Le contexte socio-politique italien durant les années 70-80

 

Il s'agira simplement ici d'évoquer les principaux faits marquants ayant contribué à la grande instabilité de la société italienne au cours de la période considérée.

Pour la gauche italienne, le décès en 1964 de Palmiro Togliatti marque la fin d'une époque. Figure centrale du Parti communiste, Togliatti conserva jusqu'à son décès une aura de père fondateur (cf. la magnifique séquence documentaire dans Uccellacci e uccellini de Pier Paolo Pasolini, 1965). Son décès marqua la fin de certaines certitudes, d'une impossible union sociale née de la fin du fascisme.

Les années 60, comme dans bien d'autres pays occidentaux, outre le triomphe de la culture pop, sont celles de la prospérité, de la culture de consommation et du développement capitaliste à tout va. Un boom économique sans précédent qui accentua le différentiel entre le Nord et le Sud de l'Italie où la mafia renforçait considérablement ses réseaux de pouvoir. Mais à partir des années 1964-1965, les enfants du baby boom devinrent adultes et l'Italie découvrit un nouveau type de contestation exarcébée par la guerre du Viet-Nam, la fascination pour Cuba, la répression russe en Tchécoslovaquie, les évènements parisiens de Mai 68 (dans le domaine cinématographique, le festival de Venise qui se tint en septembre malgré unappel au boycott, accrut les tensions). Les révoltes étudiantes se multipliaient, avivées par la révélation de plusieurs scandales tel celui ayant impliqué le Service de Sécurité de l'Armée soupçonné un temps de se livrer à un vaste fichage et à des pratiques d'espionnage.

Mais le point de départ de ce qui fut une période de longue désagrégation du tissu social italien peut être situé à la date du 12 décembre 1969. L'attentat de la Piazza Fontana à Milan : 16 morts, plus de cent blessés. Avec l'invraisemblable enquête qui s'en suivit et la très tardive implication de l'extrême droite. Eprouvante année 1969 qui avait déjà été marquée par l'éclatement du PSI, par de graves dissensions entre le PCI et l'extrême gauche, par la formidable montée en puissance des grands trusts (ENI, Fiat,...) accaparant le pouvoir par le jeu du lobbying, des campagnes de presse et de la corruption. Les tentatives de réforme de la société italienne se heurtaient à une résistance très puissante du Vatican, malgré l'enthousiasme né de "Vatican II". C'est ainsi que la loi sur le divorce devint un enjeu national de société et qu'à la suite du vote de la loi nouvelle en 1970 une vaste campagne de signatures fut organisée contraignant le gouvernement a organiser un réferendum. L'année 1970 est aussi celle des grandes grèves en Calabre. C'est aussi au cours de cette même année que se constitua le groupe des Brigades rouges fondé par Renato Curcio.

S'engagea alors durant près de dix années une lutte féroce entre deux extrémismes, l'un, voulant frapper le systême capitaliste en théorisant une justification de la violence à l'encontre des personnes censées représentées l'oppression, l'autre, cherchant à instaurer en Italie une logique répressive de type fasciste. Aux Brigades rouges répondirent Ordine Nero (32 attentats entre 1974 et 1976 dont l'assassinat de 9 syndicalistes à Brescia et, sans doute, l'attentat sur le train Rome-Munich le 4 août 1974 qui fit 12 morts et 48 blessés), Suadre d'Azione Mussolini, Nuclei Armati Rivoluzionari, et surtout Ordine Nuovo issu du parti néofasciste MSI. Les ouvrages en la matière attribuent à cette mouvance de nombreux assassinats avant le terrible attentat de la gare de Bologne le 2 août 1980 (85 morts, plus de 200 blessés). Les Brigades rouges multipliaient pour leur part ce qui leur semblait sans doute des coups d'éclat (l'enlèvement du directeur du personnel de la Fiat en 1973, le "procès du peuple" du juge Mario Rossi en 1974, la fusillade aux jambes d'Emilio Rossi le 30 juin 1977 et surtout l'enlèvement puis l'assassinat d'Aldo Moro le 2 mai 1978 après six semaines de séquestration) et érigeaient l'assassinat en principe (117 victimes pour la seule année 1974). Terrible constat.

Pour mieux comprendre ce climat de très grande violence (outre l'action de la mafia !), un simple chiffre : en 1977, l'Italie connut 1693 attentats dont 435 contre des personnes. Et le pouvoir politique dans tout cela ? La situation n'était guère brillante. Spéculation immobilière, potentats locaux, fraude fiscale, peu de partis étaient épargnés et les alliances au Parlement ne cessaient de se défaire et de se renouer.

Tableau décidément très sombre avec l'implication de plus en plus forte de la C.I.A. inquiète de l'évolution de la situation et de la très réelle puissance du PCI d'Enrico Berlinguer (près de 35% des voix aux élections de 1976), le retentissant scandale Lockheed en 1975, l'assassinat de plusieurs magistrats en charge de dossiers de terrorisme ou de dossiers sur les parrains mafieux, les vicissitudes du "Compromis historique" avec la Démocratie chrétienne, choisi par le PCI.

Bilan nécessairement subjectif et incomplet d'une situation sociale fort complexe.

Le cinéma italien ne pouvait rester indifférent. A de très grands chefs-d'oeuvre internationalement primés et consacrés répondirent, avec le goût du paradoxe italien, de multiples réalisations usant certes sans vergogne des recettes commerciales les plus réductrices, mais inventant parfois, avec des instants de réel brio, des figures esthétiques originales pour exprimer les angoisses d'une société profondément agressée. C'est de ce cinéma là que nous nous proposons de parler dans cette rubrique de Cine-studies.

Mais avant, une brève chronologie prestigieuse.