Retour à la rubrique : Les films de l'année 2004
Rois et reine d'Arnaud Desplechin
Production
Why Not Productions / France 2 Cinéma / Rhône-Alpes Cinéma
PascalCaucheteux
Scénario
Arnaud Depleschin / Roger Bohbot
Directeur de la photographie : Eric Gautier
Décors : Dan Bevan
Son : Jean-Pierre Laforce
Costumes : Nathalie Raoul
Montage : Laurence Briaud
Casting
Emmanuelle Devos : Nora
Matthieu Amalric : Ismaël
Maurice Garrel : le père
Magali Woch : Arielle
Catherine Deneuve : la psy
Jean-Paul Roussillon : Abel
Catherine Rouvel : la mère
Hippolyte Girardot : Maître Mamanne
Nathalie Boutefeu : Chloé
* * * * *
D'un regard l'autre
Une sélection d'extraits des critiques de ce film parues dans les principaux quotidiens, périodiques et revues de cinéma francophones. Ces extraits sont présentés suivant l'ordre alphabétique des patronymes. Ils sont accompagnés de leur référence afin de permettre au lecteur de se reporter à l'intégralité du texte. Tous droits réservés des auteurs cités.
Jean-Luc Douin : " (...) Proposer au spectateur de retrouver ses propres termes génériques dans des confessions masquées est le projet d'Arnaud Desplechin, qui s'applique à mettre en scène une profusion de personnages dans un théâtre bouffon, une mascarade qui n'hésite pas à lorgner du côté de John le Carré (La Sentinelle) ou des mythologies. Quoi qu'il en soit l'auteur de Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle) n'en finit pas de signer des trompe-l'oeil hantés par le fantasme de l'intrusion dans la conscience (...). Ce qu'il nous dit dans un cocktail étourdissant de facéties et d'épreuves pathétiques, c'est que notre vie est un roman (ou un film). Ce que l'on décrypte au fil des films de ce cinéaste si proche de James Joyce et de Philip Roth (écrivains autobiographiques s'il en est), c'est la hantise du viol de la personnalité (perpétré par le personnage de Bleicher dans La Sentinelle), en même temps qu'un souci de s'inscrire dans une généalogie, le lien au père, la quête d'identité, l'adoption. S'il n'y a plus de pères, disait Roland Barthes, à quoi bon raconter des histoires ?". (Le Monde, 22 décembre 2004).
* * * * *
Gérard Lefort : " (...) De fait, tout le monde interprète tout le monde dans ce film de ronde enfantine (...). Ce qui peut conduire à décréter que tout est vrai dans Rois et reine (...). Un droit au coq à l'âne en forme de tête à queue (...). Cette indécision (...) signale que de l'inconscient est à l'oeuvre, pas celui de l'auteur (dont, sauf votre respect, on ne saurait pas quoi faire), mais celui du film : un "infilmé" captivant. C'est comme les jeux de mots, qui généralement ne sont pas drôles. C'est plutôt parce qu'il y a du jeu entre les mots, de la friction, que, comme une étincelle, le rire fuse. C'est ce qui se passe dans Rois et reine. Du jeu entre elles : marelle de petite fille triste qui peut conduire au ciel "la gentille" Nora. Jeu de l'oie de petit garçon mélancolique avec risque de tomber dans la case d'un puits sans fond pour le "vilain" Ismael. Rois et reine n'est pas seulement un jeu d'échecs, il est toute la mallette de tous les jeux à la fois. De dames, et comment ! De nain jaune, ô combien. Et chacun peut tenter son propre coup de dé". (...) (Libération, 22 décembre 2004).
* * * * *
Pierre Léon : " (...) Desplechin invente la poétique du recel, dont seule l'idée nous parvient sous la forme de ce soupçon, que la question "de quoi ça parle ?" porte au-devant de toute autre interrogation. Ce qu'un cinéaste acquiert de la vie, il le revend plus cher, l'illusion obtenue lui reversant les dividendes. Cette manière existe déjà au cinéma, elle est à l'oeuvre dans nombre de films soviétiques de la période stalinienne, car elle permettait de maintenir une tension entre la commande sociale et la tentative d'existence artistique personnelle (...). Desplechin aurait pu être un cinéaste soviétique (davantage un Alexandrov qu'un autre maître du soupçon, Fridrich Ermler). Il se place au premier rang de son spectacle et organise ses propres et brillants rituels de reconnaissance. Dans la plus belle scène de Rois et reine, Nora parle avec Pierre, son amant mort dix ans auparavant. La caméra déchiffre les regards avec une douceur peu commune (en tout cas hétérogène au reste du film, volontairement haché par un montage à la coupe, comme du beurre de bonne qualité), le temps se fige pour un moment, celui du récit extatique et extasié d'un amour en allé". (...) (Trafic, n° 53)
* * * * *
Jacques Mandelbaum : " (...) Aspirant dans un tourbillon virtuose ces fondamentaux universels que sont l'amour, la mort et la filiation, l'action du film se joue selon l'axe très simple de la guerre des sexes, qui détermine sa division en deux récits, l'un tragique, l'autre comique, menés en parallèle. Les personnages de Nora et d'Ismaël sont au centre de chacun de ces récits, disposés physiquement et métaphysiquement l'un contre l'autre, à la manière d'Hitchcock ou de Bergman et en même temps tout contre, à la manière de Hawks et Guitry (...). Il ressort de ces films parallèles dont les correspondances sont ménagées avec une virtuosité toute musicale, deux conceptions du monde : celle de la tragédie classique avec la sublime Nora qui choisit l'épreuve de force avec le destin, et celle de la bouffonnerie (possiblement juive avec l'axe Franz Kafka - Philip Roth) avec le faible Ismaël qui préfère la liberté de l'esquive (...). La demande d'adoption formalise un motif qui court tout au long du film, celui de la filiation, et partant d'une légitimité dont le film n'a de cesse de rappeler qu'elle est davantage liée au roman qu'au délire des origines. La réponse, apportée sous la forme d'une promenade qui mène Ismaël et l'enfant au Musée de l'homme, est bouleversante et constitue une des plus belles fins de l'histoire du cinéma". (...) (Le Monde, 22 décembre 2004)
* * * * *
Pierre Murat : " (...) C'est donc un conte baroque, l'osmose improbable mais souveraine de la tragédie pure et de l'absurde total. Tantôt pantelant d'émotion, tantôt plié de rire, on y suit durant deux heures et demie qui passent comme un souffle, le parcours de deux "parallèles et bipèdes" (comme disait Sagan) qui se sont aimés autrefois, apparemment opposés et pourtant si proches, puisque cernés : l'une par la mort, l'autre par la vie. Nora et Ismaël se croiseront un instant, au milieu du film - lorsqu'elle ira lui demander d'adopter son fils ! - puis reprendront chacun le cours de leur vie. Fragiles et increvables (...). Avec ce film, son meilleur, Desplechin devient encore plus une sorte d' animal étrange, ainsi que Tchekhov définissait l'être humain. Un cinéaste visiblement en pleine possession de son talent, dont la cérébralité même aboutit constamment à l'émotion. En gros, plus il théorise, plus il nous sensibilise. A ses obsessions (la filiation, par exemple, fil rouge de l'histoire). A ses mises en scène, dont les zigzags accentuent paradoxalement la fluidité. A ses personnages aussi, qui ont l'élégance et l'intelligence de nous demeurer opaques longtemps après qu'on les a quittés". (...) (Télérama, 22 décembre 2004).
* * * * *
PhilippeRouyer : " (...) Dès la première séquence, Desplechin impose une incertitude sur la nature des images qui donne au film toute sa richesse. Ce flottement permet de magnifiques transitions visuelles entre les histoires de Nora et d'Ismaël (...). Eric Gautier signe une lumière magnifique : du rayonnement de Nora dans les premières et dernières images aux tons plus sombres qui accompagnent l'agonie du père. Lors de cette descente en enfer, les reflets de la jeune femme dans les vitres et les glaces semblent la piéger dans le monde de son passé auquel il lui faudra se confronter au moment de l'ultime face à face épistolaire avec son père (...). Cette séquence prouve combien Desplechin joue ave l'image de son interprète : Emmanuelle Devos, d'habitude si sensible,cache derrière son charme naturel une âme noire de tueuse d'hommes, égoïste (...). (Positif, n° 526, décembre 2004)