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Le péplum : fantaisies historico / mythologiques
La présente rubrique propose au lecteur un parcours genre très longtemps méprisé puis, assez soudainement, par un effet de mode, remis au goût du jour. Le genre "péplum": de quoi parle-t-on exactement? Il nous paraît judicieux d'appréhender ce terme dans son acception la plus large en y incluant les chefs-d'oeuvre du cinéma muet, les très surprenantes réalisations des années 30 (Cleopatra de Cecil B. De Mille contre Scipione l'Africano de Carmine Gallone, ce serait une assez belle affiche n'est-ce-pas?), les motivations des producteurs des Mammouth américains des années 50, et l'extraordinaire vogue d'un cinéma de genre populaire à l'italienne ponctué de quelques films assez géniaux un peu noyés dans l'abondance des coproductions. Sans oublier de s'interroger sur le nouveau vol du phénix made in U.S.A., Gladiator de Ridley Scott.
Le domaine est très vaste. Une invitation est lancée à tous les spécialistes du genre pour s'exprimer dans cette rubrique qui se doit d'être interactive. Contactez-nous.
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L'accueil du peplum italien par la critique française des années 60
La revue Les Cahiers du cinéma aura attendu l'année 1962 pour aborder enfin les différentes questions esthétiques engendrées par la production de genre, s'il en est, du péplum. Jusqu'alors, il appartenait au lecteur de prendre connaissance en fin de chaque numéro des quelques mots assassins venant ponctuer un très bref rappel du générique de tous ces films. Mais à l'initiative de Jacques Siclier, un débat de fond a pu s'instaurer au sein de la revue.
L'esprit de ces contributions mérite d'être rappelé à
qui n'a pas la possibilité d'avoir sous la main les précieux cahiers
jaunes, l'attention étant spécialement portée sur le texte
fondateur de Jacques Siclier ("L' âge du péplum", Cahiers
du cinéma n° 131, mai 1962, p. 26-38, ce numéro des Cahiers
étant spécialement consacré à la "Situation
du cinéma italien").
Après avoir brossé un bref tableau des différentes étapes
de l'évolution du film de genre "à grand spectacle"
italien, la première culminant avec l'apothéose de Cabiria
(1914) ,la deuxième, très politisée, marquée par
la volonté du fascisme mussolinien d'ériger un monument cinématographique
apte à édifier les foules (plus à l'Est c'est le mot de
masses qui serait employé
), ce monument étant finalement
ce Scipione l'Africano confié à Carmine Gallone et achevé
en 1937, puis, enfin, l'étape du film historique dans la conception originale
que s'en fit Alessandro Blassetti , sous forme d'une possible trilogie constituée
de Un'avventura di Salvator Rosa (1939) , La corona di ferro (1941)
et de La cena delle beffe (La Farce tragique, 1941), Jacques Siclier
rappelle qu'au beau temps même du néo-réalisme, la tradition
ne s'est jamais perdue".
Ce fût tout d'abord Fabiola (A. Blassetti, 1948), "qui tentait
sournoisement de donner des lettres de noblesse à un genre artistiquement
impur, en assimilant les chrétiens persécutés pour leur
foi aux peuples opprimés par le nazisme". Fabiola représentait
une expérience bâtarde car " peut-on vraiment donner des dimensions
métaphysiques à une imagerie populaire ?"
L'auteur procède alors à une comparaison entre les deux Messaline
réalisées, l'une, réalisée par Carmine Gallone en
1950, et l'autre, réalisée par Vittorio Cottafavi dix années
plus tard, en 1960. Cette dernière réalisation se voulut plus
fidèle à la lecture racinienne mais fut boudée par le public
alors que le film de Carmine Gallone qui s'en tenait à un développement
de conventions analogues à celles d'un roman-feuilleton, obtint un réel
succès commercial.
L'opposition est aussi marquée entre l'esthétique gouvernant les
grosses productions américaines et les péplums dirigés
par des réalisateurs italiens. "Les films américains à
grand spectacle visent de plus en plus à la reconstitution grandiose
et exacte des époques passée, à l'exactitude des costumes
et des accessoires, des gestes et de la façon de parler"(sic).
Les films italiens au contraire sont conçus "dans l'optique de la
bande dessinée" et "font fi de la rigueur et de la fidélité
au réel" (
). "De son caractère d'industrie à
la chaîne, cette production tire son esthétique".
Le texte de Jacques Siclier s'écarte alors volontairement du cadre de
la politique des auteurs dont il souligne le caractère inadapté
lorsque ce choix esthétique se trouve confronté au genre du péplum.
Plutôt que de débattre des mérites respectifs de tel ou
tel réalisateur, même s'il est possible de reconnaître à
Riccardo Freda et à Vittorio Cottafavi des qualités manifestes,
"ce qui importe c'est de détecter à l'intérieur de
toute cette production, des mythologies auxquelles elle a donné naissance".
L'auteur relève alors que "c'est plutôt par des emprunts à
la mythologie grecque que les italiens ont réussi à créer
une nouvelle mythologie cinématographique" défendue par le
personnage d'Hercule dans les différents films dont il est le héros,
sans omettre de citer également un film, fondateur à ce titre,
de Riccardo Freda : I Giganti della Thessalia (1960).
"Ce cinéma dont Hercule est le porte-flambeau, c'est l'autre visage
du cinéma italien. C'est Cinecitta avec son carton-pâte, ses piscines
pour combats navals en réduction, ses magasins d'accessoires et ses décors
de théâtre. Monde de l'illusion, du trompe- l'oeil, de l'artifice
que l'on pourrait trop facilement ignorer, mais qui vaut bien qu'on s'y arrête.
Spécialité italienne depuis un demi-siècle, le film à
l'antique est méprisé par les critiques et les cinéphiles
exigeants. Il représente pourtant une forme d'art populaire dont seul
le cinéma américain possède peut-être l'équivalent
avec le western" (op. cit., p.38).
A la suite de ce texte de Jacques Siclier, les lecteurs du numéro des
Cahiers du mois de mai 1962 pouvaient trouver un texte de Luc Moullet défendant
avec enthousiasme "l'uvre de Vittorio Cottafavi " et spécialement
le film Ercole alla conquista di Atlantide ( p. 39-41 ), ainsi qu'un
texte de Michel Mardore peut-être plus mesuré sur le phénomène
du péplum qui, après quelque dix années de retard, se découvrait
d'ardents défenseurs après avoir été, soit porté
aux gémonies, soit, dans le meilleur des cas, poliment ignoré.
Ce dernier écrivait alors : "L'insolite de la démence ne
se révèle que par réflexion, au milieu d'une fange (sic)
parfaitement terre-à-terre et conformiste. Si la forme dénote
parfois un certain brio, le fond ne peut séduire que dans l'outrance
et la démesure. Sinon, l'emporte la plate grossièreté de
l'inspiration".
Riccardo Freda, Vittorio Cottafavi : deux réalisateurs élevés
au rang d'auteurs afin de pouvoir défendre en filigrane un genre sans
s'attirer les foudres du mauvais goût
Assez étrange auto-censure
de la critique de l'époque finalement craintive des oukazes. A l'opposé,
le péplum offrait, parmi d'autres genres émergents (le giallo
ou le film d'horreur gothique, et un peu plus tard le western spaghetti mais
dans les strictes limites là encore d'un " auteur" défendu
comme tel, Sergio Leone bien sûr) un champ nouveau d'investigation propre
à répondre à un souci d'émancipation d'une jeune
génération soucieuse de se démarquer des pôles théoriques
abordés jusqu'alors. Les deux numéros de la revue Présence
du cinéma consacrés a Vittorio Cottafavi (n° 9, décembre
1961) puis à Riccardo Freda (n° 17, printemps 1963) en sont l'illustration.
La revue Positif, après avoir consacré déjà, au
gré des sorties en salles, quelques notules critiques pas forcèment
hostiles au genre, trouvait à son tour "son" défenseur
du péplum en la personne de Gérard Legrand qui, dans un numéro
anniversaire: "Le Cinquantième"- en fait le numéro 50-51-52
de mars 1963, consacrait au " péplum", expressément
dénommé ainsi, une étude très fouillée proposant
une approche critique de nombreux films y compris ceux réalisés
par des réalisateurs tenus jusqu'alors comme négligeables :
Il sepolcro dei re (La Vallée des pharaons, Fernando Cerchio, 1960),
La schiava di Roma (L'Esclave de Rome, Sergio Grieco, 1961 , même
si pour ce film l'auteur imagine d'en attribuer les qualités à
Mario Vicario), Il gladiatore di Roma (Mario Costa, 1962). La meilleure
part de l'article demeurait néanmoins réservée aux réalisations
de Vittorio Cottafavi et Riccardo Freda, avec pour le premier cité, des
observations aigües sur Le legioni di Cleopatra (1960) et sur
Messalina, Venere imperatrice (Messaline, 1960 ) en préalable à
l'examen approfondi de Ercole alla conquista di Atlantide (1961), défendu
comme "péplum fantastique". La richesse de l'étude de
G. Legrand consistait également en ce que celui-ci instaurait déjà
des mises en parallèle entre l'évolution du péplum et celle
de cet autre genre italien qu'a été, tout au long des années
50 et jusqu'à 1964-1965, le "film historique".
1993. L'initiative éditoriale de la revue CinémAction
On doit à l'entreprise éditoriale de la revue CinémAction
d'avoir relayé l'émergence de travaux approfondis sur le sujet.
Déjà, dans le numéro 68 3ème trimestre 1993) consacré
au "Panorama des genres au cinéma " (qui posait au demeurant
la problématique plus générale relative à la notion
même de genre), Claude Aziza proposait une ébauche de définition
du péplum : "On surnommera péplum tout film dont le sujet
se passe dans une Antiquité qu'on fera commencer à la période
biblique et terminer à l'aube du Haut Moyen Age ". Puis l'auteur
s'explique sur sa préférence pour le terme "film à
l'antique" mieux adapté selon lui quecelui de péplum, réducteur
et connoté. Claude Aziza brossait alors à grands traits (espace
d'écriture oblige) les caractéristiques du genre (Claude Aziza
: Le péplum, CinémAction n° 68, p.150-153).
Cinq années ayant passé, Claude Aziza, coordonnateur du numéro
89 (4ème trimestre 1998) de cette même revue CinémAction,
a pu réunir les contributions de passionnés du genre, associant
à la réalisation du projet des spécialistes et passionnés
du péplum et plus généralement du cinéma dit populaire
: Laurent Aknin (auteur d'une thèse sur le cinéma-bis italien),
Lucas Balbo, Annie Collognat, Gérard Dessere, Hervé Dumont (Directeur
de la Cinémathèque de Lausanne), Michel Eloy, Michèle Lagny,
Karine Lannut, Nadine Siarri-Plazanet (auteur d'une thèse sur la représentation
de Rome au cinéma) et Françoise Thomé-Gomez. Il en est
résulté un ouvrage très riche toujours disponible en librairie
et dont on ne peut que recommender la lecture intégrale. Signalons ici
simplement les différents axes de réflexion retenus par les différentes
contributions.
En premier lieu, signalons la remarquable "Chronologie du film historique
à l'antique" due à Hervé Dumont (p. 130-180) qui constitue
désormais la référence en la matière, aisément
accessible à tous les amateurs du genre. Cette filmographie couvre l'ensemble
de la production cinématographique depuis l'invention du cinématographe
et , sans avoir une ambition d'exhaustivité, apporte des renseignements
essentiels sur tout un pan négligé de l'histoire du cinéma.
Plusieurs films font l'objet d'une étude approfondie dans le cadre de
ce numéro :
- Le legioni di Cleopatra (Vittorio Cottafavi, 1959-1960)
- L'ira di Achille (Mario Girolami, 1962)
- La battaglia di Maratona (Jacques Tourneur, Bruno Vaitali, et, bien
que non crédité, Mario Bava)
- Romolo e Remo (Sergio Corbucci, 1961)
L'analyse par Laurent Aknin du film de Vittorio Cottafavi met l'accent sur la
dualité de récit, l'un fantasmé (Caius, le héros
d'origine populaire, sans peur ni reproche, mais aussi sans la moindre attache
avec une quelconque véracité historique) et l'autre, qui s'appuie
" sur des évènements considérés comme réels,
solides, en un mot : "vrais", qui est également une fiction
mais sans être une pure fantaisie comme l'est le premier" (L. Aknin
: "Divine Cléopatre", op.cit., p. 21-25).
Le point de départ de l'étude due à Nadine Siarri-Plazanet
et relative à L'ira di Achille repose sur une comparaison entre
la source littéraire de l' Iliade et le film réalisé par
Mario Girolami. Cette étude est le résultat d'une expérience
menée au collège avec des élèves de sixième
qui avaient, dans un premier temps étudié l'Odyssée puis
avaient étudié l'Iliade à partir du film, étant
précisé que cette démarche se justifiait par " le
caractère très respectueux de la source d'inspiration (dans les
limites imposées par le cinéma en général et le
péplum en particulier )" (N. Siarri-Plazanet : "A propos de
La Colère d'Achille ", op. cit. , p. 34-39 ).
" Qu'est-ce qui fait le succès "'populaire" du péplum,
genre un peu démodé mais doté d'une seconde vie grâce
à la vidéo, et même, avec Le Destin de Youssef Chahine,
réutilisé avec éclat par un cinéaste contemporain
? "Ce n'est un secret pour personne" comme le dit le cinéaste
égyptien à propos de son film, le péplum qu'il imite plaît
parce qu'il est facile à décrypter : il y a de l'aventure, de
l'action, du grand spectacle, de l'exotisme, mais tout le monde comprend que
le sujet est actuel". Michèle Lagny se propose, dans son étude
"de préciser comment s'articulent ces traits spécifiques"
à partir d'un exemple plus ancien, La battagli di Maratona. Passionnante
analyse qui tisse un canevas d'interactions entre les éléments
de contemporanéité (la préparation et la promotion des
Jeux Olympiques à Rome, la nécessaire défense de la démocratie
en pleine crise Est-Ouest, etc.) et les fonctions identitaires du récit
filmique. Les libertés prises avec la connaissance historique sont alors
examinées dans leur relation avec la construction d'un imaginaire collectif
et ludique (M. Lagny : Sous le conformisme, la résistance", op.
cit , p. 48-53).
A partir de la proposition selon laquelle il est vain "de se livrer à
un faux procès sur la prétendue historicité des images",
Annie Collognat procède à une lecture analytique du film Romolo
e remo en mettant en perspective ses différents schémas référentiels
avec la propre fonction du texte fondateur de Tite-Live. Il en ressort que tant
le texte que l'image ont répondu chacun à une attente du public
en racontant une histoire qui ne prétendait pas en soi se voir reconnaître
la valeur de document historique: "Que ce soit pour glorifier les antiques
vertus de Rome et en instruire une société qu'il considère
en décadence, ou pour divertir les spectateurs qui aiment voir triompher
les bons contre les méchants, nos deux conteurs ne manquent pas de privilégier
les bienfaits de la Providence, s'inscrivant dès lors tous deux dans
une même perspective de l' Histoire" (Annie Collognat : "Ab
Urbe condita
Du mythe à l'écran : la naissance de Rome ",
op. cit., p. 63-69).
Ces différentes analyses sont ponctuées par quatre textes dus
à Michel Eloy qui procède à une synthèse des différents
courants de films à l'antique s'inscrivant dans les thématiques
respectives de l'Antiquité égyptienne ("L'Egypte : du fantasme
à l'Histoire", op. cit. p.14-20), de la mythologie grecque au cinéma
(op. cit., p. 28-33), de la période de la Grèce historique (op.
cit., p.42-47) et de Rome (op. cit. p. 56-62).
Karine Lannut se propose pour sa part d'aborder le genre du péplum dans
sa dimension fantastique, grande spécialité du cinéma italien
: Il est également un univers délirant dans lequel des surhommes
fantasmatiques subissent mille tortures et affrontent des cyclopes, des géants,
des vampires, des fantômes, des dragons, des amazones, des reptiles, des
hommes de pierre, des savants fous, des hommes-taupes et Serge Gainsbourg
"(Karine
Lannut : Le péplum fantastique, op. cit., p.72-74).
"Le péplum, genre populaire, est-il toujours un récit primaire
? ". Telle est ainsi formulée la problématique développée
ensuite par Françoise Thomé-Gomez. Procédant à l'examen
du " péplum parodique"et en particulier des deux films suivants,
Il Ladrone (1979) de Pasquale Festa Campanile et Monty Python's Life
of Brian (1979), l'auteur distingue deux postulations, le parapéplum
et le métapéplum avec pour critères de classement, "
l'examen du propos narratif dominant, de l'unité narrative porteuse du
propos dominant, de la réflexivité commentative, de l'actualisation
de l'action et du jeu pragmatique sur les inférences du spectateur"
(op. cit. p.75-83).
Approche plus ludique du péplum avec le texte de Gérard Dessere, "Vagabondage du péplum dans les autres genres". Une mine de références cinéphiliques révélant les multiples liens entretenus en la matière entre genres et sous-genres (op. cit., p.84-90). Lucas Balbo nous conduit pour sa part en Turquie et initie le lecteur à la série des Tarkan , haut lieu du cinéma populaire turc des années 1969-1973, proposant à la fin de l'article une filmographie rarissime (op. cit., p. 91-93).
La richesse de ce numéro de CinémAction est d'autant plus remarquable que s'y ajoutent un dictionnaire des personnalités marquantes du genre, dû à Laurent Aknin, et une bibliographie sur le sujet proposée par Claude Aziza.
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1/ Le cinéma muet et le film historico/mythologique
2/ Le péplum des années 30 : un cinéma engagé
3/ Amérique années 50. A la recherche du "spectacle total"
4/ Le péplum italien. Un cinéma d'auteurs ?
5/ Péplum années 60 : l'attrait d'un genre sur la spectatrice de cinéma.
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