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Taste the Blood of Dracula (1970)

de Peter Sasdy

 

 

Taste the Blood of Dracula est une incontestable réussite tant par la hardiesse des thématiques abordées que par la rigueur de sa construction scénaristique. Son réalisateur, Peter Sasdy, est d'origine hongroise. A la suite des évènements de Budapest, il s'installe en Grande-Bretagne et débute sa carrière professionnelle à la télévision. Ses talents sont très vite reconnus et dès la réalisation du téléfilm The Caves of Steel (1964) d'après Isaac Asimov, les producteurs de la BBC vont prendre conscience des grandes aptitudes de Peter Sasdy dans le genre du fantastique. Celui-ci signe ainsi plusieurs opus de la très bonne série télévisée Out of the Unknown qui mériterait aujourd'hui d'avoir les honneurs d'une rediffusion en France. Peter Sasdy aborde ensuite le genre du polar avec autant de réussite. Ayant eu ainsi l'occasion de diriger au gré des commandes de la BBC des acteurs aussi prestigieux que Peter Cushing ou Alexander Knox, la renommée de Peter Sasdy a conduit en 1969 Anthony Hinds à lui confier un premier long métrage avec la périlleuse mission de succéder à Terence Fisher.

La prise de risque était réelle même si Peter Sasdy pouvait compter sur la collaboration de plusieurs noms essentiels ayant contribué à la réussite du style Hammer.

Anthony Hinds, fils de Will Hinds (1887-1957) co-fondateur de la Hammer, avait fait la connaissance de Peter Sasdy à la BBC dans le cadre de la série Out of the Unknown. Ayant écrit deux ans auparavant, sous son pseudonyme habituel de "John Elder" le scénario de Dracula Has Risen from the Grave (1968) réalisé par Terence Fisher, Anthony Hinds souhaitait donner une suite à ce film en adoptant le principe scénaristique des serials Republic, c'est-à-dire en réutilisant la dernière séquence de l'opus précédent pour y apporter la variation scénaristique suffisante pour relancer un récit que l'on croyait clôt ou dont l'issue paraissait inéluctable. Taste the Blood of Dracula est un fort bel exemple de l'usage de cette technique dans le cadre d'un long métrage.

Anthony Hinds et Peter Sasdy choisissent comme directeur artistique Scott MacGregor, un des piliers de la Hammer, qui en cette année 1970 aura en charge, excusez du peu, outre la supervision de Taste the Blood of Dracula, celles également de Vampire Lovers, de Horror of Frankenstein et de Scars of Dracula, ce qui a conduit sans nul doute à cette unité stylistique qui rapproche les quatre oeuvres. Le montage est confié à Chris Barnes (The Plague of the Zombies, Dracula : Prince of Darkness, The Mummy's Shroud, A Challenge for Robin Hood, The Lost Continent, Crescendo). Une réussite éblouissante : un montage très nerveux qui impulse une fort belle dynamique aux dialogues filmés en champ/contrechamp.

La musique du film est composée par James Bernard à qui l'on devait déjà, entre autres, les partitions des deux derniers opus Hammer sur Dracula et Frankenstein . Le choix d'Arthur Grant comme chef opérateur (Dracula Has Risen from The Grave) renforce encore cette cohérence de ton souhaitée par Anthony Hinds.

Au casting, Christopher Lee bien sûr. A ses côtés, une pléiade d'excellents seconds rôles. Mention spéciale à Geoffrey Keen plutôt habitué aux rôles de commissaires ou de magistrats, et qui incarne ici le personnage de William Hargwood, père et mari autocrate, nimbé du respect dû au grand notable mais qui se perd dans l'inassouvissement de son terrible fantasme incestueux. Ses deux compères, Peter Sallis (Samuel Paxton) et John Carson (Jonathan Secker) se montrent également talentueux, l'un dans l'expression de sa peur manifeste face à des transgressions bien au-dessus de ses capacités, l'autre dans la fausse maîtrise manifestée devant des évènements de plus en plus monstrueux. Ralph Bates (le fils de Lord Courtley) incarne ce dandy faustien, clone de Dracula, et Anthony Higgins, alors gamin de 23 ans, le brave Paul Paxton qui affrontera Dracula pour sauver Alice, sa dulcinée. Mention encore à Russell Hunter (Felix) venu de la télévision et dont c'est la première apparition au cinéma, tout à fait remarquable dans son rôle de majordome homosexuel de bordel, et à Roy Kennear (Weller le marchand), lourdaud libidineux, indigne dépositaire des reliques de Dracula. Mais tous les intervenants mériteraient d'être cités sans oublier Keith Marsh et Peter May, le père et le fils apparaissant dans la séquence du prologue.

Et les actrices dans tout cela ? Linda Hayden (Alice Hargwood) tout d'abord. Une gamine de 17 ans assez époustouflante dont c'est la seconde apparition seulement au cinéma. Notre blonde ingénue vampirisée devient parricide et avide d'une relation maître/esclave entraînant dans sa quête sa bonne copine Lucy alias Isla Blair dont la carrière avait commencé un peu plus tôt. Toutes deux forment un couple assez alléchant de vampirettes avec cette réserve toute britannique qui sied aux réalisations Hammer. Linda Hayden incarne la mère résignée, Malaika Martin nous offre au bordel un numéro de danse langoureuse avec un boa manifestement en pleine forme. Quelques autres pépées agrémentent encore cette soirée si funeste pour notre trio d'amateurs de sensations fortes.

Taste the Blood of Dracula est un film à clés et si l'on prend un peu garde à la construction scénaristique le film dévoile une violence, une logique d'agression tout à fait surprenante pour un public "Hammer". Vampir Lovers, Scars of Dracula et, dans une moindre mesure, Horror of Frankenstein, développeront cette esthétique si éloignée de celle de Terence Fisher. La révolte gauchiste grondait-elle au sein de la firme si "british" ?

Quel est le point de départ de la petite fable ? Loin de la ville, lieu de perdition, les notables vivent une existence paisible. Le petit rituel social de la messe du Dimanche matin réunit une petite communauté qui feint de s'ignorer. Trois familles tiennent le rang : les Hargwood, sans doute la famille la plus fortunée, les Paxton et les Secker. Le très honorable Mr Hargwood n'a qu'une fille, Alice. Hautain, soucieux de la règle morale victorienne, William Hargwood a détruit avec le temps sa bonne épouse désormais résignée et qui sans doute depuis bien longtemps n'a plus eu le moindre contact sexuel avec son mari. Les Paxton sont des parvenus mais au moins Samuel Paxton a fait les choses bien comme il faut : un fils en premier, une fille en second. La situation des Secker est plus énigmatique : Jonathan Secker a perdu sa femme mais on ne connaîtra jamais les circonstances de cette mort. Il vit avec son fils Jeremy. William Hargwood, Samuel Paxton et Jonathan Secker feignent de s'ignorer en public pour mieux tromper leur petit monde. Chaque dernier Dimanche de fin de mois, tous trois se rendent au bordel, usant à cet effet d'un cérémonial privilégiant la hiérarchie. Car cette petite société d'individus a ses règles : William Hargwood la dirige. Mais la répétition est devenue routine et la routine a fini par créer l'ennui. Les voici parvenus au stade où les réjouissances proposées par le maître des lieux, Felix, n'excitent plus guère : il faut se droguer un peu pour exciter la bête.

Cohérence de scénario oblige, cette génération a procréé quatre fois dans un bref intervalle de temps et voici désormais quatre tourtereaux flirtant gentiment : Alice Hargwood n'a d'yeux que pour le jeune Paul Paxton et la soeur de ce dernier, Lucy, est proche des fiançailles avec Jeremy Secker. On batifole, on folâtre, tout cela dans le respect des règles de savoir-vivre. Certes il y a pour Alice et Paul la petite excitation née de l'opposition à la puissance paternelle mais tout cela ressemble à s'y méprendre à la pure et simple reproduction de schémas sociaux trop connus et finalement aliénants par leur pauvreté.

La ville et son bordel sont fréquentés par un autre individu, le fils de Lord Courtley : un archétype de l'aristocrate dévoyé renié par sa famille. Fleurant bon la débauche, ce rejeton de sang adoubé s'est lancé dans la pratique des messes noires et du culte satanique. Ce personnage métaphorise une première inversion des valeurs bourgeoises. En effet, il traverse l'existence sans avoir besoin d'argent, entretenu qu'il est par toutes les putains de la ville qui réclament sa présence. Alors que les uns abordent pitoyablement à intervalles réguliers les rivages de la transgression, Courtley a toutes les filles à ses pieds. Le bordel est pour lui un lieu transparent, il laisse ces pauvres bourgeois à leurs petits scénarios. Ce qu'il veut c'est bien autre chose que la simple fantasmatique sexuelle. Tel Faust il a déjà vendu son âme au diable. Ce qu'il ignore c'est qu'il n'est qu'un simple passeur. Le maître attend son heure. Dracula est un phénix traversant l'éternité.

 

* * * * * *

 

Le scénario de Taste the Blood of Dracula est construit de manière très rigoureuse : un prologue et 16 étapes.

Le prologue :

Séquence 1 : Le négociant Weller revient de voyage. Il voyage en diligence en compagnie d'un père et d'un fils désaxé. Weller tente de faire une petite affaire en proposant à ses compagnons de route un objet de pacotille. La négociation tourne court et Weller est violemment expulsé de la diligence. Il reste inanimé sur le sol, abandonné de tous.

Séquence 2 : Errant dans le bois après avoir repris ses esprits Weller découvre Dracula à l'instant où celui-ci, foudroyé par une croix en forme de pieu, disparaît. Seules ses reliques demeurent : sa cape, sa bague, un pendentif à son nom, et son sang qui se transforme en poudre.

Groupe séquentiel 1 : Dimanche matin

Séquence 3 : C'est la sortie de la messe du Dimanche. Tour à tour les Hargwood, Paxton, Secker et autres viennent saluer le prêtre.

Séquence 4 : De retour au domicile familial, William Hargwood entre en fureur à l'encontre de sa fille Alice qui a osé se signaler à la présence de Paul Paxton à la sortie de la messe. Sur ordre de son père elle devra passer la journée dans sa chambre.

Groupe séquentiel 2 : Dimanche soir

Séquence 5 : William Hargwood vient chercher en fiacre Samuel Paxton puis Jonathan Secker pour se rendre au bordel de la ville

Séquence 6 : Tous trois arrivent dans une rue mal famée et entrent dans un bouge réservé à la soupe populaire. A l'intérieur, par une porte dérobée, ils accèdent au bordel où ils sont accueillis par Félix.

Séquence 7 : Scènes de "réjouissances" dans la plus grande pièce du bordel.

Séquence 8 : Courtley arrive à son tour au bordel. Il cherche Dolly, sa putain préférée, et, pour ce faire, viole sans vergogne l'intimité des autres clients sans que Félix puisse s'y opposer. Courtley fait irruption dans la pièce réservée par William Hargwood. Il repart avec Dolly au nez et à la barbe de Hargwood, Paxton et Secker médusés.

Séquence 9 : Hargwood, Paxton et Secker ordonnent à Félix de faire sortir les autres filles puis l'interroge sur cet étrange personnage venu interrompre leurs distractions.

Séquence 10 : Un peu plus tard, tous trois retrouvent Courtley et lui proposent de faire un bout de chemin avec eux en calèche. Courtley anticipant un possible piège les prend de court en ordonnant au cocher de se rendre au Café Royal.

Groupe séquentiel 3 : Dimanche soir (suite)

Séquence 11 : Chez les Hargwood. Martha Hargwood vient rendre visite à Alice dans sa chambre, désolée de la punition ainsi infligée à sa fille.

Séquence 12 : Pendant ce temps au Café Royal, Courtley a vite fait de prendre l'ascendant sur ses trois convives. Il les met au défi de vivre avec lui une expérience bien plus excitante que les dérivatifs du bordel. Hargwood et ses deux compères acceptent.

Séquence 13 : Chez les Hargwood. Paul Paxton passe par le jardin pour se rendre sous la fenêtre de la chambre d'Alice. Là, il fait en sorte qu'elle découvre sa présence. Il lui propose alors de l'enlever pour s'enfuir ensemble. Alice refuse.

Séquence 14 : Au même moment Courtley et ses acolytes se rendent chez Weller. Il s'agit de lui acheter les reliques de Dracula que ce dernier a conservé dans un coffre depuis cette première nuit fatale. Le prix demandé est astronomique mais Hargwood et ses compères acceptent les conditions de Weller. Celui-ci dévoile à ses acheteurs ce que contient le coffre maudit.

Groupe séquentiel 4 : Dimanche soir (suite)

Séquence 15 : Après avoir été chercher plusieurs ustensiles indispensables à la cérémonie, les quatre lascars se dirigent vers un étrange cimetière abandonné qui jouxte une vaste chapelle.

Séquence 16 : Hargwood, Paxton et Secker pénètrent dans la chapelle à la recherche de Courtley. Celui-ci apparaît quelques instants plus tard en maître des lieux. Il met rapidement en place l'autel dédié à Dracula puis débute le cérémonial en versant dans chaque coupe un peu de la poudre rouge recueillie naguère par Weller. Puis, à la stupeur de ses hôtes, il se scarifie et verse un peu de son sang dans chaque coupe. Il s'ensuit une réaction chimique diabolique, une espèce de gélatine carminée à moitié liquide débordant des coupes. Courtley leur ordonne de boire. Terrifiés mais soumis, Hargwood, Paxton et Secker sont envahis par le dégoût et ne peuvent exécuter cet ordre. Hargwood se rebiffe alors et exige de Courtley qu'il montre l'exemple. Celui-ci, assumant son rôle de maître de cérémonie, accepte ce défi et boit dans la coupe maudite. Il s'écroule quelques instants après aux pieds des trois hommes qui, au lieu de lui porter secours, l'achève à coups de cannes dans un accès de violence.

Groupe séquentiel 5 : Dimanche soir (suite)

Séquence 17 : William Hargwood, un peu hagard, est de retour à son domicile. Il exige de son épouse puis de sa fille, convoquée à cet effet, qu'elles lui fournissent un alibi pour cette soirée si le besoin s'en faisait sentir. Peu après, il s'effondre en larmes.

Séquence 18 : Dans la chapelle, le corps inerte de Courtley se métamorphose en celui de Dracula.

Groupe séquentiel 6 : Mercredi suivant

Séquence 19 : Les deux couples de tourtereaux se livrent à une partie d'équitation dans les bois. Lucy annonce ses fiançailles avec Jeremy. Tous quatre se donnent rendez-vous pour la soirée chez les Allen qui doit se tenir le surlendemain.

Séquence 20 : La nuit suivante, Samuel Paxton est en proie à de violents cauchemars

Séquence 21 : Au même moment Jonathan Secker, dans sa bibliothèque se penche sur des ouvrages de vampirisme.

Groupe séquentiel 7 : Vendredi soir

Séquence 22 : Chez les Hargwood Alice, habillée pour la soirée chez les Allen, se voit interdire par son père de s'y rendre. Celui-ci, un peu ivre, se prépare à quitter son domicile pour se rendre chez Jonathan Secker lorsqu'il tombe nez à nez avec Paul Paxton venu chercher Alice. Il s'ensuit une brève altercation entre les deux hommes. William Hargwood à peine parti, Paul se rend sous la fenêtre d'Alice et lui intime presque l'ordre de l'accompagner au bal. Alice, ravie, le rejoint dans le jardin avant de s'enfuir avec lui.

Séquence 23 : La nuit est tombée. Dracula quitte son cercueil.

Séquence 24 : Au domicile de Jonathan Secker, le trio est réuni. Il est décidé de ne rien faire quant au cadavre de Courtley. Jonathan Secker s'inquiète de l'alcoolisme de William Hargwood et demande à Samuel Paxton de le surveiller.

Séquence 25 : Alice revient de sa soirée, accompagnée de Paul. Après un baiser passionné elle quitte son amoureux et escalade l'arbre pour rejoindre sa chambre. Elle y découvre son père cette fois ivre mort, armé d'une cravache. Ce dernier tente de la frapper mais elle évite le coup et s'enfuit par la fenêtre alors que son père s'est à moitié assommé en trébuchant tout seul. Dans le jardin Alice se retrouve face à Dracula. Celui-ci exerce immédiatement son pouvoir hypnotique de séduction mais au moment où il va accomplir l'acte ultime, William Hargwood survient, toujours à la poursuite de sa fille pour la fouetter. Alice, sur l'ordre de Dracula, affronte son père et le tue en lui assénant un très violent coup de bâton sur la tempe.

Groupe séquentiel 8 : Le lendemain matin

Séquence 26 : La police examine dans le jardin le cadavre de William Hargwood.

Séquence 27 : Au domicile des Hargwood l'inspecteur est pris à partie par Paul Paxton qui l'informe de la disparition d'Alice. L'inspecteur s'en contrefiche estimant qu'il s'agit d'une banale fugue. Cette réaction provoque la colère de Paul.

Groupe séquentiel 9 : Quelques jours plus tard

Séquence 28 : Enterrement de William Hargwood. Samuel Paxton ne peut dissimuler sa peur. Le cercueil mis en terre, Paul Paxton propose de raccompagner Martha Hargwood chez elle. Cachée à proximité, Alice, dans la même tenue que le Vendredi soir précédent, appelle discrètement Lucie. Elle lui donne rendez-vous pour le soir même sans lui révéler quoi que ce soit du mystère.

Séquence 29 : Au domicile des Hargwood, Paul s'apprête à prendre congé de Martha Hargwood. Il rencontre Jonathan Secker venu présenter ses condoléances. Paul l'informe de la disparition d'Alice. Jonathan Secker s'inquiète surtout de ce que la police pourrait s'investir un peu plus dans toute cette affaire.

Séquence 30 : Un peu plus tard, Alice, comme convenu, vient chercher en fiacre Lucy. A peine installée, Lucie s'inquiète de la très vive allure à laquelle galopent les deux chevaux. Cette course folle est stoppée brutalement. Alice entraîne Lucie vers le cimetière puis à l'intérieur de la chapelle maudite. Un peu effrayée, Lucy rencontre Dracula. Celui-ci prend possession de la donzelle sous le regard un peu jaloux d'Alice.

Groupe séquentiel 11 : Le jour suivant

Séquence 31 : Paul Paxton vient rendre visite à Jonathan Secker. Il s'inquiète à présent de la disparition de sa fille Lucy. Jonathan Secker accepte de se rendre avec lui à la chapelle.

Séquence 32 : Arrivés dans la chapelle, Samuel Paxton et Jonathan Secker constatent la disparition du cadavre de Courtley. Suivant la suggestion de Jonathan, Samuel Paxton aide ce dernier à bouger la dalle d'une sépulture. A leur stupeur ils découvrent à l'intérieur le corps de Lucy endormie. Jonathan informe alors Samuel de l'état de ses investigations et lui assène la terrible information : Lucy étant devenue à son tour vampire il faut lui appliquer le rituel du pieu dans le coeur. Samuel Paxton ne pouvant s'y résoudre Jonathan décide d'agir à sa place. Mais au moment ultime Samuel Paxton perd la raison et tire sur Jonathan en le blessant à l'épaule. Celui-ci parvient à s'enfuir hors de la chapelle mais il s'évanouit un peu plus loin. Samuel Paxton reste prostré devant le corps de sa fille toujours endormie.

Séquence 33 : La nuit est tombée. Samuel Paxton retrouve la raison et décide d'accomplir le rituel. Mais à l'instant de frapper à mort sa fille celle-ci se réveille. Samuel Paxton est pris de panique. Il est désormais cerné par Dracula et ses deux vampirettes, Alice et Lucy. Dracula leur ordonne d'user du pieu pour assassiner Samuel Paxton. Avec une joie sadique Alice offre à Lucie le plaisir de transpercer elle-même la poitrine de son propre père.

Groupe séquentiel 12 : Le jour suivant

Séquence 34 : Jonathan Secker, très affaibli par sa blessure, parvient à rentrer chez lui. Il a le temps d'écrire à l'adresse de Paul Paxton une lettre avant de s'évanouir à nouveau.

Séquence 35 : Chez les Hargwood, Paul vient rendre compte à Martha Hargwood de l'état d'avancement de ses propres recherches qui demeurent sans résultat.

Groupe séquentiel 13 : Le même jour mais dans la soirée

Séquence 36 : Jeremy Secker découvre son père encore effondré sur sa table de travail mais qui reprend peu à peu connaissance. L'attention de Jeremy est alors attirée par Lucy qui est cachée à l'extérieur dans le jardin.Fou de joie il se précipite mais c'est pour mieux être vampirisé à son tour.

Séquence 37 : Revenu dans le bureau de son père il frappe impitoyablement ce dernier en lui perforant la poitrine avec un poignard. Avant de mourir, Jonathan se voit contemplé par Dracula.

Séquence 38 : Dracula et Lucy repartent dans les bois. Lucy implore son maître pour qu'il la reconnaisse comme sa fidèle esclave. Dracula lui offre une dernière extase, fatale cette fois à Lucy.

Groupe séquentiel 14 : Le jour suivant

Séquence 39 : L'inspecteur et Paul se retrouvent au domicile de Jonathan Secker. Pour l'inspecteur, il s'agit tout simplement d'un parricide. Sans en prendre connaissance il remet à Paul la lettre que lui a écrit Jonathan.

Séquence 40 : Dans la chapelle. La nuit touche à sa fin. Dracula s'apprête à vampiriser définitivement Alice mais il est interrompu dans son acte par la survenance du chant du coq.

Groupe séquentiel 15 : Le jour suivant

Séquence 41 : Paul exécute méticuleusement les instructions qui figurent dans la lettre de Jonathan et place ainsi divers objets dans une sacoche.

Séquence 42 : Alice est allongée langoureusement à côté du cercueil dans lequel Dracula repose, attendant son réveil.

Groupe séquentiel 16 : Le même jour à la tombée de la nuit

Séquence 43 : En se rendant à la chapelle, Paul découvre en traversant les bois le cadavre de Lucy qui flotte au bord d'un étang.

Séquence 44 : Arrivé dans la chapelle, Paul Paxton réinstalle un autel plus conforme à la liturgie chrétienne. Malgré cela Dracula fait son apparition dès la nuit tombée. Alice ne répond pas à l'appel de Paul et continue de servir Dracula. Ce dernier est néanmoins ébranlé par la vision des croix disposées dans les lieux. Dracula répudie brutalement Alice. Celle-ci, par dépit ou vengeance, prend fait et cause pour Paul. Dracula s'est hissé en haut de la tribune où est installé l'orgue. Il engage une lutte à distance avec Paul en lui jetant des tuyaux arrachés à l'orgue. Mais une croix rouge vient illuminer le vitrail. Dracula le brise avec violence. En se retournant, il a une hallucination : celle de la chapelle transformée en une cathédrale prête à accueillir un service religieux. Ce tournoiement d'images fait perdre l'équilibre à Dracula qui vient s'écraser plus bas sur l'autel dans une posture christique. Son corps disparaît peu à peu et ne subsiste que sa cape, sa bague, son pendentif et son sang redevenu poudre. Paul et Alice quittent ensemble les lieux après un dernier regard de celle-ci en direction de l'autel.

 

Une étonnante richesse thématique

 

Taste the Blood of Dracula surprend par ses audaces et sa violence. Ce dernier mot pourra peut-être étonner certains car, exceptée la superbe séquence montée par Chris Barnes durant laquelle Samuel Paxton est châtié par Alice et Lucy, il n'y a point d'effet gore et l'esthétique demeure très contrôlée. Pourtant, voici un film où pas moins de trois parricides sont exécutés avec un certain délice et où la question de l'inceste est très clairement évoquée. Personne ne sera dupe, William Hargwood est totalement perverti par son désir de posséder sa fille. C'est bien évidemment la raison pour laquelle l'existence de Paul lui est insupportable. Durant la séquence 22 le bref dialogue entre Paul Paxton et William Hargwood est révélateur. Ce qui peut sembler constitutif a priori d'un Oedipe mal vécu (séquence 4) s'avère en réalité une tare autrement perverse. Un désir de viol réfréné depuis la petite enfance d'Alice. La mise en scène met très subtilement en lumière cette problématique lorsque (séquence 25) Alice, revenue du bal, découvre dans sa chambre la présence d'une silhouette sombre dans l'entrebaîllement de la porte. Un instant effrayée elle se pense rassurée lorsqu'elle réalise qu'il s'agit de son père mais tel est précisément le danger. Bien sûr, diégétiquement, il sera avancé que William Hargwood veut "simplement" corriger sa fille en la fouettant. Mais ce serait omettre les mots prononcés par William Hargwood qui, dans son état d'ivresse, avoue à sa fille avoir toujours rêvé de pouvoir la battre "comme lorsqu'elle était enfant". C'est aussi pourquoi William Hargwood a délaissé charnellement son épouse depuis des lustres et n'obtient plus guère de satisfaction au bordel quand bien même le bon Felix lui offrirait de jeunes et tendres demoiselles (les propos de Felix ne souffrent aucune ambiguïté). Si bien que la cravache brandie sur Alice métaphorise à s'y méprendre un phallus incestueux. Le châtiment sera à la hauteur de la transgression : Alice affrontera elle-même son père et l'abattra comme un chien.

La représentation de la violence n'est pas nécessairement affaire de traits sanguinolents. Ce peut être aussi l'expression d'un rapport dominant/dominé lorsque cette relation ne tient qu'à un rapport de forces. Sitôt le dominant affaibli, le dominé expulse ses frustrations et peut se conduire en bête féroce. Stanley Kubrick explorera cette thématique en 1971 avec A Clockwork Orange mais Taste the Blood of Dracula participe de ce courant. Preuve en est la séquence 16. Courtley à terre, agonisant, rampant aux pieds de William Hargwood, se fait alors massacrer à coups de canne par nos trois lascars qui étaient précédemment sous son emprise. Violence d'autant plus légitimée aux yeux des bourreaux que Courtley prétendait braver tous les codes sociaux au point même de venir violer au bordel l'espace de jeu de ces messieurs (nous songeons à ce cinglant dialogue durant lequel en réponse à William Hargwood qui lui conteste le droit d'agir de la sorte Courtley lui assène : "- But I Have !").

Le trio Hargwood, Paxton et Secker est également voué à s'entre-déchirer dès lors que leur micro société fonctionne sur cette règle du dominant/dominé (durant la séquence 5, les deux haltes du fiacre au domicile de Paxton puis au domicile de Secker sont l'occasion d'un petit jeu gratuit avec le langage fondé sur le seul rapport de forces). William Hargwood est le maître puisqu'il est le plus riche (lui seul à une bonne à son service) mais sitôt affaibli par son ivrognerie son pouvoir est mis en doute par Jonathan Secker (séquence 24). Mais c'est surtout durant les séquences 32 et 33 que le réalisateur développe cette idée en nous faisant découvrir un Samuel Paxton pris de fureur et tirant presque à bout portant sur son complice dont la supériorité tenait non plus à l'argent (comme William Hargwood) mais à l'intelligence (souvenons nous qu'alors que William Hargwood s'adonnait à l'alcool et que Samuel Paxton était en proie à de violents cauchemars, Jonathan Secker tentait de trouver dans les livres des réponses à l'inimaginable scène vécue par eux trois). Samuel Paxton est en quelque sorte le détenteur des peurs les plus archaïques (ainsi il ne peut supporter la cérémonie de l'enterrement) et de la violence insurmontable générée par celles-ci. Cette formidable régression est exploitée par Peter Sasdy lors de la mise à mort de Samuel Paxton par sa propre fille Lucy avec l'aide d'Alice. En utilisant l'objet du pieu comme instrument de supplice destiné cette fois à Samuel Paxton, Peter Sasdy met en scène une inversion métaphorique bouleversant le code de représentation propre au genre du film de vampires. La monstruosité de l'acte, si facilement admise lorsque la victime est présentée comme vampire, devient alors immédiatement palpable.

A l'inverse de la génération des William Hargwood et consorts, Peter Sasdy imagine pour la jeune génération, celle des Alice, Lucy et autre Paul, un conformisme non violent des plus insipide et semblant satisfaire chacun tout au moins jusqu'à l'arrivée de Dracula. Paul Paxton se prépare à reproduire les mêmes schémas répressifs sous couvert d'un romantisme de pacotille. Lorsqu'il vient proposer à Alice de le suivre il agit en fait dans une logique de rapt au sens de la littérature classique du 18ème siècle. Il justifie surtout son action aux yeux d'Alice par le fait qu'il dispose désormais d'un patrimoine qui lui a été légué par son oncle (séquence 13). Un peu plus tard, après la mort de William Hargwood, il prend possession de la maisonnée Hargwood avec une certaine légitimité comme substitut masculin à la disparition du père (séquences 29 et 35). Il agit dans le respect de l'autorité légale et ce n'est qu'après avoir pris conscience de l'inefficience de la Loi (séquence 27) qu'il se décide enfin à prendre l'initiative. Lucy est présentée comme une petite écervelée surtout soucieuse de montrer sa bague de fiançailles. Alice se comporte comme une jeune fille infantile (dans la séquence 22, interdite de sortie, Alice est sagement allongée sur son lit un petit nounours dans les bras) et respectueuse de l'autorité. Désireuse, tout comme Lucy, d'une relation maître/ esclave avec Dracula, Alice devient vite jalouse (séquence 30) et réagit par dépit lorsque Dracula l'abandonne à sa petite existence (séquence 44). En définitive, Alice et Lucy sont simplement instrumentalisées par Dracula comme bras séculiers.

Le film se referme sur une des séquences les plus énigmatiques du cinéma vampirique avec la chute de Dracula qui s'achève de manière quasi christique, Dracula gisant sur l'autel de la chapelle les bras en croix avant de disparaître.

La représentation de Dracula dans Taste the Blood of Dracula est surtout celle d'une désespérance métaphorisée par une fort belle idée iconographique, celle des larmes de sang conférant au visage de Christopher Lee une infinie tristesse. Déjà, lors de la deuxième séquence, empalé sur cet immense pieu de forme cruciforme, Dracula nous apparaissait d'emblée comme sujet d'une étrange Passion, seul et abandonné de tous, dans un autre espace/temps. Sa disparition avait laissé subsister son sang transformé en poudre, référence obligée au dogme de la transsubstantiation. Recueillie par le seul témoin de la scène, le marchand Weller, cette poudre avait été conservée en cachette par ce dernier dans son misérable commerce. A dire vrai seul l'appât d'un impossible gain avait justifié l'action de ce personnage éjecté quelques instants auparavant de la diligence par un très étrange simple d'esprit parce qu'il voulait précisément inventer une valeur à un objet dérisoire pour en faire commerce.

Réformant profondément la tonalité des précédents films Hammer relatifs au vampirisme, Peter Sasdy réoriente cette thématique sur un terrain très contemporain en 1970, celui du religieux. L'année précédente, Londonderry a été en proie à de très violentes manifestations et l'Irlande du Nord s'est enfoncée peu à peu dans la guerre civile. L'armée britannique dut s'installer durablement à Belfast et le pire était à venir avec le lugubre "Bloody Sunday" en 1972. En étroite corrélation avec ces évènements Taste the Blood of Dracula multiplie les références liées aux questions dogmatiques (la séquence 16 est même tout entière conçue comme une eucharistie démoniaque). Cette approche est loin d'être neutre. Un détail dans la mise en scène mérite l'attention. Lorsque Paul Paxton revient dans la chapelle pour mettre fin à l'inversion créée par Courtley, il prend soin de disposer deux chandeliers blancs sur l'autel ainsi qu'une croix. Pour le spectateur français peu au fait des péripéties de l'histoire de l'Angleterre, l'importance de ce détail ne sera peut-être pas perçue pleinement.

Cette iconographie est pourtant très fortement signifiante. Au risque de schématiser, la reine Elisabeth I, après avoir un temps suivi le Parlement et défendu les thèses de la Réforme protestante, provoqua un évènement capital en 1559. Lors d'une messe dans la chapelle royale les autorités de l'Eglise anglicane découvrirent avec stupeur que deux chandeliers blancs et une croix avaient été disposés sur l'autel. Cet acte prit une dimension considérable, les Protestants voyant là un coup d'arrêt du pouvoir royal à l'extrémisme religieux du Parlement et les Catholiques le signe d'une conciliation destinée à leur faire accepter la religion réformée par la reine comme une religion du Royaume ("cujus regio, ejus religio"). Mais dans le même temps la reine Elisabeth I fit rédiger un texte aux termes duquel il était déclaré que la cérémonie de la communion ne devait pas être accompagnée de transsubstantiation. Ce faisant la reine consacrait le dogme protestant rejetant la présence de Jesus dans l'hostie. La guerre civile religieuse se profilait dans tout le royaume et ces deux évènements furent compris comme une volonté royale de désamorcer ce terrible climat de violence. Cette initiative politique fut une réussite.

Par ailleurs la transsubstantiation du sang du Christ en vin ne devînt dogme qu'en 1215. Ce dogme fut maintenu par la suite mais dès 1416 il fut décidé que seul le prêtre boirait le vin durant le culte. Luther en fit un argument majeur de contestation considérant cette pratique comme de l'idolâtrie. Pour cette raison et bien d'autres l'Europe fut mise à feu et à sang durant tout le 16ème siècle. Taste the Blood of Dracula : un titre si évocateur ! Car ici c'est le sang de Dracula qui fait l'objet de l' "eucharistie" avec le déchaînement de violence qui s'en suit. Rappelons aussi que le vampire connut sa naissance au 18ème siècle corrélativement à la sécularisation de l'âme lorsque l'épreuve du corps, les craintes de la putréfaction faisaient obstacle à l'idée de rédemption, d'éternité. En revanche, dans une approche littéraire, le vampire en reprenant corps ad aeternam était accueilli comme substitut ou lieu de refuge, voire même comme vecteur de liberté pour ceux qui s'opposaient à la conception divine du monde et à toutes les guerres engagées au nom de celle-ci.

On mesure alors d'autant mieux la force du stupéfiant final imaginé par Peter Sasdy durant lequel Dracula, après avoir détruit le vitrail offrant d'une croix rouge sang le passage à la lumière, est littéralement déstabilisé et anéanti par ses propres hallucinations visuelles et surtout sonores, un immense tumulte ayant envahi l'espace de culte. Nul doute qu'à la vision du film, le spectateur anglais de l'époque a été à même de se remémorer ces évènements fondateurs de la religion anglicane. En ces temps de troubles et de nouvelles haines religieuses, un appel à la réconciliation pouvait aussi être perçu dans ce film d'apparence si anodine.

 

Ph. Chiffaut-Moliard (copyright mars 2004)