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La morte non ha sesso (1968) de Massimo Dallamano
Fiche technique
Production
Filmes cinematografica, Roma / PAN Film, Dusseldorf / Top Film, Munich
Directeur de production : Giancarlo Marchetti
Inspecteur de production : Mario Barboni
Secrétaire de production : Luigi Sellarione
Scénario et dialogues
Giuseppe Belli / Massimo Dallamano / Vittoriano Petrilli / Peter Kintzel / Audrey Nohra
à partir d'un sujet de Giuseppe Belli
Musique : Gianfranco Reverberi (direction musicale : Giampiero Reverberi)
Directeur de la photographie : Angelo Lotti
Chef opérateur : Giuseppe Gatti, assité de Giorgio Schwartze
Décors : Hans Hutter / Giorgio Aragno
Régie : Giancarlo Marchetti
Son : Alessandro Sarandrea
Effets spéciaux : Raul Ranieri
Date de sortie en Italie : Novembre 1968
Durée : 95'
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Casting
John Mills : L'nspecteur Franz Bullow
Luciana Paluzzi : Liza, son épouse
Robert Hoffmann : Max Lindt
Renate Kasché : Marianne
Tullio Altamura : Ostermeyer
Carlo Hintermann : Mansfeld
Enzo Fiermonte : Siegert
Loris Bazzocchi : Kruger
Vanna Polverosi : Ursula
Rodolfo Licari : Olaf
Bernadino Solitari : Muller
Carlo Spadoni : Eric
Giuseppe Terranova : Rabbit
Robert Van Daalen : Le docteur Gross
ainsi que Jimmy il Fenomeno, Paola Natale, Mirella Pamphili
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L'année 1968 est une année faste pour la société de production italienne Filmes cinematographica qui obtient un fort joli succès commercial avec le film d'Henri Verneuil, La Bataille de San Sebastian, réalisation de facture internationale qui illustre la très forte pénétration du marché cinématographique italien par le cinéma hollywoodien. A cette époque un jeu complexe de capitaux permettait tout à la fois aux producteurs de se risquer dans d'importants budgets et de mettre en oeuvre des projets bien plus modestes élaborés au moyen de petites coproductions européennes, le plus souvent avec des sociétés allemandes (ici la Pan-Film, Dusseldorf et la Top film ,Munich) ou espagnoles. Un film comme La morte ha non sesso était au moins assuré de bénéficier d'une distribution en Italie, en France et en République Fédérale Allemande, dans un circuit de salles secondaires. La durée d'exploitation n'en était pas moins très brève et, ceci explique cela, il n'était pas question de procéder en amont à des investissements très onéreux. En bref, au plan économique, La morte ha non sesso doit s'entendre d'un film doté d'un modeste budget.
Les contraintes financières étaient ce qu'elles étaient et les techniciens devaient faire avec. En revanche, le film étant conçu sans enjeu réel de profit, les réalisateurs et équipes techniques disposaient d'intéressantes marges de manoeuvre : place pouvait être donnée à l'érotisme, au phénomène de la drogue, à la caractérisation de personnages échappant aux standards d'un cinéma sous contrôle. Le système permettait également un profond renouvellement des cadres car Cinecittà tournait à plein régime et manquait de metteurs en scène. De nombreux techniciens (chefs opérateur, monteurs...) se sont ainsi vus donner leur chance et passèrent à la réalisation (les exemples abondent : Umberto Lenzi, Lucio Fulci, etc.). Massimo Dallamano fut l'un d'eux.
Milanais, né en 1917, Massimo Dallamano passe toute sa jeunesse dans une Italie fasciste d'abord conquérante puis dévastée par la guerre. Passionné par le cinématographe, il acquiert une grande technique en optique et fait ses débuts en 1946 dans le cinéma commercial en qualité de caméraman puis de chef opérateur. En 1952 il dirige la photographie dans deux films à succès, l'un réalisé par Cesare Barlacchi, La Favorita (une adaptation de l'opéra de Donizetti avec Sophia Loren), l'autre par le déjà brillant Vittorio Cottafavi, Il boia di Lilla. Le film de cape et d'épée devient une spécialité pour Massimo Dallamano (Le avventure de Cartouche de Gianni Vernuccio en 1954, Le notti di Lucrezia Borgia de Sergio Grieco en 1959). Puis c'est le nouvel âge d'or du peplum italien. Vittorio Dallamano travaille avec le génial Victor Tourjansky sur Ercole il grande (1959) et sur I Cosacchi (1960). Il signe la fort belle photo de Nefertiti, regina del Nilo (1961) de Fernando Cerchio.
1964 est l'année de sa rencontre avec Sergio Leone et Clint Eastwood. Massimo Dallamano se voit confier la direction de la photographie dans Per un pugno di dollari (1964) puis dans Per qualque dollaro in più (1964). En 1967, Massimo Dallamano passe à la réalisation avec Bandidos (avec Terry Jenkins et Enrico Maria Salerno) qui offre une thématique récurrente dans l'oeuvre de Dallamano, celle de l'homme refusant d'assumer une fonction virile et préférant user de stratagèmes pour aboutir à ses fins. Le film ne fut guère remarqué, ce qui n'est guère surprenant puisque plus de 70 westerns furent tournés cette année-là en Italie.
La morte ha non sesso est le deuxième long métrage de Massimo Dallamano. Au générique, un immense acteur britannique, John Mills (l'inspecteur Franz Bullow), consacré par la critique deux ans plus tard pour sa performance dans Ryan's Daughter (1970) de David Lean. A ses côtés, la superbe Luciana Paluzzi (Liza) alors âgée de 29 ans (Baharani dans Der Tiger von Eschnapur (1959) de Fritz Lang, Hélèna dans Le Vice et la vertu (1963) de Roger Vadim, Fionna Volpe dans Thunderball (1965) de Terence Young). Les deux acteurs se connaissaient fort bien puisque l'année précédente ils avaient travaillé ensemble sur Chuka (1967) de Gordon Douglas.
Comme troisième comparse, Robert Hoffmann (Max Lindt), qui débuta en incarnant le tout jeune Chevalier de Lorraine dans la série des Angélique avant de jouer l'éternel beau gosse blond bien barraqué, très apprécié du public féminin.
La partition musicale a été confiée à Gianfranco Reverberi qui développe une trame musicale fondée sur quatre thèmes aisément reconnaissables, en tout premier lieu celui du générique (très pop avec une hommage appuyé à John Barry) qui vient densifier à plusieurs reprises les effets de suspense.
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Le film présente comme argument une idée scénaristique ahurissante. Un brillant inspecteur de police, récemment marié, qui enquête sur une série de meurtres liés au trafic de narcotiques, est en proie à une jalousie obsessionnelle, persuadé que sa femme Lisa le trompe. Alors qu'il vient d'arrêter seul le tueur à gages mandaté par un cador du trafic de drogues, l'inspecteur, agissant dans un clivage délirant, décide de pactiser avec lui et de lui proposer... de tuer sa propre femme en échange de sa liberté. Bien "mâle" lui en prend puisque le dénommé tueur, non sans avoir hésité, n'exécute pas son contrat et devient l'amant de la femme de l'inspecteur. Ce que tous deux ne savent pas c'est que Lisa est en réalité la maîtresse du chef du réseau de narcotiques, chargée l'année précédente de séduire l'inspecteur et de se marier avec lui pour être à l'affût de toutes les informations souhaitées. Un ver dans le fruit en quelque sorte. L'inspecteur et le tueur à gages y perdront la vie. Pour la morale finale de l'histoire, le réseau sera démantelé et Lisa sera arrêtée.
Tiré d'un roman de Giuseppe Belli (crédité comme co-scénariste avec Vittoriano Petrilli, Massimo Dallamano, Peter Kintzel et Audrey Nohra), La morte non ha sesso est un petit bijou d'inventivité, d'audace et d'humour. Quelques esprits chagrins s'agaceront des quelques défauts de fabrication qui émaillent le film. La morte non ha sesso serait un exemple exquis pour ce type d'attitudes tant le film oscille entre moments de grande saveur et simples procédés. Nous préférons admettre une bonne fois que le film doit être vu et apprécié pour ce qu'il est : une brillante fantaisie policière, inaboutie mais bourrée d'idées. Les allusions hitchcockiennes sont évidentes. Lorsque l'inspecteur Franz Bullow (alias John Mills) parcourt dans son automobile la ville de Hambourg, l'obsession qui l'habite renvoie nécessairement à James Stewart et à Scottie Ferguson (Vertigo, 1958). Les scènes dans lesquelles Max Lindt est sur le point d'exécuter Lisa nous rappellent évidemment Suspicion (1941). Ces réminiscences sont pur plaisir et ne constituent en rien un agrégat de recettes cinéphiliques.
La réussite du film tient non seulement à son rythme, à la qualité de certaines séquences, mais aussi à la construction de ce couple de personnages (Inspecteur Bullow / Lisa) qui évoque nécessairement la figure de Sacher-Masoch. Précisément, l'année suivante, Massimo Dallamano réalisera Le Malizie di Venere, une adaptation de La Vénus à la fourrure dont la thématique est déjà en germe dans La morte ha non sesso. Le film recèle par ailleurs des paramètres très signifiants qui parcourent nombre de réalisations rangées sous la rubrique giallo : les meurtres sont exécutés à l'arme blanche par un tueur masqué et ganté de noir, Massimo Dallamano s'emploie à mettre en scène l'ambivalence sexuelle des personnages, spécialement celui de Lisa, superbement manipulatrice, la fable policière est vite supplantée par une lecture psychologique, l'érotisme s'invite peu à peu au point de faire littéralement voler en éclat, sur le mode de l'inversion, le principe de cohérence scénaristique. C'est ainsi que le pacte conclu entre l'inspecteur et Max Lindt constitue une aberration réjouissante au regard d'une certaine doxa du récit filmique.
La qualité de jeu des acteurs, l'efficacité de la partition de Gianfranco Reverderi, quelques moments très travaillés de mise en scène, font de ce polar italo/allemand, mi-krimi, mi-giallo, un film tout à fait passionnant.
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Un personnage est au centre de toute la petite fable : un dénommé Shermann. Il n'apparaît que durant l'épilogue avec la brève séquence de son arrestation. Shermann est en quelque sorte un MacGuffin hitchcockien. Posé d'emblée comme un puissant trafiquant de stupéfiants, Shermann est tout à la fois l'ennemi juré de l'inspecteur Franz Bulow, le commanditaire du tueur à gages Max Lindt et l'amant de Lisa. C'est lui qui dirige la bande de malfrats de Hambourg, qui fixe les contrats sur telle ou telle victime, qui manipule à sa guise Lisa, une ancienne droguée impliquée naguère dans une sale affaire.
Si l'ombre de Shermann investit tout le récit filmique c'est par l'entremise du regard porté sur lui par les trois personnages (Bulow / Lisa / Max). L'inspecteur Bulow l'identifie de manière certaine comme l'ennemi à abattre. Et c'est précisément la raison pour laquelle Shermann a jugé nécessaire de placer Bulow sous contrôle en lui fourrant dans les pattes Lisa. La vision de Max Lindt est plus confuse : l'identité de Shermann ne lui est pas connue. Tueur à gages, il sait sans doute pour qui il travaille mais il n'a affaire qu'à des intermédiaires et ne rencontre jamais le boss. Max Lindt est une sorte d'électron pas tout à fait libre car sous l'emprise du chef.
Il y aurait du Mabuse dans ce personnage de Shermann, être invisible, intouchable, qui agît en toute impunité. Mais l'analogie n'a pas lieu d'être poussée plus avant. Ce Mabuse / Shermann là, Massimo Dallamano n'en a cure. En ce sens, il y a ici rupture avec les krimi réalisés au début des années soixante à la suite de la résurgence du mythe par Fritz Lang en 1960. Point de système mégalomaniaque dans La morte non ha sesso, point de mise en scène générée par une figure omnipotente.
La morte non ha sesso nous raconte tout au contraire de quelle manière Shermann / Mabuse peut se trouver piégé par la névrose. L'idée scénaristique assez géniale de Giuseppe Belli est la suivante. Alors que le rapport Bulow / Shermann est présenté d'emblée comme semblant totalement sous la maîtrise de ce dernier (à chaque fois que l'enquête avance, le témoin ou l'indic susceptible de conduire Bullow à Shermann est impitoyablement liquidé), l'ordre mabusien va se trouver anéanti du fait de la jalousie obssessionnelle et maladive de l'inspecteur Bulow. De manière astucieuse, Massimo Dallamano se garde bien de configurer l'hypothèse du cocufiage et opère sur le seul terrain de l'allusif. En revanche, le réalisateur, suivant le modèle de Vertigo (1958) construit son récit sur le mode du doute.
L'inspecteur Bulow est un personnage confronté non pas à une femme (Lisa) mais à un insoluble vertige d'identification / appropriation. Qui est donc cette femme qui a fait si brutalement irruption dans sa vie au point de l'aveugler, lui, l'inspecteur Bulow, ce remarquable limier célibataire ? Comment se fait-il qu'il ait pu choisir Lisa, cette fille ramassée au cours d'une rafle, et qu'il en soit devenu si accroc au point de se marier avec elle, à la surprise de ses supérieurs hiérarchiques et de ses propres subalternes ? Quelle névrose le conduit à accepter l'humiliation de la chambre séparée ? L'inspecteur Bulow est une figure dédoublée qui souffre de manière indicible et muette, fruit d'une obsession qui l'aveugle au point de lui faire perdre toute rigueur professionnelle dans l'affaire Shermann (à plusieurs reprises, Bulow abandonne subitement le cours de l'enquête, en proie à ses pulsions névrotiques).
Le film change alors de registre. Il ne s'intéresse plus tant à l'enquête (d'ailleurs celle-ci est presque arrivée à son terme à l'orée des 45 dernières minutes, grâce à la survenance humoristique d'un indice providentielle : Bulow a mis la main sur Max Lindt et le réseau de trafiquants est tout prêt de s'effondrer comme un château de cartes) qu'au seul personnage de Bulow. La fonction de clivage n'offre plus assez de résistance. Fou de jalousie, l'inspecteur Bulow profite d'un instant de pouvoir absolu (lui seul vient de capturer Max Lindt à l'insu de sa hiérarchie) pour inverser la règle du jeu : Max Lindt devra tuer Lisa en échange de sa propre liberté ! Un retournement scénaristique d'autant plus drôle et sidérant que la rage de Bulow, loin de s'apaiser, va trouver sa raison d'être puisque Max et Lisa vont devenir amants.
Le piège peut alors se refermer sur tous les protagonistes. Max, qui ignore tout de Lisa, devient un personnage très encombrant pour Shermann. Lisa est déchue de sa fonction manipulatrice : bien pis, c'est elle qui se trouve séduite par son assassin potentiel, ceci à la demande de son propre mari. Quant à l'inspecteur Bulow, un éclair de lucidité lui permettra de prendre conscience de sa fureur névrotique mais trop tard. La morte non ha sesso (traduction littérale : la mort n'a pas de sexe) est une petite fable énigmatique qui invite le spectateur à pénétrer dans un monde de leurres et de faux-semblants.
Philippe Chiffaut-Moliard (copyright 2006)