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S 21, la machine de mort khmère rouge de Rithy Panh
Très logiquement S 21, la machine de mort khmère rouge a provoqué auprès des critiques non pas une simple approche d'ordre esthétique mais une réflexion plus fondamentale sur une problématique aussi folle que simple en apparence : comment, après un génocide ayant conduit à deux millions de morts, bourreaux et victimes peuvent-ils se retrouver face à face, sur un écran de cinéma ? Cette problématique dépasse bien évidemment la simple question du dispositif. Ainsi que le relève Louis Seguin, en approche de son analyse, "S 21 est un film sans champ ni contre-champ, où le dialogue ne se partage pas, où les regards s'évitent et se font fuyants. Ils ne se perdent pas dans l'hypothèse improbable d'un hors-champ, mais dans la profondeur même de l'écran" (Louis Seguin, Le portrait a une tête de mort, La Quinzaine littéraire, n° 873, p. 23).
Coïncidence heureuse, au moment de la sortie du film sur les écrans français, était édité un ouvrage remarquable établi sous la direction de Catherine Coquio, L'histoire trouée : négation et témoignage (Ed. L'Atalante) dont la passionnante ambition a été comme l'a relevé Sonia Combe "de recenser tous les crimes contre l'humanité et les génocides pour leur rendre leur visibilité, sans jamais les réduire l'un à l'autre ni établir de hiérarchie des souffrances, dans le seul but d'explorer de façon systématique les formes et les usages de la violence politique et, plus particulièrement, son traitement intellectuel" (La Quinzaine littéraire, n° 873). Est également paru aux éditions Flammarion l'ouvrage La Machine khmère rouge comprenant une série d'entretiens avec Rithy Panh.
Syvie Rollet propose une remarquable analyse du film dans le numéro 516 de la revue Positif reposant sur le questionnement suivant : "Un lien social durable peut-il se recomposer si les bourreaux ne recouvrent pas la mémoire, mais encore la compassion que la machine khmère rouge leur a retirée, faisant d'eux des moins qu'humains au même titre que leurs victimes ?" (Sylvie Rollet, Un génocide à hauteur d'homme, op. cit., p. 24-25).
Les Cahiers du cinéma ont consacré au film la ligne éditoriale du numéro 587. Un texte introductif d'Emmanuel Burdeau sur la fonction du geste : " Il fallait que le film taise l'effort douloureux ou la disponibilité incroyable qui rendirent possibles ces scènes stupéfiantes. Il fallait que celles-ci s'affichent sans mode d'emploi pour qu'y naisse le geste comme ce qui excède toute loi d'articulation entre l'image et la voix. Il fallait ce suspens pour que chaque geste témoigne du passé, et dans le même élan s'accomplisse absolument libre, absolument ouvert dans le pur présent du plan" (Emmanuel Burdeau, Au nom de l'inquiétude, p. 10-11), un entretien passionnant avec Rithy Panh (op. cit. p. 14-17), et une étude du film proposée par Jean-Pierre Rehm dont nous relatons ici les propos conclusifs : "Un des enjeux du film est le passage d'un régime de représentation à un autre. De celui de l'ignorance compulsive, qui ne représente rien, mais présente indéfiniment, sans saisie possible, à celui de la fabrique de la mémoire. Cette dernière s'opère via la construction d'images, de récits, d'explicitations des archives constituées et closes par les Khmers. Rithy Panh (...) ne se "contente" pas, si l'on ose dire, de documenter l'histoire, il propose un élément pragmatique à l'usage du corps cambodgien défait. A sa façon, avec du film, de la durée et une idée du montage, il devient acteur d'une histoire encore en cours. Sans leçon donner, c'est l'espace de l'avenir qu'il ose investir ici (...) (Jean-Pierre Rehm, Fabrique de mémoire contre machine de mort, op. cit., p. 12-13).
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