FAHRENHEIT 9/11
Moore contre Bush, avec Orwell et Keynes
A la fin de Fahrenheit 9/11, film documentaire palme d'or à Cannes en 2004, Michael Moore cite plusieurs passages, relatifs à la guerre, du célèbre roman de George Orwell, 1984.
Le personnage principal de cette histoire d'anticipation, Winston Smith, travaille
au Ministère de la Vérité, l'un des puissants organes de
la propagande du Big Brother, dictateur régnant sans partage en Océania.
Souhaitant s'engager dans la résistance afin de combattre le régime
totalitaire imposé par le Parti et son chef, Winston décide, après
avoir loué chez un vieil antiquaire une chambre vierge, pense-il, de
tout écran qui tapisse généralement les murs à l'intérieur
des maisons, d'entreprendre la lecture du fameux " livre " intitulé
"Théorie et pratique du collectivisme oligarchique" et écrit
par celui que l'on considère comme l'Ennemi du Peuple, Emmanuel Goldstein.
Au cours du chapitre 3 de l'ouvrage, Goldstein se livre à des réflexions
sur la guerre qui oppose, entre elles, les trois grandes puissances mondiales,
l'Eurasia, l'Estasia et l'Océania. On apprend par la suite que ce manifeste,
qui dénonce l'autoritarisme du régime de Big Brother, a été
écrit vraisemblablement par O'Brien lui-même, membre éminent
du Parti intérieur et qui soumet Winston Smith à la torture. Ce
chapitre a pour titre le fameux slogan " La guerre c'est la paix".
Voici l'un des extraits mentionnés, en partie, dans Fahrenheit :
"La guerre est engagée par chaque groupe dirigeant contre ses propres
sujets et l'objet de la guerre n'est pas de faire ou d'empêcher des conquêtes
de territoires, mais de maintenir intacte la structure de la société".
Dans le film, le recrutement des futurs marines se fait dans les villes sinistrées
par le chômage et souffrant de l'absence d'une véritable politique
économique et sociale en faveur des personnes en difficulté, le
plus souvent des jeunes. Les soldes versées aux nouvelles recrues pourraient
très bien devenir des salaires, contreparties d'un travail décent,
moins belliqueux et destructeur pour ces jeunes en marge de la société
ainsi que pour leurs familles. Mais Orwell le dit bien :
"La guerre donc, si nous la jugeons sur le modèle des guerres antérieures,
est une simple imposture. Elle ressemble aux batailles entre certains ruminants
dont les cornes sont plantées à un angle tel qu'ils sont incapables
de se blesser l'un l'autre. Mais, bien qu'irréelle, elle n'est pas sans
signification. Elle dévore le surplus des produits de consommation et
elle aide à préserver l'atmosphère mentale spéciale
dont a besoin une société hiérarchisée".
Cette "atmosphère mentale spéciale" dont parle l'écrivain
rejoint celle que montre le cinéaste : la crainte, la haine, l'humeur
flagorneuse et le triomphe orgiaque. L'un des intervenants dans le film, psychiatre,
explique que la peur est entretenue par un climat de menace terroriste permanente,
pas toujours au rouge mais suffisant pour maintenir un niveau d'alerte continue.
Il s'agit de faire croire à la population qu'il existe un véritable
danger dans tout le pays. Illustration de ce qu'a écrit plus d'un demi-siècle
auparavant le romancier :
" L'atmosphère sociale est celle d'une cité assiégée
dans laquelle la possession d'un morceau de viande de cheval constitue la différence
entre la richesse et la pauvreté. En même temps, la conscience
d'être en guerre, et par conséquent en danger, fait que la possession
de tout le pouvoir par une petite caste semble être la condition naturelle
et inévitable de survie ". Tout cela parce qu' " une société
hiérarchisée n'est possible, nous dit-il, que sur la base de la
pauvreté et l'ignorance ".
"Il est nécessaire, poursuit Orwell, qu'il [le plus humble membre
du parti, c'est-à-dire à peu près n'importe quel sujet
de la nation] ait la mentalité appropriée à l'état
de guerre. Peu importe que la guerre soit réellement déclarée
et, puisque aucune victoire décisive n'est possible, peu importe qu'elle
soit victorieuse ou non. Tout ce qui est nécessaire, c'est que l'état
de guerre existe".
L'irréalité de la guerre au sens où l'entend Orwell ne
signifie pas pour autant l'absence totale d'actions militaires; cependant les
bombardements, les combats, n'ont plus pour objectif de vaincre un ennemi et
d'envahir son pays, mais de le soumettre essentiellement pour des raisons économiques
afin de servir les intérêts privés des Nations puissantes
- ainsi que ceux de leurs dirigeants -, qui ne sont autres, il faut bien se
résoudre à l'admettre, les modèles de la démocratie
contemporaine. Triste constat et les exemples se multiplient.
Carlo Ginzburg, lors d'une conférence donnée à la BNF en
janvier 2001 et intitulée " Lord Kitchener vous regarde ",
analyse l'impact qu'a eu l'affiche placardée sur tous les murs de Londres
représentant Lord Kitchener nommé ministre de la guerre en août
1914. Les jeunes, voyant cet homme en gros plan de face, le regard légèrement
strabique mais hypnotique, l'index pointé sur le spectateur, lisant l'inscription
" YOUR COUNTRY NEEDS YOU ", s'enrôlèrent massivement,
animés d'un fort sentiment patriotique, dans l'armée afin de combattre
l'ennemi et de sauver la Nation du péril qui la menaçait. Si,
comme nous le dit l'historien, l'affiche " présupposait deux traditions
picturales partiellement superposées, impliquant l'une des figures frontales
d'omnivoyants, l'autre des figures pointant leur doigt en raccourci ",
cependant, " ces procédés picturaux, seuls, n'auraient pas
suffi à faire surgir l'affiche de Lord Kitchener. Il faut chercher son
lieu de naissance dans un autre milieu visuel, la langue vulgaire de la publicité
". Prenant appui sur des exemples de publicités de l'époque,
il montre que le but était d'attirer, d'arrêter, l'attention du
patient et de le menacer, quoique de manière plaisante, en incorporant
un personnage, le plus souvent d'un pays lointain et hostile, qui lui fait face
et le regarde. Il cite, en outre, un biographe du Lord qui fait allusion au
Big Brother d'Orwell lorsqu'il commente cette fameuse affiche. Ce qui l'amène
à conclure la conférence sur ces propos :
" Mais les lecteurs de 1984 se souviendront que la guerre contre l'Eurasie
est une mise en scène. Telle l'affiche de Kitchener qui effaça
Kitchener le général, la guerre télévisée
est plus authentique que la guerre réelle. Big Brother, vraisemblablement,
n'existe pas : il est un nom, un visage, un slogan - semblable à une
affiche qui fait la réclame pour un produit commercial.
En 1949, lors de sa première publication, 1984 fut lu un peu partout
comme un livre de la guerre froide ; ses allusions à la terreur stalinienne
paraissaient évidentes. Cinquante ans après, le livre d'Orwell
paraît de plus en plus prophétique. Sa description d'une dictature
fondée sur les médias électroniques et le contrôle
psychologique peut être aisément adaptée à une réalité
plus proche de nous, qui n'est pas entièrement invraisemblable ".
Mais l'historien s'arrête là. Il ne nous révèle pas
le fond de sa pensée. Qu'entend-t-il lorsqu'il parle d'une réalité
plus proche de nous et qu'il ne considère pas comme totalement invraisemblable
? Il nous laisse deviner (et ce n'est peut-être pas un hasard pour cet
historien friand d'énigmes) en quoi le livre d'Orwell est prophétique
au début du XXIème siècle et surtout de quelles dictatures
s'agit-il véritablement.
Dans son dernier ouvrage, Le fascisme en question, paru en 2004, l'historien
américain Robert O. Paxton, explique que les craintes de l'effondrement
de la solidarité au sein de la communauté qui s'intensifièrent
à la fin du XIXème siècle vont devenir le centre d'études
d'une nouvelle discipline, la sociologie. Emile Durkheim diagnostiqua que la
société moderne était frappée d'anomie, c'est-à-dire
une dérive sans but de gens sans liens sociaux. Le sociologue "
s'interrogea, nous dit Paxton, sur le remplacement de la société
" organique ", autrement dit les liens formés dans le contexte
naturelle des communautés villageoises, des familles et des paroisses,
par la solidarité " mécanique ", liens formés
par la propagande moderne et les médias, que les fascistes (et les publicitaires)
allaient par la suite perfectionner ".
Au-delà de la propagande se cache, dans la guerre perpétuelle,
de véritables enjeux : les rapports de pouvoir, la stabilité des
structures sociales, les intérêts des puissants groupes industriels
et financiers. "Le problème, nous révèle le romancier,
étant de faire tourner les roues de l'industrie sans accroître
la richesse réelle du monde. Des marchandises devaient être produites,
mais non distribuées. En pratique, le seul moyen d'y arriver était
de faire continuellement la guerre. L'acte essentiel de la guerre est la destruction,
pas nécessairement de vies humaines mais des produits du travail humain".
La guerre permanente est juteuse pour l'industrie de l'armement, mais elle permet
également d'employer une main-d'oeuvre souvent sans qualification et
rejetée du système économique. Je pense à une réplique
d'un jeune noir de Flint (Michigan), ville natale de Moore, et qui a vu les
images de Bagdad à la TV : "On se croirait à Flint sauf qu'ici
on a pas eu de bombardements". Si la guerre permanente disparaissait, les
structures sociales seraient difficiles à maintenir en l'état.
Les revendications deviendraient trop bruyantes. Il vaut mieux alors envoyer
ces perturbateurs potentiels à des milliers de Km combattre un ennemi
fabriqué de toutes pièces à coup de médias.
Mais la guerre ne peut être un moyen pour assurer l'insertion de ces jeunes. La mère de famille, Lila Lipscomb, témoin poignant du film, qui dans un premier temps encourage dans le cadre de son travail ces enfants défavorisés, comme elle a encouragé les siens, à s'engager afin que l'armée finance leurs études, finit par être elle-même, à cause de la mort de son fils à Karbala, meurtrie à jamais dans sa chair. Les victimes de ce système sont bien les sujets et non seulement ces ennemis désignés.
Peut-il en être autrement ? À ce moment aussi
Moore rejoint à mots couverts Orwell. Je cite à nouveau un passage
de 1984 :
"La guerre, comme on le verra, non seulement accomplit les destructions
nécessaires, mais les accomplit d'une façon acceptable psychologiquement.
Il serait en principe très simple de gaspiller le surplus de travail
du monde en construisant des temples et des pyramides, en creusant des trous
et en les rebouchant, en produisant même de grandes quantités de
marchandises auxquelles on mettrait le feu. Ceci suffirait sur le plan économique,
mais la base psychologique d'une société hiérarchisée
n'y gagnerait rien".
Cette main-d'oeuvre pourrait donc être employée différemment,
même à effectuer des tâches inutiles comme le suggère
cet extrait. L'idée est empruntée à l'ouvrage de J. M.
Keynes qui a révolutionné la pensée économique du
XXème siècle, Théorie générale de l'emploi,
de l'intérêt et de la monnaie, publié en 1936. Keynes fait
le constat que le secteur privé ne peut à lui seul résoudre
le problème du chômage. L'intervention de l'Etat s'avère
indispensable même s'il faut employer les chômeurs "à
creuser des trous dans le sol connus sous le nom de mines d'or" ["
digging holes in the ground known as goldmining "] en attendant une solution
meilleure. L'expression est utilisée par l'économiste de Cambridge
à la fin de la section VI du chapitre 10 :
"Les dépenses sur fonds d'emprunt [l'investissement public financé
par l'emprunt] peuvent, même lorsqu'elles sont inutiles, enrichir en définitive
la communauté. La construction de pyramides, les tremblements de terre
et jusqu'à la guerre peuvent contribuer à accroître la richesse,
si l'éducation des hommes d'Etat dans les principes de l'Economie Classique
s'oppose à une solution meilleure (...) ; et que la plus acceptable de
toutes les solutions consiste à creuser dans le sol des trous connus
sous le nom de mines d'or (...). Si le Trésor [public] était disposé
à emplir de billets de banque des vielles bouteilles, à les enfouir
à des profondeurs convenables dans des mines désaffectées
qui seraient ensuite comblées avec des détritus urbains, et à
autoriser l'entreprise privée à extraire de nouveau les billets
suivant les principes éprouvés du laisser-faire (...), le chômage
pourrait disparaître et, compte tenu des répercussions, il est
probable que le revenu réel de la communauté de même que
sa richesse en capital seraient sensiblement plus élevés qu'ils
ne le sont réellement. A vrai dire, il serait plus sensé de construire
des maisons ou autre chose d'utile; mais, si des difficultés politiques
et pratiques s'y opposent, le moyen précédent vaut encore mieux
que rien".
Keynes qui va reprendre cette idée au chapitre 16 de son ouvrage ("
creuser des trous dans le sol "), envisage cette solution comme un moindre
mal face à la situation du chômage. C'est bien sûr un exemple
limite car pour lui "il n'est pas raisonnable qu'une communauté
sensée accepte de rester tributaire de semblables palliatifs".
Dans l'extrait que j'ai cité Keynes n'exclut pas la guerre comme moyen
extrême d'accroître la richesse du pays, mais il s'agit pour lui
de montrer les limites d'une politique économique qui ne fonderait pas
son action sur les véritables éléments qui influencent
la demande effective - "effective demand" que l'on devrait plutôt
traduire par demande efficace -. Cette demande des consommateurs, escomptée,
attendue, puisque Keynes situe son champ théorique dans l'état
de la prévision, par les entrepreneurs détermine le niveau de
production et par conséquent le niveau d'investissement [également
lié au taux de l'intérêt qui joue dans la théorie
keynésienne un rôle central] et celui de l'emploi.
Orwell estime qu'il y a une différence entre creuser des trous pour les
reboucher et entretenir un état de guerre permanent. Keynes aurait, sans
aucun doute, partagé les réflexions d'Orwell sur la guerre s'il
avait vécu quelques années de plus pour pouvoir lire le roman
visionnaire de son concitoyen qui fut tout comme lui étudiant à
Eton . Moore ne fait pas explicitement référence à Keynes,
mais l'analyse de l'économiste apparaît cependant en filigrane
tout au long du film et en lui associant la réflexion du romancier, le
cinéaste nous donne alors une vision à la fois personnelle et
sans ambages de la politique américaine.
André-Michel BERTHOUX (tous droits réservés)