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Etude d'un film Z : El Vampiro de la autopista (1970)
de José Luis Madrid DelaVena
El Vampiro de la autopista (connu également en distribution vidéo sous le titre The Horrible Sexy Vampire) appartient à cette nébuleuse de films tournés à la va-vite au gré des modestes opportunités de financement.
La fin des années soixante et le tout début des années soixante-dix voient exploser le phénomène "vampires" en Allemagne de l'Ouest. Bien sûr, ce phénomène était loin d'être isolé et, de la Californie à Jean Rollin, des studios de la Hammer aux plages d'Amérique du Sud, les vampires provoquaient partout de vrais coups de sang. Assez curieusement, ces mêmes années n'ont guère été productives en matière de littérature vampirique. En revanche, les fascicules à quatre sous, forme moderne des pulps, se sont multipliés dans des proportions assez phénoménales en envahissant les kiosques des gares, spécialement en Allemagne de l'Ouest. Chaque semaine apportait son lot d'aventures érotico-horrifiques avec pour héros Larry Brent, Macabros, John Sinclair ou autre Professeur Zamorra. Phénomène tout à fait passionnant pour les spécialistes de paralittérature.
Rien d'étonnant à ce que la République Fédérale d'Allemagne ait servi de terre d'accueil pour nombre de réalisateurs espagnols, le système de censure en vigueur dans l'Espagne franquiste excluant le tournage d'un "nudie" sur le territoire ibérique. El vampiro de la autopista a été ainsi tourné en partie dans le Bade-Wurtemberg, probablement en Forêt Noire.
Qui dit vampire en 1970 dit bien sûr érotisme avec l'espoir de déclencher peut-être un jour cette pornographie qui démange beaucoup de monde, spectateurs et marchands. La "libération sexuelle" est dans toutes les conversations mais notre Monsieur tout le monde n'ose pas fréquenter, triste et seul, les arrière-salles spécialisées. La pornographie doit s'afficher pour devenir fréquentable. Et les salles pornos apparaissent peu à peu à Hambourg et ailleurs. Des producteurs danois, suédois et allemands commencent à oeuvrer mais les circuits de distribution demeurent très limités et, à l'exportation, le marché français ne s'ouvre pas encore. Encore 24 mois et la déferlante pornographique envahira les écrans avec ses suites ubuesques en termes de censure, de débats politiques, d'analyses sociologico-anthropologiques. Les années 1970-1971 sont des années charnières : les "nudies" meurent de leur belle mort et les prudentes ellipses ponctuant les séances de strip-tease plus ou moins torrides vont bientôt laisser la place aux queues en érection.
El vampiro de la autopista est un film "fin de siècle" c'est-à-dire "d'avant le porno".
En 1970, son réalisateur, José Luis Delavena (signant ces films sous le pseudonyme José Luis Madrid Delavena) a 37 ans. Sa filmographie mérite d'être revisitée par tous les amateurs de cinéma bis. Il a débuté comme scénariste à l'aube des années soixante et s'est coltiné à tous les genres du cinéma populaire espagnol d'alors qu'il s'agisse de romances fleurant bon la Castille ou de comédies menées au rythme des castagnettes ou des courses cyclistes. Puis le réalisateur s'engouffre dans le filon du western et tourne les peu connus La Venganza de Clark Harrison (1965) , Tumba para un forajido (1965) et La balada de Johnny Ringo (1966). José Luis Delavena réalise en 1968 un "sous-James Bond", tendance pop, O.K. Yevtuschenko (1968), troisième aventure du personnage de Charles Vine, après Licensed to Kill (1965) de Lindsay Shonteff et l'ineffable Where the Bullets Fly (1966) de John Gilling qui réunit Tom Adams et la délicieuse Diana Lorys.
C'est un peu plus tard que José Luis Delavena va conquérir une certaine notoriété avec ses deux meilleurs films à notre sens, l'invraisemblable Jack el destripador de Londres en 1971, et Los Crimenes de Petiot en 1973, films au tempérament assez sadique. Toujours en 1973 il réalise La Hiena avec Adela Tauler, puis, en 1974, Siete chacales avec Diane Lorys et Patricia Loran. Suivent en 1975 deux films érotiques parodiques, El ultimo tango en Madrid et Strip-tease a la inglesa. Le réalisateur tournera par la suite quatre autres films dont Invierno en Marbella avec Karin Schubert. Sa carrière cinématographique cesse en 1984.
Au générique de El vampiro de la autopista nous trouvons Waldemar Wohlfahrt, alias Val Davis, qui fait là ses débuts au cinéma. Les aficionados du réalisateur Jesus Franco connaissent bien cet acteur qui, trois ans plus tard, incarnera le personnage farfelu de Maciste, tout d'abord dans Maciste contre la reine des Amazones (1973) puis dans Les Gloutonnes (1973). En 1977, il paradera au beau milieu de donzelles odieusement persécutées dans Love Camp, toujours de Jesus Franco.
A ses côtés, un acteur espagnol bien connu des spectateurs madrilènes des années soixante, Bernabe Barta Barri : western, film d'espionnage, thriller, il s'adapte à tous les rôles proposés. Quant aux dames, voici Adela Tauler (la première victime du baron Von Winninger et qui deviendra sept ans plus tard l'implacable directrice dans Love Camp déjà cité). Voici également Patricia Loran (la fiancée du comte) qui poursuivra sa carrière avec le même réalisateur en jouant dans La Hiena et Siete chacales.
A noter aussi l'emploi d'acteurs semi-professionnels, les troisièmes rôles féminins étant assumés par des néophytes (d'où quelques maladresses croquignolesques dans certains strip-teases). Deux solides spécialistes enfin : Francisco J. Madurga à la photo et Angel Arteaga qui a composé la musique.
Une histoire à dormir debout
Pour le lecteur qui voudrait bien nous suivre sans avoir encore vu le film, énonçons brièvement les composantes principales du récit.
Aux alentours d'une petite ville du Bade-Wurtemberg, un couple est assassiné dans un motel. La police semble n'avoir aucun indice à se mettre sous la dent, excepté bien sûr d'étranges marques constatées dans le cou des victimes. Un bon ami du commissaire, docteur de profession et spécialiste des vampires, a la réponse à ces crimes et entend convaincre la police du bien-fondé de ses thèses sur le vampirisme. Le lendemain soir, le commissaire, le docteur et deux autres policiers se rendent dans un mystérieux château situé dans le voisinage. Très vite, l'existence d'un vampire est confirmée en la personne du comte Oblansky, mort depuis un siècle. C'est alors que celui-ci surgit et tue un par un les quatre impudents. A la suite de ces nouveaux meurtres, l'enquête est confiée par le procureur à un inspecteur chevronné réputé pour ses compétences et son sens de la logique.
Par une étrange coïncidence, le dernier descendant d'une lignée bâtarde du comte Oblansky, Klaus, réinvestit le château de son lointain aïeul. Il se montre remarquablement inactif, occupant ses journées et ses nuits à ne rien faire si ce n'est à vider des bouteilles de whisky et à s'adonner à son passe-temps favori, la taxidermie. Pendant ce temps, les sorties nocturnes de l'aïeul s'avèrent sanglantes et les cadavres s'amoncellent. Décidément très perspicace l'inspecteur en charge de l'affaire commence à s'intéresser très sérieusement à Klaus. Mais il s'inquiète surtout de sa solitude et lui conseille d'abandonner sa vie de célibataire.
Peu après déboule la petite amie de Klaus. Cette circonstance n'a strictement aucune incidence sur le déroulement des évènements qui ne paraissent aucunement perturber la quiétude des habitants de la ville.
Le contact se noue enfin entre l'aïeul et son arrière-petit-fils au look branché. Il s'ensuit une petite partie de cache-cache, l'aïeul, décidément fripon, lui ayant demandé de mettre fin à son prétendu calvaire en lui plantant dans le coeur le fameux pieu salvateur, tout au moins si le jeune comte s'en croit capable. En fait le vampire commence à s'intéresser de très près à la gent féminine et spécialement à la charmante amie de son lointain descendant. Ses projets échouent au moment ultime, Klaus sauvant sa dulcinée d'un acte irrémédiable puis transperçant virilement de son pieu aiguisé la poitrine de l'aïeul. Entre-temps l'énigme policière a été résolue par l'inspecteur qui a mis la main sur un coupable sorti de nulle part. Quant à Klaus et à sa donzelle, il ne leur reste plus qu'à reprendre la route. Petit point de détail : tous deux ont la même teinte de cheveux blonds décolorés. Vampire et vampirette ?
Esprit de parodie et d'autodérision? Sans aucun doute. Le réalisateur/scénariste multiplie à l'envie l'absurdité mêlée d'humour. Si bien qu'il devient très difficile de déterminer ce qui semblerait relever d'un travail mal maîtrisé ou effectué à la va-vite et ce qui a été volontairement conçu en méconnaissance de quelques lois élémentaires de cohérence scénaristique (mais n'est-ce pas là une piste possible pour rassembler un vaste panel de films sous la rubrique "cinéma bis" ? Peut-être que oui, peut-être que non).
El vampiro de la autopista, c'est du "cinéma pulp" année 70. Tout comme un fanzine à quatre sous, on tourne les pages, quatre par quatre, on reluque de temps en temps une paire de nichons, on ne lit même pas le contenu des bulles et le tout pourrait finir au hasard d'un siège délaissé d'un compartiment de trains. El vampiro de la autopista n'en est pas moins un film assez malin sollicitant la complicité du spectateur sur le mode du "on ne comprend rien à cette histoire". Des personnages apparaissent et disparaissent au hasard des séquences, des plages entières de vacuité alternent avec les scènes voyeuristes. On s'amuse de voir l'acteur principal transformé selon, en vampire kitch ou en bon aryen, choisissant comme voiture de location, en plein hiver teuton, une Mercedes décapotable. On sourit à la vision de ce brave Klaus s'obstinant à aiguiser un long pieu à l'attention de son aïeul, ceci à quelques mètres de sa compagne réduite à faire tapisserie. L'homosexualité est le fil rouge de la petite fable : les couples hétéros ont très mauvaise presse.
El vampiro de la autopista est aussi l'un des films le plus "j'menfoutiste" de l'histoire du bis espagnol. Sa vision par des lycéens en classe de cinéma en devient recommandable, histoire de voir qui trouvera le plus d'erreurs de script et d'erreurs de montage. Il est assez extraordinaire de voir montés bout à bout des plans tournés en été en Espagne avec d'autres tournés en plein hiver en Allemagne. Un sol parfaitement sec peut se retrouver l'instant d'après recouvert de 15 centimètres de neige. Le héros peut débuter sa balade dans une toute petite ville de province et la poursuivre en longeant les devantures de magasins d'une ville comme Stuttgart, etc. Inutile d'envisager une quelconque idéologie subversive : c'est tout bonnement du n'importe quoi, ce qui ne laisse pas de surprendre. Un dénommé Al Peppard est crédité comme producteur du film. Le nom fleure bon le pseudonyme. La société de production Cinesfilms n'ayant à son actif que trois films tournés par José Luis Madrid Delavena, une hypothèse assez sérieuse serait que le réalisateur aurait tout simplement produit lui-même son film et aurait pu ainsi bricoler le métrage en tâchant de monter le moins mal possible des éléments totalement hétéroclites. Peut-être aussi des contraintes de budget ou des fantaisies de la censure administrative ont-elles conduit le réalisateur à couper, découper, monter et remonter son film, quitte à sacrifier les scènes les plus torrides.
Les principes de montage sont supposés garantir la construction d'un espace-temps unitaire enseigne-t-on dans les classes... Pourquoi ne pas s'interroger également sur les potentialités hypnotiques de l'objet film et sur les capacités du spectateur à accepter l'inacceptable dès lors que le produit est classé dans le genre Z ?
Un vampire invisible ? On aura tout vu...
José Luis Madrid Delavena a choisi d'exploiter la thématique de l'homme invisible ! C'est même là le fil rouge de l'histoire et le prétexte commercial pour inciter le public de l'époque à entrer dans la salle. Pourtant le réalisateur ne disposait manifestement d'aucun budget conséquent et ne pouvait donc recourir aux moindres effets spéciaux. Le résultat ? Du Z du plus bel effet à partir d'une idée de scénario pas forcément si saugrenue.
C'est un fait : la construction d'un film de vampire implique toujours la représentation d'une vraie/fausse disparition. Le vampire étant virtuellement immortel, sa disparition génère un passage du visible dans l'invisible, une dématérialisation de l'image en quelque sorte. Ce qui est alors possible dans un sens peut fort bien l'être dans l'autre. Le vampire peut apparaître au regard de l'humain selon sa fantaisie et venir au contact pour se substanter à corps perdu. Gage de supériorité s'il en est.
Il n'en demeure pas moins que la mise en scène d'un vampire invisible, c'est assez nouveau (tout au plus peut-on citer Joseph H. Lewis qui avait déjà expérimenté l'idée d'un fantôme invisible et assassin dans l'étonnant Invisible Ghost (1940) avec Bela Lugosi et Polly Ann Young). C'est presque une aberration cinématographique car en devenant invisible, non seulement le vampire n'est plus identifiable au moyen des codes habituels de pacotille mais surtout il perd par définition tous ses arguments de séduction. Plus de baiser du vampire ! En revanche l'invisibilité sied fort bien à un vampire qui, comme ici, s'apparenterait plutôt à un serial killer. Quelques esprits facétieux ajouteront qu'un personnage invisible coûte incontestablement moins cher au producteur : c'est en partie, mais en partie seulement, exact car la mise en scène d'un personnage invisible suppose des trésors d'ingéniosité pour rendre crédible la situation.
Le film fondateur (tout au moins depuis l'arrivée du parlant) dans ces histoires d'invisibilité au cinéma est bien sûr le chef-d'oeuvre de James Whale réalisé en 1933, The Invisible Man avec la voix de Claude Rains qui est le ressort essentiel du film, Gloria Stuart, William Harrigan et Henry Travers. Universal Pictures, qui détenait les droits sur le roman de H.G. Wells, fera procéder en 1940 à deux remakes assez réussis avec The Invisible Woman réalisé par Edward Sutherland (avec Virginia Bruce, John Barrymore et Oscar Homolka) et The Invisible Man Returns réalisé par Joe May (avec Cedric Hardwicke, Vincent Price et Nan Grey), avant d'exploiter encore le filon dans le cadre des films de propagande anti-nazie avec le méconnu Invisible Agent d'Edwin L. Marin (avec Ilona Massey, Peter Lorre et Jon Hall) puis de l'épuiser en 1951 avec Abbott and Costello Meet the Invisible Man (avec les inévitables Bud Abbott et Lou Costello). Epuisement tout relatif puisque en 1960 Edgar G. Ulmer réalise The Amazing Transparent Man.
Entre-temps, l'homme invisible est réapparu au Japon (Tomei Ningen Arawaru (1949) de Shinsei Adachi, Tomei ningen (1954) de Motoyoshi Oda, Tomei Ningen to hae otoko (1957) de Mitsuo Murayama), au Mexique avec El hombre que logro ser invisible (1957) d'Alfredo B. Crevenna, puis en Argentine avec El hombre invisible attaca (1967). En 1971, voici notre homme invisible confronté à la sexualité avec La vie amoureuse de l'homme invisible de Pierre Chevalier ou bien embarqué dans des aventures de plus en plus fantaisistes (L'inafferrabile invincibite Mr. Invisible, 1973, d'Antonio Margheriti). Mais son grand retour sera le fait de John Carpenter qui réalise en 1992 Memoirs of an invisible Man. En 1999 c'est au tour de Tim Burton d'adapter au cinéma un autre monument de la littérature fantastique, Sleepy Hollow d'après Washington Irving. Sans oublier le roman d'Italo Calvino, Le chevalier inexistant, qui a lui aussi fait l'objet en 1985 d'une belle adaptation due à Giacomo Battiati. Enfin, autre oeuvre très marquante dans cette thématique de l'invisibilité et de la détresse de ne pas être, le dérangeant Hollow Man (2000) de Paul Verhoeven.
Dans El vampiro de la autopista, notre vampire ne cesse d'aller et venir, étranglant au passage donzelles et damoiseaux. José Luis Madrid Delavena s'amuse de sa trouvaille scénaristique. Il expérimente des effets de mise en scène, il bricole, il bidouille, tout cela dans l'urgence et sans réel souci de fignolage. El vampiro de la autopista : un objet de consommation pour une société de consommation.
Philippe Chiffaut-Moliard (copyright, 2006)