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Le cinéma espagnol et la censure au début des années 60

 

 

Par Philippe Chiffaut-Moliard

 

On ne peut aborder le cinéma fantastique espagnol au tournant des années 60 sans examiner comme préalable la question de la censure. L'Espagne de Franco, celle du Caudillo bien sûr, est sans doute le pays dans lequel la censure a été érigée comme le plus absurde système de contrôle cinématographique. Le clergé et l'Opus Dei, d'une part, l'armée, d'autre part, l'aristocratie terrienne vieillissante enfin, trois forces bien souvent antagonistes ont cherché à imposer un cadre répressif puissant et dissuasif. Une très bonne approche de l'histoire de la censure en Espagne est fournie par Jean-Luc Douin dans son ouvrage intitulé "Dictionnaire de la censure au cinéma" (éd. PUF, collection Quadrige, 1998). On trouvera également des informations très utiles dans l'ouvrage très accessible de Jean-Claude Seguin, Histoire du cinéma espagnol paru en 1994 aux éditions Nathan dans la collection Cinéma 128.

En 1952, le système de censure évolue avec la mise en place de la Junta de classification y de censura de las pelliculas dont la mission est d'évaluer le contenu moral, politique et social des films. Mais la répression s'opère en fait à plusieurs niveaux. Tout d'abord au stade des aides financières de l'Etat : un système de classification faussement rationnel crée différentes catégories. Si par exemple, le film est classé en Première catégorie A, le producteur obtiendra de l'Etat une aide égale à 50% du budget (il s'agira de films d' "intérêt national", c'est-à-dire le plus souvent des films à sujets patriotiques). Si, en revanche, le film est classé en catégorie 3, il n'obtiendra aucune subvention. Mais la contrainte ne s'arrête pas à ce stade (on pourrait imaginer par exemple un producteur fortuné se fichant éperdument des aides de l'Etat ou bien encore un producteur capable de financer un film avec un budget ridicule...). Un film classé en catégorie 3 devient aussi un film suspect. Il sera alors très difficile de trouver un distributeur assez courageux pour se risquer à mettre à l'affiche un film risquant de provoquer des troubles par des petits groupes phalangistes bien organisés. Mieux encore, pour avoir le droit de distribuer des films étrangers (c'est-à-dire en fait les films hollywoodiens que le public espagnol souhaite voir), le distributeur ne doit proposer que des films classés au moins en catégorie 2A. Il pourra alors distribuer 4 films étrangers pour 1 film espagnol. Les recettes dépendant essentiellement des films ainsi importés, CQFD.

Les pouvoirs publics espagnols étaient toutefois conscients de la nécessité de promouvoir à l'étranger une image de marque de l'Espagne d'autant que le cinéma italien connaissait un essor énorme durant ces années cinquante. C'est ainsi que le Festival de San Sébastian a été créé en 1953. C'est ainsi également que quelques réalisateurs purent bénéficier d'une certaine liberté de ton tels Luis Garcia Berlanga et Juan Antonio Bardem. Pour le lecteur qui serait peu familiarisé avec cette époque du cinéma espagnol, on lui recommandera la vision des films suivants : Bienvenido, Mister Marshall ! (1952, L-B. Berlanga), Cômicos (1954, J.A. Bardem), Muerte de un ciclista (1955, J.A. Bardem), Historias de la radio (1955, Saénz de Heredia), Calle major (J-L. Bardem), Sendas marcadas (1957, Juan Bosch), Los golfos (1960, Carlos Saura).

C'est alors qu'en 1960 se produit un évènement majeur : le retour après vingt-quatre années d'absence de Luis Bunuel. Cédant à l'insistance de nombreux amis, soucieux aussi de retrouver sa famille après tant d'années d'exil, Luis Bunuel accepte de tourner un film en Espagne produit par la société U.N.I.N.C.I. qui réunissait alors un certain nombre de créateurs de gauche (Bardem, Berlanga, Fernando Rey, Carlos Saura, etc.). Et ce fut Viridiana présenté au Festival de Cannes en 1961 et qui y reçut la Palme d'Or. Le choc produit sur les festivaliers alla bien au-delà des espérances mais en retour, les autorités espagnoles, furieuses d'avoir été ainsi défaites et humiliées de voir l'Osservatore romano taxer de blasphématoire le film représentant l'Espagne à Cannes, firent feu de tous bois en séquestrant toutes les copies sur le territoire et en supprimant tous les documents administratifs relatifs au film. Viridiana mourut de "mort civile" en Espagne et la réalité même du film sera niée jusqu'en 1977, c'est-à-dire deux ans encore après la mort de Franco (le Caudillo bien sûr). Quant au directeur général de la cinématographie de l'époque, José Munoz Fontan, qui avait pris la responsabilité du film, il fut démis aussitôt de ses fonctions.

Au demeurant, le scandale provoqué par Viridiana a éclipsé l'importance d'autres films étonnemment novateurs et abordant par des voies détournées des sujets tabous comme l'homosexualité par exemple (ainsi la comédie musicale Diferente de Luis Maria Delgado, 1961, dont le générique se déroule sur des oeuvres de Garcia Lorca et d'Oscar Wilde). Il n'en demeure pas moins qu'après l'affront de Viridiana la censure espagnole fit preuve d'un nouveau zèle.

Le premier film de Carlos Saura, déjà cité, Los golfos, très remarqué à Cannes lors du festival de l'année 1960, ne put sortir en Espagne qu'en 1963. Le film Cuando estallo la paz de Julio Diamante, dont l'action était située durant la guerre 14-18, ne put être distribué, la censure estimant qu'il y avait là des allusions à la guerre civile espagnole. Et que dire des multiples coupures et modifications imposées au réalisateur Luis Garcia Berlanga pour son film El verdugo (Le Bourreau, 1963).

Pour achever ce bref aperçu sur une note d'humour, quelques exemples d'absurdités. Les films importés étant systématiquement doublés en espagnol, il était loisible aux censeurs de changer les dialogues ou de rajouter des phrases pontifiantes. Ainsi à la fin de Rocco e i suoi fratelli de Luchino Visconti (1960), il ne s'agit plus d'une graine de révolutionnaire mais d'un gentil fils de bonne famille. Et dans Mogambo de John Ford, Donald Sinden et Grace Kelly ne sont plus mari et femme (la représentation du couple étant jugée très discutable) mais frère et soeur (ce qui conduit du coup à des scènes bien proches de l'inceste! ). Quant au cinéma de genre fantastique, il était bien entendu redevenu inexistant (redevenu" car l'époque du muet espagnol contient des chefs-d'oeuvre du fantastique à redécouvrir (en particulier l'oeuvre de Segundo de Chomon). Et par la suite, il demeura très mal vu de situer en Espagne l'action de récits mêlant vampires ou autres loups-garous.