Retour à la rubrique : Les films de l'année 2004
Or (Mon Trésor) de Keren Yedaya
(Caméra d'or au festival de Cannes 2004)
Production
Bizibi / Transfax Film Productions
Emmanuel Agneray / Jérôme Bleitrach / Marek Rosenbaum / Itai Tamir
Scénario
Sari Ezouz / Keren Yedaya
Directeur de la photographie : Laurent Brunet
Son : Tuli Chen
Décors : Avi Fahima
Montage : Sari Ezouz
Casting
Roni Elkabetz : Ruthie
Dana Ivgy : Or
Meshar Cohen : Ido
Katia Zimbris : Rachel
Shmuel Edelman : Shmuel
Sarit Vino-Elad : Iris
(...)
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D'un regard l'autre
Une sélection d'extraits des critiques de ce film parues dans les principaux quotidiens, périodiques et revues de cinéma francophones. Ces extraits sont présentés suivant l'ordre alphabétique des patronymes. Ils sont accompagnés de leur référence afin de permettre au lecteur de se reporter à l'intégralité du texte. Tous droits réservés des auteurs cités.
Florence Colombani : " (...) Dans sa première partie, le film de Keren Yedaya prête une attention méticuleuse à ce quotidien triste et solitaire. La réalisatrice tient à saisir le moindre moment de grâce, même fugitif. Son regard généreux confère une vérité saisissante à cette relation filiale particulière. Dans la même journée, il arrive à Or et Ruthie d'être deux femmes à leur toilette, absorbées par la pose du henné, et de se déchirer lors de l'une de ces terribles disputes où la fille tente d'arracher sa mère à l'humiliation absolue. Ce souci de ne pas verser dans le tragique, de rester fidèle aux nuances et aux contradictions de la vie, permet à deux beaux personnages de s'épanouir. Ronit Elkabetz et Dana Ivgy forment un duo d'actrices exceptionnel. Sans pathos, elles donnent à voir la force du lien mère-fille, les blessures communes et les douleurs tues. Mon trésor dénonce ainsi les travers d'une société militarisée où les rapports amoureux sont réduits à une consommation expéditive du corps de l'autre. La cinéaste réussit, chose rare, à traiter de la prostitution avec une crudité dépourvue de complaisance". (...) (Le Monde, 20 mai 2004)
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Jean-Luc Douin: " (...) Essentiellement tourné en plans-séquences, Mon trésor puise une bonne partie de sa force dans une approche documentaire et son refus du spectaculaire. La manière dont sont filmées les scènes de salle de bains dans ce film où suinte l'obsession de la propreté est révélatrice du regard de la réalisatrice. La fille prend sa douche après avoir teint les cheveux de sa mère, lors d'un plan où le naturel prend à la fois le pas sur la pudeur et sur le voyeurisme. La caméra descend dans le bac où le linge intime profite du savonnage du corps. Plus tard, la gamine déshabille sa mère ensanglantée et la lave dans sa baignoire en endossant le rôle inversé d'une piéta. L'autre atout de cette chronique qui dépeint des destins pathétiques sans le moindre sentimentalisme est la prestation de cette comédienne qu'est Ronit Elkabetz (...). Mais son travail ne bénéficie pas seulement de sa transformation physique. La façon fiévreuse et speedée dont elle habite ce corps sans âme est la marque d'un grand talent". (Le Monde, 1er décembre 2004)
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Jean-Christophe Ferrari : " (...) Pourquoi Or finit-elle, malgré tout, par tomber dans les filets du monde infernal de la prostitution ? Les raisons en sont complexes. D'abord, l'amour fou qu'elle porte à sa mère déplace la problématique de l'atavisme et le spectre du fatalisme. Ensuite, l'échec de sa relation amoureuse avec Ido la désespère de ne jamais pouvoir vivre une histoire d'amour (différences sociales obligent) avec l'homme qu'elle se choisira. Enfin, elle se sent coupable d'avoir cédé au jeune militaire : elle s'est abandonnée à lui, probablement intimidée par l'autorité brutale de son désir, puis succombant à sa propre nature sensuelle (...). Bref, elle s'imagine - erreur tragique - qu'elle aussi est désormais destinée à la prostitution. Il ne s'agit pas de minimiser le caractère politique et engagé du film mais de montrer que, loin de tout schématisme sociologique, il s'enracine dans un drame humain complexe". (...) (Positif, n° 526)
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Stéphane Goudet : " (...) La première beauté de Mon trésor est enfouie dans ce rapport mère-fille. Les rôles sont souvent inversés : Or materne Ruthie sans cacher qu'elle même a besoin d'affection et de consolation. La seconde vertu est dans la peinture amère des violences sociales que doivent affronter les deux femmes : prostitution, pauvreté, machisme du soldat qui se croit tout permis... Dans Mon trésor, le corps de la femme est un territoire occupé par les hommes mais aussi par le passé. La seule issue est de s'arracher à l'éternel retour du pire, qui ne s'avoue jamais vaincu. Mais la qualité principale de ce beau film israélien réside dans la puissance de sa mise en scène. Keren Yedaya privilégie (aux antipodes du film palestinien Soif) le plan fixe assez large et long, pour laisser évoluer ou se débattre ses personnages. Elle défend leur honneur, respecte leur liberté au point qu'ils sortent du cadre (en parie ou en entier) quand bon leur semble, d'où d'étranges compositions de plan (voir la scène tout en décadrages de la rupture avec le voisin). Ces plans-séquences sans recadrage paraissent capturer la vie même sans accentuer le sadisme d'un récit pourtant très noir". (Positif, n° 521-522)
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Elisabeth Lequeret : " (...) C'est d'abord par sa neutralité, son regard glacé posé sur un "sujet brûlant" que Mon trésor intrigue puis séduit. Le premier plan annonce la couleur : la foule anonyme d'une rue sans intérêt de Tel-Aviv filmée avec une distance dont le film ne se départira pas (...). Ensemble ou séparément, les deux femmes occupent le cadre mais peinent à le remplir. Littéralement, elles restent dans la marge. Mon trésor est une histoire de territoire dont le moteur fictionnel ne peut naître que dans un déplacement de lignes, d'une transgression (...). Mon trésor joue à fond du partage intérieur / extérieur, public / intime, pour mieux le brouiller par des circulations incessantes : intrusion (moyennant un prix) d'un ancien client dans l'appartement de Ruthie; irruption d'Ori dans la salle de bains des deux femmes. La frontière est poreuse mais l'osmose sociale ne la conçoit que sur le mode unilatéral, dûment régie et canalisée : le seul intérieur auquel Ruthie a accès est celui de la duègne chez qui elle fait des ménages. A cette distribution de l'espace social, chacune des deux femmes répond par sa parade personnelle (...). Soucieuse d'éviter tout déterminisme social Yedaya paraît se contenter de distribuer les points : une séquence pour l'une, une scène pour l'autre. Jusqu'à ce que le dernier plan vienne magistralement enfoncer le clou du mimétisme : or, robe sexy et regard vide, posée sur un lit inconnu". (...) (Cahiers du cinéma, n° 596)
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Jean-Baptiste Morain : " (...) Les plans fixes qui structurent le film vont mettre en valeur, par négation, la disparition des repères de ces femmes qui se perdent et dont le malheur se perpétue. Comme dans une tragédie, les vers structurent le désespoir, la déperdition des héros. Là, il convient de dire que le message de Mon trésor - un déterminisme social et psychologique un peu dérangeant, même s'il est vraisemblable - n'est pas loin à un moment de l'emporter sur la vie qui irrigue le film, sur le regard neutre, sans jugement moral, posé sur les individus. C'est le vrai défaut du film ou du moins le danger qui le guette en permanence. D'autant qu'on peut juger la démarche de Keren Yedaya parfois très ambiguë : d'un côté, elle jette en pâture le corps d'Or aux yeux du public, de l'autre elle condamne à juste titre le pouvoir que s'octroient les hommes sur des corps qui ne leur appartiennent pas et qu'ils considèrent comme des objets (...). Ce qui sauve le film de son idéologie c'est, d'une part, la façon dont Keren Yedaya ordonne les corps et le déplacement des personnages dans ses plans, dirige le jeu et les tempo de ses acteurs dans le cadre qu'elle leur impose". (...) (Les inrockuptibles, n° 470)
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Pierre Murat : " (...) Plane sur le film l'ombre un rien envahissante d'un déterminisme à la Zola. Mais ce ne sont pas les gènes qui font un jour basculer Or vers un sort imprévu. Mais l'implicite condamnation des autres qui savaient à l'avance son destin joué. Et perdu. "La société, dit Keren Yedaya, sacrifie les hommes pour qu'ils deviennent des soldats et les femmes pour qu'elles deviennent des putes...". C'est un film terrible au regard dur. Choquant juste ce qu'il faut pour être constamment juste. Aucun exhibitionnisme. Mise en scène épurée dont l'apparente neutralité pourrait faire croire à de la sécheresse. On est, au contraire, dans une sensibilité à fleur de peau. A deux doigts du ridicule parfois parce que ces deux femmes le sont. A deux doigts de la tragédie aussi parce que ces deux femmes la vivent. On les contemple avec angoisse se serrer l'une contre l'autre comme deux chiots inconscients. Et se frapper dans la rue comme deux fauves fatigués qui retarderaient la chute finale. La curée". (Télérama, 1er décembre 2004)
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Didier Péron : " (...) Keren Yedaya et sa scénariste, Sari Ezouz, s'inspirant de situations et de personnes réelles, jettent une lumière renouvelée sur l'archétype de la putain victime au grand coeur" (...). Or, comme en miroir, fait à son tour une expérience meurtrissante. Il lui faut ravaler son orgueil d'adolescente prête à l'amour et apprendre la dure loi de la honte imposée. Le constat du film est terrible car il arrache les masques de la société vertueuse et les parures du vice. Ruthie et Or sont prises dans un jeu de dupes qui les voue toutes deux à la souffrance perpétuelle (...). Le film, à travers sa neutralité clinique et son réalisme austère, faufile des idées moins ouvertement féministes et qui touchent à d'autres nerfs que ceux de la guerre des sexes,l'idée notamment que le désir est peut-être une passion encombrante, un fardeau dont on préférerait se délester une bonne fois pour toutes. Le film évolue ainsi du drame social vers une forme moins nette qui emprunte à la Ballade de la dépendance sexuelle selon Nan Goldin et où résonne comme un toast funèbre porté à tout espoir de réciprocité". (Libération, 1er décembre 2004)
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Patrick Saffar : " (...) De ce "milieu" qui, des ruelles poisseuses de Tel-Aviv, s'infiltre au coeur des appartements bourgeois, la réalisatrice livre une vision frontale, âpre, mais à juste distance et jamais complaisante. Keren Yedaya maintient tant que faire se peu la ligne d'ombre et de soleil qui sépare les larmes de la mère des éclats de rire de la jeune fille, la résignation de Ruthie à sa propre exploitation sexuelle et l'insouciance d'Or qui, c'est son âge, peut encore multiplier les aventures sans conséquence. Jusqu'à ce que Ruthie apparaisse pour sa fille comme un miroir à venir, celui dans lequel Or, devenue escort girl, disparaîtra pour rejoindre son premier rendez-vous et qui est aussi le miroir que la réalisatrice tend à la société israélienne". (Jeune cinéma, n° 290)
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A lire également
- L'entretien avec la cinéaste Keren Yedaya, réalisé par Philippe Azoury et paru dans le numéro de Libération daté du 1er décembre 2004
- Le reportage à Tel-Aviv effectué par Cécile Mury et paru dans le numéro de Télérama daté du 1er décembre 2004