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Plastique et diègèse cinématographique de La Comédie humaine

 

Gilles VISY
Université de Limoges

 

 

INTRODUCTION :


L'image filmique comporte, outre des valeurs représentatives "iconiques", une dimension plastique liée à la matière des supports techniques imposés directement à la réception du spectateur. Celui-ci est impliqué dans une dynamique de groupe car il n'est pas le seul dans une salle. Même si les images projetées provoquent des réactions différentes, le spectateur est en quelque sorte intégré dans la diégèse (l'histoire du film) par la compétence manipulatrice du réalisateur.
L'image filmique a ce pouvoir de nous déconnecter de la réalité pour nous introduire dans un réel reconstruit artificiellement. André Malraux suggérait d'ailleurs que : " Peut-être l'audiovisuel seul est-il capable de nous lier à une œuvre en nous séparant "du reste" [ce reste s'appelait-il le monde] avec une puissance fascinante aussi forte que celle de l'admiration. " Pour créer cette admiration, afin que l'événement littéraire devienne une aventure cinématographique, il suffit de savoir comment le raconter et le visualiser. René Le Hénaff et Yves Angelo en adaptant l'un après l'autre Le Colonel Chabert de Balzac ont rendu concret le pouvoir abstrait des mots en passant par la mise en spectacle cinématographique. On pourrait d'ailleurs en dire autant pour tous ceux qui ont adapté cet auteur ou n'importe quel œuvre littéraire. Il s'agit de rendre visible le lisible qu'il y ait souci de fidélité ou non. Rendre l'esprit d'un roman consiste à séduire le spectateur afin qu'il puisse retrouver quelques "sensations" littéraires.
Le contrat fictionnel du film se réalise avec la coprésence et l'interaction de deux partenaires. D'une part, il y a le spectateur avec son activité réceptive et d'autre part, il y a le texte filmique. Le monde diégétique, construit sur un postulat de sens et d'images, est un processus interprétatif complexe qui n'est pas un acquis, mais un monde à élaborer sur la base de multiples propositions filmiques.


D'abord, le mouvement du champ constitue une stratégie de vision et un centre perceptif d'émotions sonores. Loin d'être neutre, cette stratégie perceptive du son, en rapport avec une image, est organisée par des habitudes mentales qui nous incitent à oublier l'écart éventuel entre le son et l'image au profit de leur convergence.
Ensuite, il faudra tenir compte du mouvement dans le champ en tant que centre d'identification hypnotique renforcé par la lumière et la couleur. La perception de l'image n'est pas qu'une simple excitation rétinienne provoquée par les couleurs et leur intensité lumineuse, mais elle les organise de manière à établir l'homogénéité du champ.


I) Mouvement du champ : stratégie de vision et centre perceptif d'émotions sonores


En tant que signe iconique, le son, comme l'image, participe lui aussi à la figuration et à la structuration de l'univers diégétique. Sons et images s'entretiennent sans se confondre et si parfois l'ancrage de ce rapport ne scelle qu'un accord furtif entre son et image, le dialogue en revanche semble créer entre eux un lien plus étroit : au lieu d'assigner au sonore une origine ponctuelle, il en circonscrit la projection dans la plastique visuelle. Les dialogues contribuent aussi à la visualisation du roman d'autant plus s'ils restent fidèles aux écrits de Balzac. Afin que le son illustre et complète la perception de l'espace balzacien, il faut le réduire à un acte qui se fait entendre en lui attribuant une place et un sens. Il nous a donc paru primordial d'analyser ce rapport son et image à l'origine d'une esthétique balzacienne.

 

* Les dialogues du film contribuent à la visualisation du roman

Dans un film, il est difficile d'isoler le dialogue des événements qui lui servent de cadre. Dans un roman, les répliques sont créées à l'aide de mots mais qui ne sont pas présentés simultanément au cadre. Autrement dit, la description du contexte se situe avant ou après la prise de parole des protagonistes. Le lecteur peut faire coexister simultanément dans son imaginaire le cadre et les dialogues. Au cinéma, la simultanéité est un acquis, les mots doivent sortir de la situation. Le dialogue visualise aussi le roman et en même temps il relève de la psychologie obligeant le spectateur à retrouver la saveur du texte littéraire : "Le son réaliste impose à l'image un parcours régulier, un dépassement vers l'instant suivant ; le spectateur est tiré vers le futur proche, le son prépare et conduit son attente, dirige son appréhension". Il ne faut pas oublier que le dialogue doit être réduit à sa plus simple expression, ce que d'ailleurs les adaptateurs des œuvres de Balzac ont pratiquement tous fait.


Il faut composer avec la réalité du dialogue littéraire et le transposer. Pierre Moustier évoquait à propos de l'adaptation de L'Interdiction : " Il faut prendre du recul par rapport à l'œuvre qui doit devenir une référence. Des mots, certaines expressions ou abstractions ne passeraient pas dans un dialogue. "Certains réalisateurs décident même de supprimer les dialogues d'exposition romanesque qui ne sont pas toujours considérés au cinéma comme des faire-valoir du texte littéraire.
Des romans comme La Cousine Bette et Le Colonel Chabert ont un incipit atypique construit sur un dialogue qui permet de faire connaissance avec les personnages et les situations, et non sur la description narrative habituelle. Ces dialogues ont été supprimés par Hubert, Mcanuff et Le Hénaff, car ils ont justement renoué avec la tradition littéraire classique qui consiste à installer un cadre, une situation avant d'entamer des dialogues. Curieusement et bien que le film d'Angelo soit de conception classique, le réalisateur présente l'étude de maître Derville comme un dialogue de théâtre dont le but principal est de montrer, de sonoriser le type de conversation que l'on peut entendre dans une étude.


Balzac et Angelo jouent sur la fonction référentielle. Chez l'écrivain, les dialogues sont entrecoupés par des interventions du narrateur tels que les commentaires et les descriptions au présent gnomique : "au mois de février, il existe à Paris très peu d'études où l'on puisse écrire sans le secours d'une lampe avant dix heures, car elles sont toutes l'objet d'une négligence assez concevable. "Chez le réalisateur ces mêmes dialogues sont rythmés par une succession de plans qui présentent crûment l'étude comme un huissier ferait un constat. Ces répliques, loin de faire redondance avec la bande image, élargissent l'univers visuel du roman balzacien. Comme l'évoque Tudor Eliad : "le rôle du dialogue est à la fois de donner l'information, de caractériser le personnage et de faire avancer l'histoire. "L'arrivée du Colonel, dans les deux films précédemment cités, semble aussi mettre en valeur les informations sur le référent qu'est l'étude de l'avoué. Les premières paroles du protagoniste présentent l'action, les gestes, la voix et l'intonation. L'ensemble remplace la description sociologique balzacienne : "En écoutant quelqu'un parler, vous pouvez vous rendre compte de ses origines, de son passé, de son expérience, de sa profession, de son caractère et de son éducation". Le dialogue évite au réalisateur tout un arsenal descriptif nécessaire au romancier, mais qui dans le film alourdirait considérablement le récit.


Balzac, grâce au dialogue : "sait aussi créer des atmosphères sonores parfaitement en harmonie avec les intrigues qu'il noue, rendant aussi perceptible aux sens comme au cœur la tonalité même de son œuvre. "Le cinéma n'a plus qu'à rendre ces ambiances sonores et le film d'Angelo utilise à cet effet des procédés techniques qui, analysés rétrospectivement, sembles empruntés à la taxinomie de Michel Chion. Il y a d'abord la notion de "voco-centrisme" : "processus par lequel, dans un ensemble sonore, la voix attire et centre notre attention de la même façon que pour l'œil, dans un plan de cinéma, le visage humain. "Ceci est visible lors de l'arrivée du Colonel dans l'étude où le son concentre l'image sur le personnage. Il existe également le processus du "voco-décentrisme" : " cas paradoxal où les dialogues sont nombreux et importants mais où leur abondance n'est pas "dissimulée" ou "absorbée" par la mise en scène, et se donne à percevoir comme telle, faute que l'écoute en soit facilitée par le reste des éléments cinématographiques". C'est le cas lorsque les deux réalisateurs nous présentent un brouhaha de dialogue dont la seule vertu est de rendre visuel l'univers de l'étude, sans forcément attirer le spectateur sur un point précis de l'image, qui paradoxalement utilise le son dans le film.
Le dialogue est donc un indicateur sémantique important dans ces adaptations car il s'agit d'un code fortement homogénéisé : la langue verbale facilite le déchiffrement du texte visuel en donnant au spectateur un parcours de sens. Ce dernier se rapproche de l'univers balzacien et de sa plastique visuelle.

 

* Rapport son et image : construction d'une esthétique balzacienne

Le mouvement du champ construit plusieurs types de rapport. Il y a l'image et le bruit (l'environnement sonore), l'image et le texte lu ou écrit, l'image et la musique et enfin le rapport bruit et musique. L'ensemble repose sur l'exploration d'une nouvelle construction esthétique de l'univers de Balzac, grâce aux mouvements de caméra. Il est évident que ces rapports existent lorsqu'il y a un mouvement dans le champ ; mais ce dernier permet de sonder mieux encore tous ces relations en raison de la dynamique du mouvement. Celle-ci est moins importante lorsqu'on s'intéresse uniquement à l'étude du champ, donc à l'étude du plan seul.


Balzac rend l'atmosphère de l'étude comme s'il tenait en main une caméra, car l'auteur, comme le soutient Anne-Marie Baron, est l'inventeur de l'écriture cinématographique. Il faut se rappeler les procédés descriptifs au début du Père Goriot qui tendent du général au particulier, notamment lorsque l'auteur décrit la pension Vauquer : "Elle est située dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, à l'endroit où le terrain s'abaisse vers la rue de l'Arbalète par une pente brusque et si rude que les chevaux la montent ou la descendent si rarement". Sans le savoir, Balzac devient donc le créateur du zoom cinématographique. Le Hénaff et Angelo ont su, grâce à des pano-travellings, mettre en relation instantanée l'univers de l'étude de l'avoué et le spectateur en associant l'image et le bruit avec ses exclamations, ses plaisanteries, ses bruits de papier et de mobilier crasseux craquant au moindre pas. A la différence de la musique et quoique celle-ci n'en soit qu'un aspect, le son est des plus réalistes. Les bruits se dédoublent et complètent l'exploration du champ de l'étude car ils pénètrent l'obscurité de la pièce : cet univers quasi organique dans lequel gisent encore des comestibles.


Le son, grâce aux mouvements de caméra sur l'étude, est spatialisé ; tout comme la musique, il élargit le champ perceptif du spectateur. Dans l'image muette, c'est par un mouvement du champ que se manifeste en creux une émission acoustique. Par exemple, un rapide travelling ou un gros plan en insert sur l'objet sonore signifieront clairement que cet objet n'est pas qu'un simple élément du décor, mais le vecteur d'un effet sonore. Le gros plan, sur le berceau rempli d'or dans The Conquering Power, trahit à la fin du film la passion de Grandet pour ses pièces. Ce type de plan suggère implicitement le tintement fascinant des pièces les unes sur les autres, ce que Gérard Oury a magnifiquement caricaturé dans La folie des grandeurs avec l'utilisation outrancière du cliquetis des pièces d'or.


L'esthétique balzacienne est également reconstruite par le rapport entre l'image et le texte écrit ou lu. Dans les films muets et mêmes sonorisés, les cartons sont des effets langagiers qui viennent compléter les mouvements du champ. Le mot apporte certaines informations que l'image ne peut véhiculer. Comme l'affirment André Gaudreault et François Jost : "Le mot guide le spectateur parmi les différents signifiés possibles d'une action représentée visuellement. C'est sa fonction d'ancrage". Dans Passion in the desert, le film se termine par une citation reprise dans la nouvelle : "She was white like the sands, tawny like the sands and burning like the sands ". Réduite à l'essentiel, cette phrase est emblématique de l'univers de la nouvelle et de la relation particulièrement sensuelle et poétique entre le soldat et la panthère. Cette citation donne un sens idéologique et élargit le champ de la nouvelle ainsi que celui du texte filmique. Après ce travelling de rapprochement où l'on voit le soldat s'effondrer, cette phrase permet un jugement sur ce que l'image ne peut présenter de manière affirmée. Ces informations scripturales finissent de construire le monde diégétique, la citation fait un clin d'œil final à toute cette volonté de rester fidèle au texte littéraire, même si Lavinia Currier a pris la liberté, de modifier considérablement la trame narrative de la nouvelle et de ne pas reproduire fidèlement la citation de l'auteur. Cette dernière confère au spectateur une lisibilité spatio-temporelle globale de l'univers du film pour un public qui a besoin d'être guidé et d'être réconforté à la fin du récit, tout comme le fait Balzac en donnant une explication sur tout le dénouement.
Ainsi, certains films ont le souci de reproduire cette esthétique de La Comédie humaine en associant un son, une image et des mots pour visualiser et sonoriser l'environnement ambiant du protagoniste.


Il existe une autre alliance de l'image et du son notamment lorsqu'il se crée une sorte de symbiose entre le bruit et la musique. Celle-ci peut déjà constituer une sorte de rythme musical. Pensons à Star Wars où les bruits sourds des vaisseaux combinés aux sons vibrants des sabre-lasers forment une sorte d'ondulation harmonique, un peu comme une symphonie fantastique au sens propre du terme. On parle même de Space Opera. Dans le film de Le Hénaff, les scènes de la bataille d'Eylau utilisent à la fois la musique et le bruit ; musique de combat qui s'accorde parfaitement avec les cris et les entrechoquements des armes métalliques. Cette alliance audiovisuelle fréquente dans les films est selon François Jost : " liée-concrète car le contexte visuel du son inclut la représentation de la source ad hoc. "Dans les adaptations balzaciennes, on ne recense pas de combinaison audiovisuelle "liée-musicale", ce qui impliquerait qu'un son musical soit substitué au bruit. Cette combinaison caractérise plus les comédies et les dessins animés.


L'étude du son implique forcément des articulations avec l'image qui vont au-delà d'une simple relation d'ancrage. Sonoriser le monde balzacien pour un adaptateur, c'est concrétiser le champ lexical du sonore en donnant corps à une diégétisation filmique qui dans le roman restait virtuelle. Elle se matérialise d'autant plus dans le film qu'elle contribue à visualiser les personnages romanesques, tout comme le font la lumière et la couleur en orientant la construction du champ.


II) Mouvement dans le champ : centre d'identification hypnotique renforcé par la lumière et la couleur

Ce qui se passe à l'intérieur de l'image crée une "dynamique communicative" où le message filmique organise la communication et l'information sur le personnage principal. La lumière et la couleur vont contribuer plus que jamais à la visualisation du héros et à la fascination du spectateur. On peut parler alors d'une fonction alarmante de la lumière, sorte de répondant à sa puissance hypnotique. Quant aux couleurs, elles forment des ensembles signifiants. Elles structurent la composition du plan, elles créent une activité rythmique convoquant et soumettant le spectateur à une puissance ensorcelante. D'une manière générale, la couleur et le noir et blanc doivent être conçus : "non comme une mosaïque mais comme un système de configuration".

 

* La lumière : puissance dramatique et esthétisante


Si le mouvement dans l'image est capital pour l'écrivain et pour le cinéaste, un autre élément demeure primordial : la lumière. Celle-ci est utilisée pour renforcer la vraisemblance dans la mesure où le cinéaste souhaite rester conforme au réel romanesque. La lumière peut être utilisée également dans le but de mettre en valeur le caractère irréel et artificiel de l'objet, car le romancier et le cinéaste peuvent s'en servir comme moyen d'isoler un élément et de le distinguer des autres, notamment lorsqu'il s'agit des personnages.


Le but est d'isoler le mouvement du protagoniste grâce à l'esthétique dramatique de la lumière. Le pouvoir hypnotique de celle-ci consiste à faire de ce qui est vu un spectacle. Le romancier peut lui aussi, grâce aux mots, comme le fait le cinéaste à l'aide de la caméra, isoler un élément en mouvement mettant le lecteur ou le spectateur dans une position d'un spectateur qui oublierait que quelqu'un filme ou raconte pour lui. Au cinéma, le public s'assimile à la caméra et l'éclairage lui permet de ne pas prêter attention au mouvement dans le champ, créant ainsi un centre d'identification hypnotique, rendant la technique cinématographique naturelle et inaperçue. Angelo disait d'ailleurs : "La lumière et l'ombre, l'éclat et le mystère d'un visage et d'une expression que la caméra doit saisir avec la sobriété et l'humilité qui convient, doivent être loin de toute complaisance technique que je regrette presque instinctivement. "Celles-ci sont d'autant plus inutiles que le texte de Balzac fournit suffisamment d'indications sur la lumière où le cinéaste n'a plus qu'à s'exécuter sans forcément reproduire au goût du jour les techniques cinématographiques du moment.


Dans le texte L'Auberge rouge, la lumière devient expressionniste avant l'heure, car Balzac n'hésite pas à rendre l'atmosphère mystérieuse et fantastique de l'auberge (un peu comme Le cabinet du docteur Caligari) : "par des éclairages qui annoncent les clairs-obscurs typiques du cinéma muet allemand. "En effet, lorsque les deux voyageurs pénètrent dans l'auberge, l'auteur nous présente l'intérieur de manière contrastée et indistincte : "Les nuages épais et blanchâtres exhalés par une nombreuse assemblée de fumeurs ne leur permirent pas de distinguer d'abord les gens avec lesquels ils allaient se trouver ; mais lorsqu'ils se furent assis près d'une table, avec la patience pratique de ces voyageurs philosophiques qui ont reconnu l'inutilité du bruit, ils démêlèrent, à travers les vapeurs du tabac, les accessoires obligés d'une auberge allemande. Cette atmosphère d'ombres et de lumières, avec un mouvement dans le champ à peine distinct, est bien reproduite par Jean Epstein. Il nous dévoile l'auberge et ses personnages comme un drame mortel rappelant un peu l'univers de Métropolis. En effet, Fritz Lang nous montre une pyramide d'acier noir, masquée ou plutôt rendue floue par les jets de vapeurs blanches qui sortent des bielles anéantissant les humains. Epstein et Lang, sous le joug de l'expressionnisme, jouent donc sur les contrastes lumineux et leurs ressorts dramatiques.


Dès lors, la lumière détient cette capacité de subjuguer, elle éclaire la tragédie existentielle de Chabert en sollicitant le spectateur par une puissance d'éblouissement lumineux, notamment lorsque le vieux Colonel évoque avec force et passion la bataille sur le front russe. On se souviendra du passage dans lequel le visage de Raimu, éclairé par une lumière en contre plongé, rend le personnage fantasmagorique, d'autant plus que Le Hénaff joue sur le contraste des lumières. En effet, durant ce gros plan, le visage reste moins éclairé au profit des yeux qui deviennent translucides pour laisser en fondu enchaîné la place aux images violentes de la bataille d'Eylau. Cette séquence ressemble au face-à-face romanesque entre Chabert et Derville : "A cette phrase inachevée, le Colonel Chabert tomba dans une rêverie profonde que Derville respecta. " Dans le film de 1943, le silence de l'avoué permet au spectateur de visionner toute la scène des combats. Le contraste de lumière sur le visage du vieux soldat montre que celui-ci est absorbé par les puissances obscures de "La Comédie humaine " : " Du côté de ce qui est regardé par l'image, enregistré en elle, c'est-à-dire des corps (êtres, lieux, objets), se manifeste une puissance native-létale : cette faculté qu'à la lumière d'engendrer et d'annihiler les corps, qu'ont clarté et obscurité de consumer ou dévorer les corps. "On se souviendra également du premier plan, dans La Belle Noiseuse, où Michel Piccoli essaye de peindre Emmanuelle Béart. En effet, une symétrie des lumières repose sur un contraste d'ombre et de lumière entre le premier plan et l'arrière-plan évoquant implicitement la difficulté de l'artiste à trouver la position, l'angle d'attaque et la lumière pour peindre " son chef-d'œuvre absolu".


Difficulté que Godard a tentée d'évoquer dans son film Passion à propos de la lumière chez Rubens. Dans La Belle Noiseuse, nous avons donc un plan moyen sur Marianne vue de face avec un éclairage de trois-quarts avant gauche au premier plan, tandis qu'à l'arrière-plan Frenhofer peint son modèle de dos. Piccoli est éclairé de trois-quarts avant droit. Cette symétrie et opposition des éclairages donnent une dynamique au champ et obéit à une démarche logique dans laquelle tout converge parfaitement vers le sens voulu et vers lui seul. Jacques Rivette nous donne à voir un monde organisé vers ce sens : celui du problème de la création. Le cinéaste, grâce à l'éclairage pictural, filme la distance, les fluides, les fluctuations entre Marianne et Frenhofer. La lumière possède cette puissance emblématique de pousser le paroxysme des tensions entre les protagonistes, rendant le faisceau du regard du peintre entre son modèle et sa peinture quasi-impossible en raison de ce contraste lumineux.
D'une manière générale, la description de Balzac, qu'elle soit littéraire ou mise en film, utilise non seulement la notion d'ombre et de clarté, mais elle la met en rapport avec certaines couleurs.

* Noir et blanc, couleurs: activité rythmique et fascinante


En ce qui concerne l'aspect chromatique du film et contrairement à la lumière, il est difficile d'identifier un véritable système cohérent du sens. Même si la couleur ne reproduit pas systématiquement la réalité (et ce n'est pas forcément ce qu'on lui demande), elle incarne des valeurs symboliques qui rythment et rendent esthétique le spectacle filmique. Même si la couleur, globalement dans les deux adaptations, n'a pas une signification précise, l'utilisation de celle-ci dans certaines séquences n'est pas dépourvue de stratégie textuelle. Elle veut souvent organiser l'intrigue et mettre en relief le mouvement dans le champ. La couleur participe à la construction du plan.
Le Hénaff joue sur les contrastes du noir et du blanc au début du film lorsque le Comte et la Comtesse Ferraud évoquent les goûts douteux de Chabert concernant le mobilier : les fresques murales sont extrêmement chargées de motifs et de couleurs, ce que le noir et blanc arrivent justement à rendre. Le cinéaste fait habilement écho au contraste balzacien entre le goût populaire pour la couleur accompagnée de l'obscurité, et la discrétion aristocratique préférant l'uniformisation dans la couleur ainsi que la clarté.


Souvent les réalisateurs restent fidèles aux valeurs symboliques des couleurs contrastées de l'univers de La Comédie humaine. Par exemple, au début du Téléfilm Le curé de Tours, l'abbé Birotteau revoit, grâce à l'utilisation d'un plan moyen, les agréables soirées qu'il passait chez la baronne de Listomère à jouer au whist. L'utilisation d'un " filtre brouillard ", opérant un léger voile sur l'écran, rend cet univers encore plus douillet. L'intérieur est chaleureux, les couleurs sont riches et chaudes ; elles s'opposent aux couleurs ternes de la pension de madame Gamard. L'obscurité et la froideur vont même rendre sinistre le bel appartement de l'abbé Chapelou. Les souvenirs de Birotteau contrastent également avec le premier plan général du film. En effet, une dominante noire traduit non seulement l'ascèse de l'abbé, mais cette couleur préfigure aussi la malédiction qu'il ne soupçonne pas encore. En arrière plan, une lumière diaphane met, d'une part, en valeur une petite pluie fine et pénétrante, et d'autre part, elle rend plus fascinante la silhouette noire de l'abbé. Cette pâle lueur lui confère un statut presque diabolique digne d'un docteur Petiot errant dans les rues de Paris.


La couleur est donc forcément associée à la lumière; il s'agit parfois d'un dosage si minutieux que le regard du spectateur reste souvent absorbé par un ensemble de configurations figuratives. Elles sont construites par la plastique des teintes : " La couleur est cette dimension si essentielle de l'expérience humaine que nous ne songeons même pas à la singulariser au sein de cette expérience. Tout ce que nous voyons est coloré, mais précisément pour cela, nous l'oublions souvent. " Angelo nous interroge justement sur la signification en apparence anodine des couleurs, en leur attribuant un sens quasi métaphysique, notamment lorsque Depardieu dit en voix off dans le plan final : " La mort, c'est rouge et puis c'est bleu... " L'ensemble de ces couleurs fait non seulement écho à celles du drapeau français, mais elles donnent un caractère tranquille au champ de bataille, permettant au spectateur de quitter la salle sur un rythme paisible. Le souvenir de ces couleurs offre peut-être à Chabert la possibilité de reposer en paix, car la musique de Schubert vient apaiser les derniers soubresauts d'un combat sanguinaire.


Le rouge et le bleu connotent métaphoriquement la mort au champ de bataille pour la patrie, mais aussi la mort spirituelle de Chabert refusant tout combat. Elle symbolise son paysage psychologique à l'égal du terrain de bataille en ruine. Le son, la couleur et le mouvement du champ dans ce plan final s'annulent progressivement : " Le silence qu'oppose finalement Chabert aux discours de l'Histoire, de la Comtesse, de la justice prend chez Angelo une dimension métaphorique, au-delà de l'orientation éthique du roman balzacien. " La couleur ponctue et rythme le récit filmique ; elle devient un véritable langage. Elle n'est pas aussi déterminante que la lumière car, la couleur sait à la fois être discrète et somptueuse. Elle triomphe du spectateur par une sorte de processus " fascinatoire ". De surcroît, elle est d'une grande efficacité esthétique. Elle sait tantôt s'effacer derrière les personnages, les objets et l'action, et tantôt les anéantir derrière elle.
La couleur et la lumière perfectionnent le champ avec les mouvements à l'intérieur de l'image. Mais ce qui se passe à l'extérieur de celle-ci contribue à élargir l'esthétique du monde balzacien avec ce qui est pressenti hors-champ.

 

CONCLUSION

L'image filmique est toujours incomplète car elle n'est qu'une représentation partielle d'un monde artificiellement reconstruit. L'image, limitée par le champ, laisse deviner un espace encore plus grand, celui qui correspond à l'incomplétude de l'image. Celle-ci dépend de la façon dont le réalisateur élabore l'image qui est donc délimitée par un espace visible et diégétique, rejetant hors cadre le non visible, cette zone inaccessible d'incertitude et d'angoisse : " L'écran n'est pas un cadre comme celui du tableau, mais un cadre qui ne laisse percevoir qu'une partie de l'événement [...] Tout ce que l'écran nous montre est censé se prolonger indéfiniment dans l'univers. "
La matérialité plastique des différents langages du cinéma montre sa performance en matière d'adaptation. Afin de visualiser et de sonoriser ce qui doit être montré sur l'écran, le roman de Balzac doit faire l'objet d'une restructuration et d'une transformation complète de son espace.
Même si les adaptations ne cherchent pas systématiquement à faire coïncider le livre avec les images du film, il existe certaines similitudes entre le " montrer " et le " dit ".

 

Gilles Visy (tous droits réservés)

 

 

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