Retour à la rubrique : Les films de l'année 2004
Buongiorno, notte de Marco Bellocchio
Production
Filmalbatros / Rai Cinema
Marco Bellochio / Sergio Pelone / Sandra Bonacchi
Scénario
Marco Bellochio
Directeur de la photographie : Pasquale Mari
Musique : Riccardo Giagni
Son direct : Gaetano Cariti
Décors : Marco Dentici
Costumes : Sergio Ballo
Montage : Francesca Calvelli
Casting
Maya Sansa : Chiara
Luigi Lo : Mariano
Pier Giorgio Bellocchio : Ernesto
Giovanni Calcagno : Primo
Roberto Herlitzka : Aldo Moro
Paolo Briguglia : Enzo
Gianni Scicchi : le vieux résistant
Giulio Stefani : Paul VI
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Exercice périlleux que celui de proposer au lectorat, parfois jeune, des revues de cinéma une critique d'un film réalisé par une des personnalités les plus marquantes du cinéma italien des années 60 et 70. Car Marco Bellocchio ravive dans les souvenirs le choc de I pugni in tasca en 1965, de La cinà è vicina en 1967, du polar politique Sbatti il mostro in prima pagina en 1972, de La Marcia trionfale en 1976.
Avec Buongiorno, notte, le critique de 2004 se trouve confronté non seulement à un film de genre un peu perdu de vue, le film historico-politique (ici l'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro par les Brigades rouges) mais aussi, et plus simplement, à un questionnement politique. Problématiques sur l'exactitude historique, sur la fonction du cinéma de fiction, sur le droit à l'interprétation d'un évènement et à la diffusion de celle-ci par la voie si puissante du cinéma, mais encore sur la relation entre le contexte des années 70 et celui des années Berlusconi marquées par une volonté politique affirmée de réouvrir de nouveau (il y eut déjà le film de Giuseppe Ferrara, Il caso Moro (1986) avec Gian Maria Volonté) le dossier des Brigades rouges qui était aussi celui de la montée des antagonismes... De tout cela il ne pouvait qu'être question durant le festival de Venise en 2003 puis lors de la sortie du film en France en janvier 2004. D'autant qu'au même moment ou presque Bernardo Bertollucci proposait aux spectateurs son film Dreamers.
Rappelons très brièvement qu'au matin du 16 mars 1978 Aldo Moro, qui dirigeait alors la Démocratie Chrétienne, a été enlevé par les brigades rouges alors qu'il devait signer le jour même le "compromis historique" avec le P.C.I. prêt pour la première fois de son histoire à voter la confiance au gouvernement de centre-droit. Les cinq hommes composant son escorte sont tués lors de l'attaque. Aldo Moro va demeurer séquestré 55 jours dans un appartement, 55 jours durant lesquels, face à la stupeur exprimée par les citoyens italiens de tous bords, la classe politique dirigeante va adopter des stratégies complexes voire obscures sur lesquelles les récents travaux des historiens n'ont pas permis encore d'en définir les logiques. L'enlèvement d'Aldo Moro a généré une formidable poudrière politique qui s'est achevée tragiquement le 9 mai 1978.
Buongiorno, notte est -de la voix du réalisateur même - un "film de commande" proposé par la RAI-Cinema en la personne de Carlo Macchitella. Parmi les sources retenues par le réalisateur il faut citer l'ouvrage de Anna Laura Braghetti ("la géôlière" d'Aldo Moro) et Paola Tavella, Le Prisonnier, 55 jours avec Aldo Moro (Ed. Denoël pour la traduction française). Peu de livres existent en français sur cette période de l'histoire italienne. Nous pouvons néanmoins inviter le lecteur à consulter l'excellent ouvrage d'Isabelle Sommier, La Violence politique et son deuil, L'Après-68 en France et en Italie (Presses Universitaires de Rennes, 1998).
On lira avec grand intérêt dans le numéro 587 des Cahiers du cinéma les propos de Paolo Cassetta, ancien "brigadiste", échangés avec Eugenio Renzi tout comme est indispensable le très riche entretien du réalisateur avec Lorenzo Codelli, paru dans le numéro 516 de Positif.
Dans le numéro 872 de La Quinzaine littéraire Louis Seguin a consacré un bel article au film de Bellocchio auquel nous renvoyons le lecteur (pour contacter cette revue : www.quinzaine-littéraire.net). Nous en proposons ici ce court extrait : "Les jeunes brigadistes de Buongiorno, notte ne sont que les ombres d'eux-mêmes. Ils achèvent dans la nuit que salue Emily Dickinson le destin que leur avait esquissé La cita e vicina. Le meurtre est le dernier chapitre de la révolte dont ils feignaient de propager la flamme, l'épiphénomène d'une révolution fictive, tout entière résorbée dans sa propre image (...). C'est le défaut de la politique. La cité n'est pas venue au rendez-vous (...). Marco Bellocchio (...) ne cherche pas à démonter les mécanismes d'un complot ou à en étayer les ressorts et les rouages. Son univers est un univers clos, un monde fermé où même les dialogues sartriens des Mains sales, avec leur pesanteur d' "humanisme", ne trouveraient pas les moyens de se faire entendre".
A lire également la problématique développée par Jean-Michel Frodon dans le numéro 587 précité des Cahiers du cinéma. Partant de l'empathie née du principe d'enfermement du groupe terroriste dans l'appartement, J-M. Frodon avance l'idée que "le problème est que cet élan fusionnel dont ne peut se passer aucun processus d'adhésion politique est aussi le matériau que travaille tout cinéaste pour construire la relation entre son film et ses spectateurs. En la critiquant radicalement, Bellocchio a la rigueur de ne pas vouloir simultanément en profiter à son propre usage. Mais, ce faisant, faute de trouver une autre forme, c'est-à-dire une autre relation aux émotions en même temps qu'aux réalités, il dessine à l'écran le "schéma directeur" de son projet accompli : il fabrique une mécanique subtile construite avec intelligence et probité plutôt qu'un organisme vivant".
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