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Triple agent d'Eric Rohmer
Production
Compagnie Eric Rohmer / Société Rezo Productions
Françoise Etchegarray / Jean-Michel Rey / Philippe Liégeois /
Scénario et dialogues
Eric Rohmer
Directeur de la photographie : Diane Baratier
Son : Pascal Ribier
Décors : Antoine Fontaine
Costumes : Pierre Jean Larroque
Tableaux et dessins : Pascale Boillot / Charlotte Very
Montage : Mary Stephen
Casting
Katerina Didaskalou : Arsinoé
Serhge Renko : Fiodor
Amanda Langlet : Janine
Emmanuel Salinger : André
Cyrielle Clair : Maguy
Grigori Manoukov : Boris
Dimitri Rafasky : général Dobrinsky
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D'un regard l'autre
Une sélection d'extraits des critiques de ce film parues dans les principaux quotidiens, périodiques et revues de cinéma francophones. Ces extraits sont présentés suivant l'ordre alphabétique des patronymes. Ils sont accompagnés de leur référence afin de permettre au lecteur de se reporter à l'intégralité du texte. Tous droits réservés des auteurs cités.
Nous invitons tout d'abord le lecteur à prendre connaissance du passionnant dossier consacré au film d'Eric Rohmer par la revue Vertigo dans son numéro 25, qui interroge tout spécialement la question historique et son traitement par le cinéaste (pour contacter cette revue : www.iemeditions.com).
A lire également :
1/ Le dossier consacré à l'ensemble de l'oeuvre d'Eric Rohmer par Les Cahiers du cinéma dans le numéro 588 de mars 2004
2/ le texte de Gilles Grand sur les questions sonores dans Triple agent (Cahiers du cinéma, n°588, mars 2004)
3/ L'article d'Isabelle Regnier, Nikolaï Skobline, Russe blanc et agent soviétique, proposant un point d'histoire sur l'affaire Skobline/Miller, paru dans Le Monde daté du 17 mars 2004
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Herve Aubron : " (...) L'espionnage ne relève pas chez Rohmer, du nihilisme du grand Léviathan broyant et prostituant. C'est plutôt un jeu miroitant, combinatoire, constructiviste : le Moi n'est pas à chercher au plus profond de soi, il est quelque part dans le monde, à trouver et à cueillir. C'est enthousiasmant, joyeux (car délesté de toute métaphysique), mais aussi angoissant, épuisant. D'où ces intenses et subites révélations chez Rohmer, où l'agent à bout, laisse tomber le masque et court le risque d'avancer nu. Rien de plus nu et de plus troublant qu'un espion sans couverture (...). Pris de court, il raconte pour la première fois à sa femme une opération, usant en guise de maquette de voiture d'une familière sacoche, comme pour se convaincre qu'il a encore le jeu en main, sous la main. Trop tard : l'homme-couverture s'envole subitement au vent de l'Histoire, vouant malgré lui Arsinoé à la mort". (...) (Vertigo, n°25)
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Jean Collet : " (...) Rohmer a toujours su filmer l'intelligence. On le sait au moins depuis Ma nuit chez Maud. Pourquoi le cinéma devrait-il se priver d'une beauté qui émane des paroles échangées sur l'écran par des hommes et des femmes pleins d'esprit ? Non pas l'esprit qui se donne en spectacle, les feux d'artifice verbaux, les mots d'auteur, mais plutôt la pensée qui se cherche en se frottant au langage. Et la lumière de cette pensée irradiant les corps sur l'écran. "Cinéma radiophonique" ? Ceux qui ont osé ce reproche ont-ils des yeux pour voir ? Car voici bien peut-être le seul cinéaste capable de fixer sur une pellicule la présence incarnée de l'esprit, le passage mystérieux de l'esprit entre des êtres de chair. Et, du même coup, les absences de l'esprit, les failles, les temps faibles de la pensée, les fuites aussi, les dérobades, les mille et une cachotteries derrière les mots (...). C'est par le regard de cette femme aimante que Rohmer filme le mensonge - du point de vue de la victime. Là est la leçon de cinéma, d'art et de morale ensemble. Mettre la caméra du côté de la victime, toujours (...). Choisir le point de vue de l'incertitude, le regard anxieux de l'être égaré entre le vrai et le faux. Ce regard appelle une parole - celle qu'on nomme précisément parole de vérité - une parole qui ne joue plus, qui ne trahit pas le secret non plus. L'amour n'en demande pas tant, il respecte les silences de l'autre. L'amour n'est ni inquisiteur, ni policier, il a seulement besoin de confiance et vit de cette confiance (et il meurt quand il a perdu la confiance). Si l'on veut bien regarder, entendre le film de cette place-là, celle d'Arsinoé, quel formidable "suspense" entre Fiodor et elle (...). Arsinoé peint des tableaux, non par obligation (elle ne cherche pas à vendre) mais par goût. Que vient faire, dans le film, la peinture d'Arsinoé ? Cette question nous renvoie au film lui-même, à la valeur singulièrement picturale du travail de Rohmer, à son souci scrupuleux du décor (déjà si manifeste dans l'Anglaise et le duc). Là encore, On comprend qu'il se défende d'avoir voulu faire un film "historique", car si le film apparaît comme un tableau d'époque, c'est pour exprimer haut et fort que l'art accède mieux que toute autre médiation à la vérité historique. Georges Duby ne disait-il pas qu'il travaillait sur les documents comme un romancier ? L'épouse de l'agent secret révèle la nécessité de l'art, non pour enjoliver la cruauté de la vie et rendre celle-ci supportable, mais tout simplement pour éclairer le réel (que son mari s'ingénie à rendre opaque et illisible). D'où la saveur, dans le film, des conversations sur la peinture, les débats sur l'art figuratif et l'abstraction, l'engagement, etc. Réflexions qui ne visent pas seulement "à faire vrai", à marquer l'ancrage historique ou idéologique des personnages filmés, communistes ou non, mais, plus profondément, à témoigner de la démarche créatrice de Rohmer. Car Rohmer filme comme Arsinoé peint (...). Il cherche l'innocence de l'art, le cinéma révélateur (...). S'il y a perversité chez certains de ses personnages c'est parla justesse et l'innocence de son regard qu'il la rend visible, tout comme les héros bernanosiens font éclater par leur simple présence l'horreur du mal sur leur passage. Triple agent est le film d'un homme vraiment libre dans un cinéma qui l'est si peu". (Etudes, mai 2004)
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Jean-Michel Frodon : " (...) Eric Rohmer manie avec la même fermeté les ruptures de ton brutales et les dégradés tout en nuances. Son film, comme tous ses films, est travaillé par la question du langage, de ce qui passe et ne passe pas dans la circulation des mots, des expressions, des signes. Son Triple agent parle trois langues (française, russe et grec), on hésite à distinguer les couvertures des livres en cyrillique et alphabet grec, bientôt la nuance s'affinera à l'occasion d'une conversation sur les différences entre grecs ancien et moderne (...). Le point de vue autour duquel se construit Triple Agent est bien celui d'Arsinoé, elle est le véritable "sujet" du film. Elle n'est pourtant pas "sujet", au sens philosophique, elle ne saura jamais ce que fabrique exactement Fiodor, nous non plus, pas plus qu'il n'y aura d'explication à ce qui finira par lui arriver (...). Les paroles construisent un véritable vertige : quelque chose de comparable au trucage optique de Vertigo, un effet de zoom avant et de travelling arrière simultanés mais où ce sont non des lentilles qui évoluent en sens contraires, mais des idées, celles de vérité et de mensonge, de réalité et de fiction". (...) (Cahiers du cinéma, n° 588, mars 2004)
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Fabien Gaffez : " (...) Fiodor est un agent secret, à tous les sens du terme. A savoir qu'il soumet son existence entière à une rétention délètère de ce qui d'ordinaire la nourrit. Les amours qui toujours s'abreuvent à la source du secret étouffent ici sous la compression démoniaque de la triple vie d'un homme fuyant. Démoniaque au sens où Kierkegaard l'entendait, celui d'un mutisme intégral qui garde le moi en captivité (...). Le génie de Rohmer en ce lieu est d'avoir soumis la beauté silencieuse des visages au vertige logorrhéique des monologues de Fiodor. Triple agent est en ce sens son film le plus cloîtré, l'espace s'organisant selon le temps de la parole : les corps immobiles sont tout à la fois immobilisés par leurs voix (qui les transportent dans ce qu'elles nomment, dans ces lieux dont les mots sont les signes) et incrustés dans le décor (...). Triple agent propose des images d'archives, qui apportent leur rime documentaire au scénario. Prises dans le flux de la fiction, les images redeviennent, au sens propre, d'actualité. Conjuguées au présent, le cinéaste leur restitue épaisseur existentielle et perspective pathétique. Leur noir et blanc est comme un deuil qu'elles porteraient - de ce qu'elles raniment un instant, mais aussi d'elles-mêmes ". (...) (Vertigo, n° 25)
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Serge Kaganski : " (...) Triple agent est un film d'espionnage où l'action est expurgée hors champ et où prédomine la parole (...). Ce n'est pas pour le plaisir paradoxal d'un film d'action sans action, c'est une question de choix de point de vue et de cohérence éthique. Cette action hors champ imprègne tout le champ du film, partagé entre le vu et le supposé, le dit et le dissimulé (...). Les malentendus s'installent, le soupçon règne, la vérité semble impossible à saisir au présent. Cette incertitude de situations et des relations des protagonistes est filmée et mise en scène avec la limpidité de trait coutumière de Rohmer. Beauté et ptécision des dialogues, simplicité frontale des cadres, économie des mouvements de caméra, linéarité chronologique du récit : à la ligne floue des héros correspond la ligne claire du cinéaste. Quand on dit "ligne claire", ce n'est pas fortuit tant l'époque, le parfum d'espionnage, les silhouettes des personnages, l'évidence du récit et du filmage évoquent l'univers d'Hergé (...). L'anglaise et le Duc s'achevait par une guillotine. La fin de Triple agent est un autre genre de couperet". (...) (Les inrockuptibles, 15 mars 2004)
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Frédéric Majour : " (...) Et dans Triple Agent, où est la nouveauté ? La réponse est moins évidente et c'est peut-être là l'enjeu du film : découvrir, à travers la prolixité (mensongère ,) d'un personnage, les silences inquiets d'un autre et l'incroyable travail de vraisemblance historique que l'artiste tisse en arrière-plan, ce quelque chose d'inconcevable que jusqu'à présent nous ne soupçonnions pas dans le cinéma et que viendrait ici nous révéler Rohmer. Car évidemment ce n'est pas l'histoire d'espionnage qui nous intéresse dans Triple Agent mais les rapports que le film instaure entre les différents types de discours. L'agent véritable n'est pas Fiodor, ce général de l'armée russe reconverti en espion, mais celui de la fiction. Et s'il est triple, c'est que la fiction joue sur trois niveaux : l'imbroglio concernant les activités de Fiodor, les quiproquos habituels du discours amoureux, ici entre Fiodor et son épouse Arsinoé, et le fait divers proprement dit, l'inscription du récit dans l'Histoire (la période trouble des années trente) qui lui sert de cadre. A première vue, rien de nouveau si ce n'est le recours aux documents d'archives. Mais ne nous y trompons pas : la parole, support de tout récit chez Rohmer, n'est pas celle que l'on entend ordinairement dans ses films. On ne retrouve pas les fameuses ratiocinations du personnage rohmérien : quand la parole vient souligner l'engagement d'un pari, forcément pascalien, où l'enjeu (ce qu'on accepte de perdre) est toujours dérisoire par rapport à la promesse (ce qu'on espère gagner); quand elle épouse le cheminement d'une dialectique, explorant toutes les voies de l'argumentation pour atteindre une vérité qui, souvent, était connue dès le départ. Ici, il y a un pari mais c'est la promesse (le prix payé à Fiodor pour sa trahison) qui paraît dérisoire par rapport à l'enjeu (le sacrifice de sa vie conjugale). Quant à la dialectique, elle n'existe pour ainsi dire pas. Le discours du film ne conduit à aucune vérité. (...). C'est l'amour dans sa version moderne, celle du lien conjugal défait, que nous dévoile Triple Agent (...). Un triple Eros en somme, qui décomposerait (au lieu de les nouer comme dans les marivaudages des Contes et des Comédies) les trois versants de l'amour selon Socrate : le versant narcissique, où l'amant ne fait qu'aimer à travers l'autre sa propre image, le versant sophistique, quand l'amant (Fiodor) use d'un beau discours aux apparences de vérité pour séduire l'autre, le versant dialectique, le seul vrai, quand celui qui aime (Arsinoé) cherche, par son discours à connaître réellement l'autre. Dans Triple Agent, ce dernier versant est réduit à sa plus simple expression. Le discours de Fiodor, monstrueux, empiète si largement sur celui d'Arsinoé qu'il condamne celle-ci à un douloureux silence, la laissant seule avec un secret qu'elle ne connaît même pas. Cette monstruosité fait toute la modernité du film ". (...) (La lettre du cinéma, n° 27, juillet-août-septembre 2004)
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Jacques Mandelbaum : "On sait à quels sommets de cruauté peut atteindre, sous le trompeur marivaudage des apparences, le bréviaire cinématographique rohmérien, dont la scrupuleuse fidélité au réel n'a de cesse de dévoiler celui-ci comme une représentation. D'où la terrible acuité de cette oeuvre, laquelle, à travers l'errance des sentiments, la duplicité du langage, l'intempérance des caractères - et nonobstant l'inextinguible espérance en la grâce -, nous rappelle à tout moment que la nature de l'homme le conduit incessamment, par un aveuglement plus ou moins volontaire, à s'abuser. Ordinairement dévolue à la sphère de l'intimité, l'élégante âpreté de cette oeuvre jette aujourd'hui, avec Triple agent, le pathétique héros rohmérien en plein coeur d'un désastre historique annoncé, celui de la seconde guerre mondiale. Appliqués à ce moment funeste de la mémoire collective dont notre monde est le produit, la noirceur du propos comme la déflagration morale qui en résulte n'en sont que plus terrifiants, faisant du nouveau film d'Eric Rohmer un des incontestables sommets de son oeuvre". (...) (Le Monde, 17 mars 2004)
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Véronique Manniez : " (...) Cher Eric Rohmer (...). Je ne sais si telle fut votre attention, néanmoins, après mûre réflexion, j'ai lu ce film davantage selon l'angle du secret des coeurs, plus que sous celui des secrets d'Etat. Ou plus exactement dans la confusion de ces deux plans. Où le secret d'Etat vient recouvrir l'existence du secret des coeurs, et ce faisant, brouille les cartes de la vie du couple, plongeant mari et femme dans le même état d'égarement au regard de l'amour. Car, à l'évidence, Fiodor et Arsinoé ne s'aiment pas. Fiodor n'aime pas Arsinoé pour la simple et bonne raison que sa femme n'est pas le mystère qu'il préfère ! Et puis lui-même nous révèle en quoi cet amour est rigoureusement impossible : lorsqu'au restaurant, après le départ de son jeune neveu, en tête-à-tête avec son épouse, au comble de la vanité, il avoue être incapable d'humilité, et, summum du cynisme, en rend grâce à Dieu ! De son côté, Arsinoé ne mesure pas la gravité des propos, oubliant que l'orgueil est, tout comme la jalousie, la démesure, l'avarice, la paresse, la colère, la luxure, l'idolâtrie, le désespoir, la bêtise et la lâcheté, plus qu'un défaut : un vice pour les uns, un péché pour les autres. Ou, si l'on préfère, un rempart incontournable à toute découverte de l'amour. Ainsi, il me semble que le drame de cette histoire repose, pour une large part, sur leur commune méconnaissance d'un art d'aimer. Tous deux, coupables et complices innocents, unis dans l'erreur, mêlés à un secret qui ne les regarde pas ". (...) (La lettre du cinéma, n° 27, juillet-août-septembre 2004)
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Cyril Neyrat : " (...) Entre l'oralité fiévreuse de Dostoïevski et la distinction très écrite de la langue rohmérienne, entre les irrégularités baroques de la construction dostoïevskienne et l'équilibre classique des fables de Rohmer, rien ne semble prédisposer à la rencontre. C'est que l'affinité est plus profonde qu'une simple affaire de style ou de tempérament. Triple agent agit comme un révélateur : ce film fait apparaître, au triple contact de l'Histoire, de la culture russe et d'une intrigue d'espionnage, une idée commune qui sous-tendait aussi les marivaudages des Contes et des Comédies. L'idée serait celle-ci : la parole diffuse un écran de mensonge devant la vérité des corps. Ou bien : la seule vérité est celle du corps et elle est tragique (...). Rohmer dit s'être inspiré de Dimitri Karamazov pour composer son Voronine, mais c'est avec Les Démons que Triple agent résonne le plus profondément (...). Stratégie de l'intrigant rohmérien : parler, sécréter de la parole, s'entourer d'un nuage de parole pour donner l'illusion de la transparence et dissimuler le dessein secret. Parler pour mieux taire ce qu'il y aurait à dire et qu'un silence pointerait du doigt. Parler pour diffuser le secret, le rendre indiscernable". (...) (Vertigo, n°25)
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Louis Seguin : " (...) L'histoire d'amour chez Eric Rohmer est condamnée à l'inachèvement de sa fiction. Elle s'éteint ou bien elle disparaît. Dans Triple agent, elle s'évanouit dans les ténèbres d'une politique qui tient le rôle de la nécessité, de l'instance qui attire le récit dans le malheur. Le cinéma d'Eric Rohmer a toujours été un cinéma de la résipiscence, d'un remords permanent qui déplore ce que la fiction n'a pas été à même de résoudre. Il n'y a pas chez lui, comme chez Robert Bresson une Grâce qui viendrait apporter le point final de son apaisement. Le péché est pris à son propre vertige. Les héros sont des maudits ou, ce qui revient au même puisqu'il suffit de changer de signe, des élus. Ils sont condamnés aux retournements, à l'instabilité d'une hésitation permanente. La fable est quasiment lacanienne. Que font-ils, ces personnages, qui se croisent, s'agitent et se guettent selon les règles d'une géométrie implacable ? Que cherchent-ils dans l'espace clos dont trois ronds dessinent le plan: dans un appartement, dans une maison de campagne et dans une chambre d'hôtel ? Les uns sont des Russes blancs, les autres des communistes et ils sont tous perdus dans l'Histoire. Ils ne rencontrent jamais l'Autre parce qu'ils descendent en enfer. Ils ne s'y retrouvent ni dans les paradoxes de l'art, ni dans les complots, ni dans le reflet continuel des trahisons qui se répondent et qui tissent les entrelacs où ils se prennent et auxquels ils ne comprennent rien, pendant que l'Histoire défile ailleurs, au cinéma, dans le miroir des actualités". (...) (La Quinzaine littéraire, n° 875, 16-30 avril 2004)
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Pascal Sennequier : " (...) Si le film s'inspire d'une histoire vraie, celle-ci reste à ce jour non élucidée (...). La question est ouverte, et, pour reprendre une phrase de Fiodor, là où elle se trouve il n'y pas de réponse. Cette irrésolution ne cesse de captiver l'attention et engage à elle seule le récit. Si Fiodor reste une énigme - à peine croit-on l'avoir saisi qu'il se dérobe aussitôt -, plus mystérieux encore est le lien qui l'attache à Arsinoé (...). Ce sont ces questions, parce qu'elles replacent l'histoire d'espionnage au coeur de la conscience, qui bien sûr intéressent Rohmer. En conséquence, elles reportent sur Arsinoé une réflexion qui traverse toute l'oeuvre du cinéaste : pour l'amant (e), l'aimé ne serait-il qu'un mirage prêt à s'évanouir à tout instant ? (...). Arsinoé, dont la principale activité consiste à peindre des tableaux, espionne elle aussi les gens, chez elle, dans la rue, au marché, dans son immeuble... Elle les croque sur son cahier et les projette sur sa toile. Elle s'empare d'informations qu'elle interprète aussitôt. Elle aussi spécule et en tire satisfaction. La satisfaction de comprendre le monde, et non de le posséder (...). Arsinoé est le personnage moral du film (...) (Positif, n° 517, mars 2004)
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