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Retour à la rubrique : Les films de l'année 2004

 

 

Eleni (To livadi pou dakrisi) de Theo Angelopoulos

 

 

 

Production

Theo Angelopoulos / Bac Films / Arte France

Jean Labadie / Amedeo Pagani / Giorgio Silvagni / Nikos Sekeris / Phoebe Economopoulou

 

Scénario

Theo Angelopoulos / Tonino Guerra / Petros Markaris / Giorgio Silvagni

 

Directeur de la photographie : Andreas Sinanos

Musique : Eleni Karaïndrou

Décors : Giorgos Patsas / Costas Dimitriadis

Son : Marinos Athanasopoulos

Montage : Giorgos Triantafyllou

 

Casting

Alexandra Aidini : Eleni

Nikos Poursanidis : Alexis

Giorgos Armenis : Nikos, le violoniste

Vassilis Kolovos : Spyros, le père

Eva Kotamanidou : Kassandra

Toula Stathopoulou : la vieille femme

Mikhalis Giannatos : le clarinettiste

 

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D'un regard l'autre

Une sélection d'extraits des critiques de ce film parues dans les principaux quotidiens, périodiques et revues de cinéma francophones. Ces extraits sont présentés suivant l'ordre alphabétique des patronymes. Ils sont accompagnés de leur référence afin de permettre au lecteur de se reporter à l'intégralité du texte. Tous droits réservés des auteurs cités.

 

 

 

Eric Derobert : " (...) Avec To livadi pou dakrisi (que l'on pourrait traduire par un titre français très dovjenkien, La terre qui pleure), Theo Angelopoulos entame une trilogie sur le XXème siècle qui pourrait constituer un second tournant dans son oeuvre, quelque vingt ans après celui qui l'avait mené de l'exploration marxienne de l'histoire de la Grèce, déjà totalement critique vis-à-vis de tout ce qui touchait au stalinisme (Le Voyage des comédiens, Les Chasseurs, Alexandre le Grand) à une longue phase d'expiation (Le Pas suspendu de la cigogne, Le Regard d'Ulysse, L'Eternité et un jour). (...) Les couleurs sépia, les personnages et leurs costumes, les décors habituels des sagas familiales se voient transfigurés par le style tout en tableaux et en plans-séquences du cinéaste qui assume un retour complet et radical à l'esthétique de ses premiers films, les drapeaux noirs du deuil supplantant néanmoins les drapeaux rouges de la révolution. Loin de toute approche psychologique, la plus grande proximité avec les personnages se cristallise en un surcroît de tragédie". (...) (Positif, n° 518, avril 2004)

 

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Jean-Michel Frodon : " (...) Le film porte le nom d'une petite fille dont on suivra l'existence à travers la première moitié du XXème siècle en même temps qu'il évoque le nom de la Grèce, en grec. C'est à la fois d'un personnage et d'une métaphore nationale qu'Angelopoulos dessine le trajet avec une palette où ne figure plus qu'une seule couleur, le noir. Il est possible que le destin de la Grèce moderne soit si sombre qu'il ne mérite aucune autre touche chromatique, il est loisible de raconter le destin d'un personnage uniquement voué au malheur (...). Mais la tragédie suppose la croyance en un au-delà, en un rapport (aussi brutal et sombre soit-il) avec un ailleurs métaphysique (...). La contrepartie de ce rapport systématiquement effondré au monde et à l'histoire (...) est la relation neurasthénique qu'Angelopoulos paraît entretenir désormais avec son propre cinéma. Dans leur lenteur, leur tristesse, leur doute profond, ses choix de mise en scène recelaient toujours la vibration d'une croyance dans les ressources de l'acte de filmer, fût-ce pour comprendre les plus déprimantes des situations. Chaque plan paraît désormais porter le deuil de cet espoir esthétique qui faisait résonner aussi un espoir politique et existentiel malgré tout". (...) (Cahiers du cinéma, n° 592, juillet-août 2004)

 

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Heike Hurst : " (...) Eleni est un film construit autour d'une sorte de réincarnation, réactualisation de la Eleni-Helena mythique : Hélène enlevée à son époux, parce qu'elle aime son fils, Hélène-Eleni qui aura "trahi" une communauté qui va toujours chercher à venger son vieil époux, Spyros dans le film. Eleni raconte l'histoire - et la fuite - des jeunes amants passionnés, mais se structure véritablement autour de l'arrivée des grecs expulsés d'Odessa - tous musiciens - après la Première Guerre mondiale (...). Il se crée autant d'îlots qu'il y a de lieux importants pour les habitants du village et les personnages du film (...). Le vertige de la disparition, la douleur de tous, condamnés à s'exiler sont captés dans un seul travelling circulaire d'une beauté intemporelle. Les éléments que le cinéaste convoque pour créer ces plans inoubliables sont la pluie, le brouillard et les orages, autant de tempéraments proches des sentiments changeants de ses caractères, de ses personnages tantôt ténébreux, tantôt lumineux, toujours humains". (...) (Jeune cinéma, n° 290)

 

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Sylvie Rollet : " (...) Le modèle tragique qui donne sa forme au film renoue avec les fondements du théâtre antique : offrir une temporalité susceptible d'accueillir conjointement l'immémorial et l'Histoire, comme une scène capable de s'ouvrir et à l'espace cosmique et au territoire politique . La théâtralisation du territoire dans le film oppose ainsi, à l'instar de la poésie de Séféris, la Grèce réelle, inhospitalière, voire franchement hostile, et la Grèce imaginaire des réfugiés, l'autre Grèce qu'il leur faudra sans doute toujours aller chercher plus loin (...). Parce que le temps historique semble voué pour les vaincus à une éternelle répétition, parce que l'étroite bande de terre où survivent les réfugiés est toujours menacée par d'invisibles forces hostiles, l'historicité de l'espace et du temps s'ouvre à une dimension cosmique (...). A l'horreur et à la beauté des puissances cosmiques dont le déchaînement semble toujours destiné à faire expier quelque faute secrète à l'espèce humaine, les rituels conjuratoires inventés par les hommes empruntent la grandeur silencieuse et leur violence implacable". (...) (Positif, n° 521-522, juillet/août 2004)

 

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Louis Seguin : " (...) La première partie de la trilogie de Théo Angelopoulos, Le Pré qui pleure, est une oeuvre de la pleine maturité. Le destin de la Grèce, entre la fin de la Première Guerre mondiale et la fin de la guerre civile, se déplie dans une sérénité attentive et douloureuse. Distribué en France dans des conditions qui frôlent le sabotage, devant une critique indifférente, dans une seule salle, en plein été et retiré de l'écran au bout d'une semaine, déroule la pensée d'un cinéaste en pleine possession de son art. Comme chez le Fritz Lang de Les Bourreaux meurent aussi et de La Femme au portrait, la maîtrise s'y affirme dans l'exploitation inspirée de la latéralité. L'histoire passe toujours par les côtés de l'écran. Les locomotives et les barques, comme les personnages, apparaissent de biais. Ils annoncent leur malheur par la droite et par la gauche du théâtre. Théo Angelopoulos sait que ce que le cinéma a à gérer, à mettre en scène, c'est l'envahissement et la disparition des évènements et des héros dans le cadre (...). Tout se passe dans le champ, sous le regard de l'héroïne qui finit par hurler sa douleur lorsqu'elle découvre le cadavre de l'un de ses fils. Le Pré qui pleure, entre le paysage et la tragédie, est noyé de larmes. Il s'engloutit dans ce qui envahit, submerge le destin des héros, dans ce qui, littéralement, les inonde et les traverse, cette machine à vapeur qui longe un village et à ces esquifs ornés de pavillons noirs du deuil qui se glissent entre les maisons submergées". (...) (La Quinzaine littéraire, n° 890)

 

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Claude-Marie Trémois : " (...) La petite troupe s'est arrêtée. Face à nous. Au premier rang, une famille avec deux enfants : un petit garçon et une toute petite fille qui se tiennent par la main. La caméra recule et l'on aperçoit que ce qui a arrêté les réfugiés, c'est le fleuve. Presque tout le cinéma d'Angelopoulos est là : la profondeur de champ, le plan fixe et le plan séquence. Manque le panoramique. Le voici. C'est un panoramique à la grue. De très haut, la caméra cadre une carriole qui arrive, par la droite de l'écran, sur le chemin parallèle au fleuve. On découvre en même temps le village construit par les réfugiés et qu'ils ont baptisé "La nouvelle Odessa". Puis, la caméra se rapproche du fleuve et cadre une barque plate qui arrive de la gauche. Dans la barque, une femme et une toute jeune fille que la femme serre dans ses bras. Elle l'aide à sortir de la barque et à monter dans la carriole qui emmène les deux femmes vers la plus belle maison du village. Non, ce n'est pas - ce n'est jamais chez Angelopoulos - de la virtuosité gratuite. La beauté, l'élégance, l'évidence de ce mouvement somptueux, nous ne les remarquons pas : nous les ressentons. Et, par la seule grâce d'un mouvement d'appareil, ces paysans, à nos yeux, deviennent des demi-dieux. Peut-être faut-il être grec pour réussir avec autant de naturel à rendre le quotidien universel, le trivial sacré et l'Histoire mythique. Sans grandiloquence. Sans ridicule. Sans jamais "faire dans l'allégorie". L'histoire de la petite fille devenue, d'un plan à l'autre, l'adolescente de la barque, va être à la fois - son nom, Eleni, l'indique - l'histoire de la Grèce et celle de toutes les femmes (...). Dans le récit de cette histoire d'amour et le destin de cette femme, on retrouve des traces d'Oedipe Roi et des Sept contre Thèbes. Oui, des traces. Pas plus. Même s'il se sent responsable de la mort de son père, Spyros, venu à nouveau poursuivre le jeune couple dans un bal populaire où il s'effondre, victime d'une crise cardiaque, Alexis n'est pas Oedipe. Pas plus qu'Eleni n'est Jocaste. Elle est la femme de Spyros, oui (et si peu !), mais elle n'est pas la mère d'Alexis. Le rapprochement est aussi lointain avec Les sept contre Thèbes : les jumeaux d'Eleni et Alexis se retrouveront bien dans les deux camps adverses, les hasards de l'Histoire ayant fait de Giorgios un partisan et de Yannis, un soldat. Ils n'en sont pas pour autant frères ennemis. Giorgios va même, sous la protection hasardeuse d'un mouchoir blanc, embrasser son frère, une dernière fois. Ces références à Sophocle et à Eschyle n'ont d'intérêt que parce qu'elles font rêver le poète. Car Angelopoulos est d'abord, est surtout un immense poète. Ses films le prouvent". (...) (Esprit, septembre 2004)

 

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A lire également

1/ L'entretien avec Theo Angelopoulos réalisé par Michel Ciment et paru dans le numéro 521-522 de la revue Positif

2/ Le livre de Michel Ciment et Hélène Tierchant : Theo Angelopoulos, Paris, Edilig, 1989

3/ Le volume 48 des Etudes cinématographiques, entièrement consacré au cinéaste (Paris-Caen, Lettres modernes, Minard, 1998)