
de l'inégalité parmi les hommes " :
" Je le vois, nous dit-il, se rassasiant sous un chêne, se désaltérant
au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a
fourni son repas; et voilà ses besoins satisfaits ".
Selon lui l'âme de l'homme naturel obéit à deux principes
antérieurs à la raison :
" l'un nous intéresse ardemment à notre bien-être et
à la conservation de nous-mêmes", principe qui peut nous amener,
légitimement, à faire du mal à autrui, "et l'autre
nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir
tout être sensible, et principalement nos semblables ".
C'est pourquoi, il accorde à l'homme cette vertu naturelle, la pitié
;
" vertu d'autant plus universelle et d'autant plus utile à l'homme,
qu'elle précède en lui l'usage de toute réflexion, et si
naturelle, que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes
sensibles ".
L'homme, dans l'état de nature, a donc des devoirs. C'est un être
raisonnable qui désirant que quelqu'un ne souffre, ne désire pas
autre chose que son bonheur. Tant qu'il se contenta de ce que la nature lui
donna, il vécut libre, sain, bon et heureux.
" Mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre,
dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul
d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété
s'introduisait, le travail devint nécessaire et les vastes forêts
se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de sueur
des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère
germer et croître avec les moissons ".
Ce dernier extrait nous donne de la civilisation une vision apocalyptique qui
fait dire à Rousseau que les progrès ultérieurs à
l'état de nature ont été en apparence autant de pas vers
la perfection de l'individu, mais en réalité une avancée
vers la décrépitude de l'espèce. Cette pensée est
proche de tradition adamique qui voit en Adam, le premier homme, un être
parfait. C'est le péché, c'est-à-dire les aventures de
l'existence qui lui font perdre sa perfection.
Le discours de
Rousseau est une réaction à la philosophie de Hobbes qu'il accuse
de ne pas avoir vu la répugnance innée de l'homme à voir
souffrir son semblable. Hobbes donne dans son célèbre ouvrage
" Léviathan " sa conception de l'état de nature, notamment
dans le chapitre 13, intitulé " De la conception naturelle des hommes
en ce qui concerne leur félicité et leur misère ".
J'en résume du mieux possible, à l'aide de larges extraits, l'idée-force
:
" Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les
tienne tous en respect, ils sont en guerre chacun contre chacun. La guerre ne
consiste pas seulement dans la bataille et dans les combats effectifs, mais
dans un espace de temps où la volonté de s'affronter en des batailles
est suffisamment avérée. Tout autre temps dans lequel cette tendance
n'existe pas se nomme paix. Dans un temps de guerre, il n'y a pas de place pour
une activité industrieuse. Ne subsiste que la crainte et le risque d'une
mort violente. La vie de l'homme est alors solitaire, besogneuse, pénible,
quasi-animale et brève. Les désirs et les autres passions de l'homme
ne sont pas en eux-mêmes des péchés. Pas davantage ne le
sont les actions qui procèdent de ces passions, tant que les hommes ne
connaissent pas de loi qui les interdise. En maint endroit de l'Amérique,
les sauvages n'ont pas de gouvernement et vivent ainsi. Dans cette guerre de
chacun contre chacun rien est injuste. Là où il n'y a pas de pouvoir
commun, il n'est pas de loi; là où il n'est pas de loi, il n'est
pas d'injustice. La violence et la ruse sont en temps de guerre les deux vertus
cardinales. Justice et injustice ne sont en rien des facultés du corps
et de l'esprit. Ce sont des qualités relatives de l'homme en société,
et non à l'homme solitaire. Il n'existe pas dans cet état de propriété.
Cela seul dont il peut se saisir appartient à chaque homme, et seulement
aussi longtemps qu'il peut le garde ".
Dans l'état de nature défini par Hobbes, est permis tout ce qu'on
peut (selon l'expression de Gilles Deleuze). Que les gros poissons mangent les
petits est un droit naturel. L'homme ne naît pas raisonnable, il le devient.
Dans cet état, l'homme, à la différence de chez Rousseau,
n'obéit pas à des devoirs, mais n'a que des droits. Droit de copuler,
droit de chasser, droit de tuer. L'état social ne peut se penser que
comme un devenir qui succède à l'état de nature. Dans cette
société, l'homme aura alors des devoirs, des obligations contractuelles,
qui limiteront ses droits et lui permettront de devenir un être social.
La représentation de l'homme sauvage dans l'un des genres du cinéma américain, plus proche de Hobbes que de Rousseau, semble caractériser la volonté de sonder les zones d'ombre de l'inconscient collectif de toute une civilisation. Ces films reflètent, de la part de cinéastes pourtant souvent considérés comme mineurs, la détermination de révéler la part maudite de l'esprit humain. C'est en montrant d'une manière directe et brutale toute la violence dont il est capable, que l'on pourra d'autant mieux la rendre consciente et tenter ainsi de la juguler. Cette auto-analyse de la société américaine par le biais du cinéma nous amène alors à nous interroger sur notre propre inconscient d'européen rationnel. Nous préférons, par commodité sans doute, nous référer à un idéal de nature proche de celui Rousseau mais qui serait impossible à notre mémoire de se le rappeler puisque l'homme social ne l'aurait jamais connu. Aussi loin que l'on remonte dans notre passé, dans notre mythologie, l'homme vit déjà au sein d'une civilisation qui a dompté la nature. L'individu est toujours un être historique qui l'empêche, comme le dit Nietzsche, " de vivre comme un animal, sans dégoût ni souffrance ", car il demeure prisonnier de son passé, ne pouvant apprendre l'oubli. L'animal, lui, vit de manière non-historique, c'est-à-dire au présent, constamment. C'est pourquoi, l'homme envie son bonheur (Unzeitgemässe betrachtungen II). Mais, ici encore, l'idée que l'état de nature, sorte de société pré, ou mieux, non-historique, symbolise le seul espace d'accomplissement du bonheur de l'homme demeure très prégnante. L'état de nature n'aurait donc pas précédé l'état social, comme chez Hobbes, et représenterait simplement la société idéale vers laquelle il faut tendre, sans jamais l'atteindre, afin que l'homme puisse accomplir du mieux possible son devoir d'animal raisonnable.
En évacuant toute forme de violence chez l'homme sauvage, n'y a-t-il
pas alors une tentative plus ou moins délibérée de rejeter
ni plus ni moins toute forme de violence gratuite chez l'individu ? Celle-ci
serait, dans notre civilisation, l'apanage du dément.
Un philosophe, également du siècle des Lumières, va élaborer
une conception de la nature humaine bien différente de celle de Rousseau.
Il s'agit bien sûr de Diderot. Dans l'un de ses textes les plus brillants,
" Le neveu de Rameau ", Diderot reprend le thème du dialogue
entre deux êtres distants et incapables d'échange, développé
notamment dans sa " Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui
voient ", pour présenter des opinions divergentes concernant le
problème de la morale. Cependant, entre Lui (le neveu du grand musicien),
être cultivé mais capable des pires bassesses pour parvenir au
bonheur, et Moi (le philosophe), homme honnête et vertueux, les points
de vue sur la nature de l'homme ne sont parfois pas si éloignés.
En voici un exemple :
" Moi - D'accord. Il faut être bien maladroit, quand on est pas riche,
et que l'on se permet tout pour le devenir. Mais c'est qu'il y a des gens comme
moi qui ne regardent pas la richesse, comme la chose du monde la plus précieuse
; gens bizarres.
Lui - Très
bizarres. On ne naît pas avec cette tournure-là. On se la donne
; car elle n'est pas dans la nature.
Moi - De l'homme ?
Lui - De l'homme. Tout ce qui vit, sans l'en excepter, cherche son bien-être
aux dépens de qui il appartiendra ; et je suis sûr que, si je laissais
venir le petit sauvage, sans lui parler de rien : il voudrait être richement
vêtu, splendidement nourri, chéri des hommes, aimé des femmes,
et rassembler sur lui tous les bonheurs de la vie.
Moi - Si le petit sauvage était abandonné à lui-même
; qu'il conservât toute son imbécillité et qu'il réunit
au peu de raison de l'enfant au berceau, la violence des passions de l'homme
de trente ans, il tordrait le col à son père, et coucherait avec
sa mère.
Lui - Cela prouve la nécessité d'une bonne éducation ;
et qui est-ce qui la conteste ? et qu'est-ce qu'une bonne éducation,
sinon celle qui conduit à toutes sortes de jouissances, sans périls,
et sans inconvénients.
Moi - Peu s'en faut que je ne sois de votre avis; mais gardons-nous de nous
expliquer ".
Le philosophe fait référence à un mythe, qui deviendra célèbre par la suite pour les raisons que l'on sait, pour désigner la violence de l'homme sauvage. L'éducation permet de remédier à cette tendance naturelle de l'individu, mais elle peut également devenir un moyen d'assouvir ses penchants aux vices sans risque. Mais qu'est-ce alors que cette " bonne éducation " ?
De là à considérer que la mauvaise ne servait qu'à
transmettre des préjugés à l'enfant dans le seul dessein
de lui causer des remords lorsqu'il enfreint les interdits, il n'y avait qu'un
pas à faire, et c'est cette limite que Sade franchira quelques décennies
plus tard. Sade rejette l'éducation fondée sur l'interdit et la
culpabilité, autrement dit celle issue de la religion parce qu'elle contrarie
la nature véritable de l'homme. La bonne serait alors celle que reçoit
Juliette au couvent de Panthemont de l'abbesse Delbène qui lui prodigue
les conseils suivants :
" Ce qui fait, ma chère Juliette, que l'on éprouve du remords
après une mauvaise action, c'est que l'on est persuadé du système
de la liberté, et l'on se dit : Que je suis malheureux de n'avoir pas
agi différemment ! Mais si l'on voulait se persuader que ce système
de la liberté est une chimère, et que nous sommes poussés
à tout ce que nous faisons par une force plus puissante que nous, si
l'on voulait être convaincu que tout est utile dans le monde, et que le
crime dont on se repent est devenu aussi nécessaire à la nature
que la guerre, la peste ou la famine dont elle désole périodiquement
les empires, infiniment plus tranquilles sur toutes les actions de notre vie,
nous ne concevrions même pas le remords ".
La violence chez l'homme est dictée par Mère nature, mais elle
n'est pas celle de l'homme sauvage. Le déterminisme permet à Sade
de légitimer toutes les atrocités commises par ses personnages
et d'expliquer leur absence de remords. Cependant, ces tortionnaires font partie
de l'aristocratie. Ils vivent en autarcie, dans un lieu clos au sein duquel
ils forment avec leurs aides et leurs sujets une société complète.
Leur pouvoir s'exerce aussi bien par l'argent, nécessaire pour qu'ils
puissent acheter tout ce dont ils ont besoin lors de leurs exactions (nourritures,
victimes, ...), mais qui, également, " prouve le vice et entretient
la jouissance ", que par la parole. Roland Barthes dans son ouvrage "
Sade, Fourier, Loyola " montre toute l'importance du langage comme instrument
de domination absolue des maîtres de cérémonie sur leurs
victimes :
" Hors le meurtre, il n'y a qu'un trait que les libertins possèdent
en propre et ne partagent jamais, sous quelque forme que ce soit : c'est la
parole. Le maître est celui qui parle, qui dispose du langage dans son
entier; l'objet est celui qui se tait, reste séparé, par une mutilation
plus absolue que tous les supplices érotiques, de tout accès au
discours, puisqu'il n'a même aucun droit à recevoir la parole du
maître. (...) Dans la cité sadienne, la parole est peut-être
le seul privilège de caste qu'on ne puisse réduire ".
Ce sont des êtres cultivés, inspirés par la pensée
libertaire des Lumières, des hommes de pouvoir suffisamment riches et
puissants pour éviter toute condamnation, ayant droit de vie ou de mort
sur leurs sujets. Hors de la fiction sadienne, on les imagine capables d'étendre
leur emprise sur le monde et d'interrompre le cours de l'histoire. La folie
de ces hommes, créateurs d'un monde nouveau, deviendrait alors bien plus
meurtrière que celle des hommes retournés à l'état
sauvage. Leur tuerie scientifiquement préparée et idéologiquement
justifiée engendrerait une extermination. On préfère plutôt
penser qu'il s'agit de déments qui n'ont plus rien de commun avec une
quelconque nature humaine. A ma connaissance, un seul cinéaste européen,
a établi un lien entre Sade et la réalité historique de
son pays à une certaine époque, il s'agit de Pier Paolo PASOLINI,
dans son dernier film, " Salo' o le 120 giornate di Sodoma " (ITALIE
- 1975). uvre solitaire mais ô combien révélatrice
de nos contradictions d'homme moderne et civilisé. La réalité
devient ici trop insoutenable pour ne pas être, alors, totalement refoulée.
Index des films cités :
1) Blair Witch
Project de Daniel Myrich et Eduardo Sanchez (1999)
2) Deliverance de John Boorman (1972)
3) Last House on the Left de Wes Craven (1974)
4) The Texas Chainsaw Massacre de Tobe Hooper (1974)
5) Easy Rider de Denis Hopper (1969)
6) Salo' o le 120 giornate di Sodoma de Pier Paolo Pasolini (1975)
André-Michel BERTHOUX (tous droits réservés)