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Le choix
du film Scream, pour prouver la présence d’auteurs
dans le système de production hollywoodienne peu paraître surprenant. Scream
est l’archétype du film répondant à des recettes commerciales et intégré dans
l’industrie cinématographique. De plus, c’est un film inscrit dans un genre
précis avec tout ce que cela comporte de règles et de contraintes. Le genre “gore” est méprisé et considéré comme
mineure et souvent dénué d’intérêt. On considère généralement, que c’est le
dernier endroit où l’on pourrait débusquer un véritable auteur, au vrai sens
du terme. Nous nous trouvons face à un cas particulier extrême, proche en
cela de la notion d’auteur démontré à travers l’œuvre de Fritz Lang.
Pour dépister l’auteur, dans ce film, il est pour une
fois préférable de s’attarder davantage sur la thématique et la réalisation
que sur l’étude génétique du scénario. Celui-ci a été écrit par Kevin Williamson
et non par Wes Craven.
Il est très difficile de déterminer quelle a été la
collaboration exacte de Wes Craven à l’écriture du scénario. Mais il est évident
que l’ombre du cinéaste plane sur le scénario de Scream et ceci à plusieurs niveaux. Les thèmes traités dans cette
fiction, qui font de Scream un véritable
film d’auteur, proposant une vision sur le monde, sont la dimension psychanalytique
omniprésente, la mise en abîme de l’outil cinématographique et le portrait
acerbe des adolescents américains d’aujourd’hui. Ces thèmes font partis, d’une
manière générale, des éléments omniprésents dans l’œuvre de Wes Craven, qui
à partir du scénario de Kevin Williamson a intégré dans le film de manière
plus ou moins souterraine son univers.
FICHE TECHNIQUE ET ARTISTIQUE
Titre : Scream
Date de production
:
1996
Date de sortie en France : 16
juillet 1997
Durée originale : 111’
Couleur
Production : Miramax /
Dimension Films / Woods Entertainment
Producteur : Cary Woods
et Cathy Konrad
Distribution : CIPA / Les films Number One
Assistant réalisateur : Nichola Mastandrea
Scénario : Kevin Williamson
Musique : Marco Beltrami
Directeurs de
la photographie : Mark Irwin
Directeur Artistique :
David Lubin
Casting : Lisa Beach
Décors
: Bruce Alain
Miller
Effets Spéciaux : Mark R. Byers
Monteur : Patrick Lussier
Neve Campbell : Sidney Prescott
David Arkette : Dwight Riley
Courteney Cox : Gale Weathers
Rose Mc Gowan : Tatum Riley
Skeet Ulrich : Billy Loomis
Matthew Lillard : Stuart Maker
Jamie Jennedy : Randy Meeks
Drew Barrymore : Casey Becker
Roger L. Jackson : Phone Voice
Kevin Patrick Walls : Steven Orith
David Booth : Casey’s father
Carla Hatley : Casey’s mother
Lawrence Hecht : Neil Prescott
Liev Schreiber : Cotton Weary
W. Earl Brown : Kenny, the cameraman
Joseph Whipp : Sheriff Burke
Henry Winkler : Principal Himbry
Scream
décrit le parcours initiatique d’une lycéenne perturbée, menacée par un serial
Killer qui, nous l’apprendrons à la fin du film, a déjà tué sa mère.
Il est né
en 1949, à Cleveland, dans l’Ohio. Wes Craven obtient une maîtrise de lettres
et de philosophie à l’Université de Baltimore, qui lui permet d’enseigner
les sciences humaines et la dramaturgie dans les Universités de Westminster
et de Clarkson. C’est après avoir tourné un moyen métrage en 16 mm pour une
association d’étudiants que Wes Craven abandonne l’éducation pour se consacrer
au cinéma.
A New York,
il se voit confier le rôle de superviseur sur plusieurs documentaires consacrés
à la guerre du Viêt-Nam. Après quelques films en qualité de co-producteur,
il écrit et réalise Last house on the
Left, en 1973, un film d’horreur qui le fait remarquer et lui permet de
réaliser, quatre ans plus tard, ce qui aujourd’hui considéré comme un classique
du genre : The Hills Have Eyes. Le film remporta le
Prix du meilleur film au festival de Londres, le Grand Prix du festival de
Sitges et le Prix de l’Académie du cinéma fantastique et de SF de Los Angeles.
Par la suite Wes Craven réalisera de nombreux films fantastiques qui font
partie des grands succès du genre autant du point de vue commerciale qu’artistique
et critique. On retiendra notamment A Nightmare on Elm Street, mettant en scène l’incontournable Freddy,
héros de sept films par la suite. Wes Craven conclura lui-même la série avec
un certain panache dans Wes Craven’s
New Nightmare en 1994.
Wes Craven
a été élevé au rang de maître de l’horreur, à l’image de John Carpenter consacré
maître du fantastique. Il a jusqu’à présent toujours évolué dans un genre
précis et réalisé des films que l’on pourrait qualifier de série B, si cette
catégorie existait encore à Hollywood. C’est un cinéaste de genre qui respecte
ses lois et ses codes, tout en le questionnant inlassablement. Wes Craven
est l’inventeur, avec le personnage de Freddy, de l’un des mythes post-modernes
du cinéma populaire, qui marqua toute une génération. Pour Wes Craven, le
genre, proche de la mythologie, est un moyen de parler du présent. Il considère
que les films d’horreur sont les contes de fées modernes
Wes Craven va enfin quitter
le genre après sa longue période “mythologique”, avec un film tiré d’un documentaire
sur un professeur de violon. Ce projet est depuis longtemps en préparation,
mais son contrat avec Miramax l’oblige à réaliser les deux suites de Scream
pour pouvoir enfin s’attaquer à ce film qui lui tient à cœur. Scream
2, tout en étant toujours inspiré n’a pas la même force que Scream. Le scénario est tout d’abord plus
faible, l’effet de surprise du premier s’est évanoui et surtout on se rend
très bien compte que Wes Craven ne s’est pas investi comme dans le premier
opus. Il prépare actuellement le tournage de Scream
3. Craven est véritablement pris dans l’étau du système hollywoodien et
est près à faire des sacrifices pour réaliser ses projets plus personnels.
SCREAM UN FILM DANS L’INDUSTRIE
Scream
est un film totalement intégré dans le système Hollywoodien. Il a été produit
par les opportunistes et talentueux frères Weinstein, qui dirigent la société
indépendante Miramax. Cette société de production et de distribution n’est
indépendante qu’en apparence puisqu’elle appartient aux studios Disney depuis
1995. Les deux frères se sont fait connaître grâce à leur méthode de distribution
inventive de films jugés difficiles destinés, à l’origine, à une sortie confidentielle.
Ils ont à leur actif un nombre considérable d’oscars et de nominations depuis
le début des années 90.
Il faut bien être conscient
que le film de Wes Craven est un film commercial à tout point de vue. Il utilise
clairement des recettes et des techniques tournées vers la recherche du profit
à l’œuvre dans l’industrie hollywoodienne. Il s’inscrit dans un créneau à
l’abandon depuis quelques années, à savoir le film d’horreur pour adolescents.
Scream est clairement un film que
l’on pourrait qualifier de “mode”. Il suffit de prêter attention au casting
pour comprendre cette optique ouvertement mercantile. Les interprètes principaux,
sans être des acteurs de cinéma très connus – c’est un film de seconde catégorie
- , sont pour la plupart des acteurs de séries télévisées à succès, très populaires
aux Etats-Unis. Ce qui nous ramène à la cible visée par le film : les
adolescents. Neve Campbell, le personnage principal de Scream, est l’une des héroïnes de la série
Party of five qui bénéficie d’une
grande notoriété aux Etats-Unis.
Cette série est diffusée en France sous le titre la vie à cinq sur le câble et sur la chaîne
généraliste M6. On retrouve également au générique Courteney Cox, actrice
du sitcom désormais incontournable qu’est Friends, diffusé sur Canal Jimmy et sur France 2 en France. Ces deux
séries sont destinées avant tout aux 12-25 ans, ce qui renvoie à la volonté
des producteurs de s’installer dans un créneau bien défini en terme de tranche
d’age. Les héros du film sont dons des adolescents avec des problèmes d’adolescents,
qui tournent en majeur partie autour du sexe - la présence d’un tueur dans
leur vile étant tout de même leur préoccupation première -.
Le film fut un grand succès
autant aux Etats-Unis qu’en France. Il dépassa les 2 millions de spectateur
en France et les 100 millions de dollars de recettes au Box-Office américain,
ce qui fut l’une des surprises de l’année cinématographique 1997. Cela montre
à quel point les producteurs et le scénariste ont réussi à mettre au point
un produit qui a su rencontrer un imaginaire social. En simple terme économique,
on peut dire que l’offre à rencontrer une demande. D’un point de vue de tactiques
purement commerciales, Scream est
un grand succès, un véritable film d’expert en marketing !
Ces considérations autour de
l’aspect commercial du film, nous éloignent dangereusement de la notion d’auteur.
Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître Scream est un véritable film d’auteur,
qui, chose rare, a su rencontrer un public. La recherche de l’auteur est d’autant
plus complexe que le film propose d’emblée une double lecture au premier et
au second degré. Mais derrière cela, il y existe un troisième niveau de lecture
qui combine les deux premiers niveaux, les transcendants en quelque sorte,
pour donner naissance à une signature. Le film propose un véritable dialogue
avec son spectateur, sous la forme d’une réflexion sur les règles et les lois
du film d’horreur.
Avec
Scream, Wes Craven pose un regard un peu pervers et sadique sur cette
nouvelle génération, élevée dans le culte de Freddy et des serials-Killers,
et sur l’évolution du genre. Scream
est un “slasher movie”, c’est à dire un film qui met en scène un tueur munit
d’une arme tranchante et qui s’attaque généralement à des jeunes gens. C’est
un film d’horreur qui ne cesse de déconstruire les stratégies narratives du
genre, mais dans le seul but de placer le spectateur à une distance critique.
Le spectateur une fois installé dans cette position confortable dont il jouit
avec une certaine délectation redécouvre les mécanismes essentiels de l’horreur
et la ressent avec une intensité supplémentaire. Scream est aussi un film pour ceux qui n’ont jamais aimé les films
d’horreurs et qui, pour une fois, prennent plaisir à en voir un en se moquant
des amateurs du genre. Ils ont en quelques sortes la même position que Sidney
dans le film, qui avoue détester ce genre de films, les jugeant consternant,
mais qui sera la première à en être la victime. Scream ne cesse de déconstruire les mécanismes du film d’horreur et
s’appuie pour cela sur la complicité du public devenu expert en la matière.
Malgré sa connaissance préalable, le spectateur est plongé dans une horreur
d’autant plus palpable qu’elle joue sur les codes précis du genre, et les
mythes qui les soutiennent.
Wes Craven
célèbre la puissance du cinéma, comme il l’a toujours fait dans tous ces films.
Oeuvrant dans le cinéma d’horreur, la matrice principale est que le spectateur
s’identifie. Craven utilise avec maestria
cette toute puissance du cinéma, il semblerait que le Signifiant imaginaire soit son livre de chevet. En utilisant les principes
de la déconstruction à l’œuvre dans le cinéma moderne, il parvient malgré
tout à se reposer sur la jouissance primitive du cinéma.
Scream marque une nouvelle ère du film d’horreur, il est véritablement en rupture avec ce qui a été fait auparavant. C’est de rupture de ton dont il s’agit. Le film est d’une grande ironie. Il propose un regard sans cesse décalé sur ces personnages et sur les rebondissements du scénario. Le film analyse et déforme les codes et les règles du genre, il en est aussi le défenseur et l’illustrateur. L’humour est omniprésent et désamorce la montée de l’angoisse pour mieux la faire ressurgir par la suite.
Tout commence par le harcèlement téléphonique. La technique
du tueur, dans un premier temps, est plutôt élaborée. La victime potentielle
est avant tout un instrument de jeu, chez qui il se plait à provoquer la peur
et qui par contagion, du fait de l’identification atteint le spectateur. Sans
bien entendu décliner son identité, avec la voix trafiquée, grâce à une progression
lente, il amène son interlocutrice à comprendre qu’il est tout près d’elle
et qu’il compte la tuer. Il lui faut d’abord un certain temps avant que la
victime le prenne au sérieux. Casey (scène d’ouverutre), puis Sidney ne se
rendent pas compte tout de suite que la menace est réelle et surtout proche.
Casey est tout d’abord agacée, puis très vite prend peur et menace le tueur
d’appelé son copain qui nous l’apprendrons juste après est à la merci du tueur.
A ce jeu là, Sidney est beaucoup plus sceptique que Casey et provoque
son interlocuteur. C’est au moment où celui-ci lui parlera de sa mère qu’elle
prendra peur et que la scène basculera de l’humour-frisson à la peur véritable.
Les tentatives de meurtre
Le tueur est revêtu d’un déguisement d’Halloween, une
grande robe noire à frange solidaire d’un masque blanc. Le masque ressemble
à s’y méprendre au célèbre tableau d’Edward Munch, Cri, qui nous renvoie à une interprétation secondaire. L’analyse globale
du tableau d’Edward Munch repose sur la représentation de l’état intérieur
du personnage à l’extérieur : l’angoisse absolue de l’âme humaine. Ceux
qui se révèleront être les deux tueurs, Billy et Stuart, cachent derrière
leur aspect d’adolescents, l’âme de meurtriers névropathes. Ce sont des monstres
à visages d’anges. La figure inversée de celle que propose le masque. Retournement
qui n’est pas sans signification quant au regard que porte Wes Craven sur
les adolescents. Skeet Ulrich possède néanmoins un regard qui n’est pas sans
rappeler celui d’Anthony Perkins dans Psychose. Ce regard fou est savamment utilisé dans Scream pour faire naître l’ambiguïté quant
à l’innocence du personnage
Lors des attaques “le tueur” est loin d’être efficace,
malgré sa haute connaissance de l’art de tuer inspiré des films d’horreur.
Il se prend tous les coups possibles et imaginables avant de parvenir à ses
fins concernant Casey, c’est à dire sa mort. Car, concernant Sidney son but
est tout autre. Il cherche avant tout à la terroriser, comme nous le comprendrons
par la suite.
A
Il y a dans Scream une bonne dose de satire. Chacun
en prend pour son grade, personne n’est épargné. Le film propose une succession
de stéréotypes de différentes figures de la société, simplifiées pour mieux
être mises en relief.
La
police est clairement montrée comme totalement inefficace et surtout incapable.
Elle est complètement dépassée par les événements. Les deux représentants
de l’ordre sont des abrutis attachants. Il y a la figure paternelle, le shérif,
et le jeune débutant complètement perdu tout fier de porter l’uniforme (Dwight
Riley). Il est clairement montré comme à peine sorti de l’adolescence à la
recherche de sa virilité, de son identité sexuelle. Sa jeune sœur le domine
complètement et lui fait honte devant ses collègues. C’est la figure de castration
qui domine chez lui. Il ne s’est toujours pas affirmé sexuellement. L’arrivée
de la jeune et jolie journaliste va peut-être l’aider à s’affirmer. En tous
les cas, c’est son innocence qui le sauve.
Les policiers arrivent toujours après coup. Seul Dwight
sera présent lors de la scène finale, mais il sera poignardé hors-champ. Il
n’aura même pas la faveur d’être attaqué dans le champ. Nous le verrons apparaître
à la porte d’entrée arrivant comme le sauveur de Sidney, alors pourchassée,
mais il s’effondra à peine arrivé sur le perron et nous découvrirons le poignard
dans son dos.
L’institution scolaire est
représentée par son proviseur, personnage qui a tout d’un psychopathe en puissance.
L’éducation est montrée comme répressive. Ayant attrapé deux étudiants courant
dans les couloirs et portant le déguisement du meurtrier, le proviseur n’hésite
pas à les renvoyer. Tout en leur faisant la morale sur le très mauvais goût
de la plaisanterie et le non-respect de la mémoire des victimes, il se munit
d’une paire de ciseau pour découper les masques qu’il brandit face aux élèves.
L’institution scolaire n’est pas montrée comme vraiment respectable.
Les journalistes présents dans
la petite ville de Woodsboro sont tous des charognards avides de scoops. Par
exemple, une journaliste se précipite au devant de Sidney, à peine sortie
d’une voiture, lui braque son micro devant la figure et lui demande ce que
cela lui fait d’être agressée.
Courteney Cox incarne, l’une
de ses journalistes de scoop qui ne pense qu’à la vente de son livre et à
sa notoriété. Elle n’hésite pas à manipuler les gens et à bafouer la mémoire
des disparus. Il est vrai néanmoins qu’elle n’a pas tord concernant la mère
de Sidney et la non-culpabilité de son assassin présumé.
Les commentaires des journalistes
et les reportages télévisés servent de ponctuation et sont souvent porteurs
d’informations.
Wes Craven n’est pas tendre
avec ses personnages principaux c’est à dire son public : les jeunes.
Il met en scène son propre public avec une certaine cruauté. L’adolescent
est vraiment mis en scène selon les stéréotypes de l’âge ingrat, où l’homme
en gestation est bête et cruel. Sans pour autant mépriser ses personnages,
Wes Craven fait un portrait sans concession de la jeunesse d’aujourd’hui.
Il entretient davantage un regard anthropologique, qu’un regard compatissant.
Une partie d’entre eux n’a pas de pitié, aucune charité, ni bon sentiment.
Il suffit de voir cette scène dans les toilettes du Lycée, totalement gratuite,
où deux adolescentes accusent en substance Sidney d’être une mythomane et
d’avoir inventé son agression et commis ces meurtres pour que l’on s’intéresse
à elle. L’autre partie, en majorité constituée de la gente masculine, est
montrée comme une bande de décérébré sans scrupules, qui ne pensent qu’à s’amuser,
en particulier en s’adonnant au sexe.
Wes Craven peint un drôle de
portrait de la jeunesse pétrit de télévision et de films d’horreur. C’est
l’une des dimensions les plus intéressantes du film qui dépeint une jeunesse
non pas en perdition, mais en désengagement du réel sans autres repères que
la fiction. Comme le dit Billy : “La vie est un film, nous sommes tous
des figurants qui ne savent pas ce que leur réserve leur rôle”.
Pour en terminer, laissons
la parole à Wes Craven qui décrit parfaitement le fonctionnement du film :
“Pour moi, ce qui compte, c’est que les ados de Scream sont encore des enfants, avec un
appétit assez primaire de la vie, une complicité de groupe d’âge (…) Il y
a davantage de cynisme chez les jeunes, plus de désenchantement, à tel point
qu’une histoire comme Scream, qui
taille -si j’ose dire- dans le vif, en deviendrait presque rafraîchissante.
Quant aux personnages qui meurent, dans le film, ce sont les représentations
de façons de penser ou d’agir dont les ados savent instinctivement qu’elles
ne fonctionnent pas.”
“La question que je pose (et qui vaut pour le spectateur)
est : les gens peuvent-ils trouver dans le meurtre un moyen d’expression ?
… En un sens, ce que les personnages de Scream tentent de faire, c’est de démolir
les mythes créés par la génération précédente : il faut absolument qu’ils
soient responsables de ce qui se passe dans leur propre génération. Dans le
monde actuel, on ne sait jamais qui deviendra dangereux ou qui sera “positif”…
Tous ces modes d’être se concentrent, à la fin, dans le personnage principal
de l’héroïne qui les résume tous – ce qui fait qu’elle n’est certainement
plus innocente à la fin, même si elle garde une forme de pureté.”
Scream
n’est pas un film gore, ni même un véritable film d’horreur. Son but n’est
pas de nous dégoûter par la profusion d’hémoglobine, mais davantage de provoquer
en chaque spectateur la peur, non de ce qu’il voit, mais de ce qu’il ne voit
pas. Le film s’inscrit davantage dans le non-représenté et ce que cela peut
entraîner comme angoisses, que dans la violence représentée à l’écran. Même
si le film est relativement sanguinolent – surtout dans sa dernière partie
- la peur est crée avant tout par la suggestion. Wes Craven utilise donc l’une
des plus vieilles recettes du cinéma : le suggéré au profit du représenté
est un moteur de frayeur inégalable.
Craven joue davantage sur les
nerfs du spectateur que sur son dégoût, contrairement au film gore qui multiplie
les scènes les plus horribles mettant à mal la tolérance visuelle du spectateur.
Le film gore, à d’ailleurs, dépassé la phase de dégoût pour s’orienter vers
un second degré. Les intestins dégoulinant provoquent désormais davantage
le rire que la peur.
Scream
repose sur le hors-champ. La peur de ce qui peut surgir à tout instant. Il
maintient une pression omniprésente sur le spectateur. La peur du hors-champ
est amenée ici par Wes Craven à son extrême limite. Il fait preuve d’une maîtrise
extraordinaire de cet artifice cinématographique. Il pousse véritablement
à sa limite cette loi basique, lui conférant ainsi une valeur symbolique particulière.
La question du film n’est pas
qui est l’assassin, mais où est-il ? , par où va-t-il surgir ?.
Dès la scène d’introduction, le film l’affirme clairement et pose ainsi les
règles du jeu. L’assassin dit à sa future victime (Casey Becker) qu’il harcèle
au téléphone, que tout le jeu consiste à savoir où il est, et non qui il est.
Scream est à ce niveau, un film transparent
qui inscrit de manière frontale son fonctionnement au spectateur, qui a alors
l’impression de contrôler sa peur. Ce qui n’est qu’une illusion, car Wes Craven
manipule son spectateur du début jusqu’à la fin et à différents degrés.
La question de la localisation du tueur étant primordiale,
la construction de l’espace devient alors centrale. Wes Craven construit des
espaces à l’architecture fuyante où les possibilités d’accès se multiplient
au fur à mesure des déplacements de la caméra. On avait rarement vu le Steady
Cam aussi bien utilisé depuis Shinnig - ce qui n’est pas une mince référence
- ; la caméra colle à ses personnages faisant découvrir des espaces fuyants.
L’espace est un piège, un ascendant pour le meurtrier qui devient maître des
lieux, de tous les lieux. C’est le maître du jeu.
Wes Craven ne perd pas une occasion pour montrer que l’assassin peut se cacher partout. Dans la scène d’introduction, avant que la menace ne se fasse réelle pour le personnage de Casey, Craven prend le soin avec une maîtrise irrésistible de faire évoluer son personnage dans la maison. Nous découvrons un espace piège, véritable prison ouverte : une maison aux baies vitrées omniprésentes, aux portes multiples et aux cachettes innombrables. Wes Craven nous fait entrer dans un espace non maîtrisable. Tout le film n’est qu’une variation du terme de “l’espace-piège”, un jeu perpétuel entre le visible et le non visible.
LA
PUISSANCE MALEFIQUE DU HORS-CHAMP
Le hors-champ n’est pas construit
de manière basique. Il y a une mise en abîme de celui-ci en corrélation avec
le savoir spectatoriel. On retrouve régulièrement la figure du hors-champ
dans le champ qui joue sur la profondeur dans l’image.
A plusieurs reprises, le meurtrier
surgit d’un seul coup d’un coin de l’image qui n’est pas accessible aux yeux
du spectateur. D’une manière générale, il y a des hors-champ pour le personnage
qui ne le sont pas pour le spectateur. Celui-ci possède très souvent une longueur
d’avance sur le personnage, prisonnier de son champ de vision réduit, alors
que le spectateur bénéficie d’un horizon beaucoup plus étendue.
Lors des interventions du tueur, on peut distinguer
deux modes d’apparition à l’écran. Ou le personnage voit au même instant que
nous le tueur (c’est le cas par exemple dans la scène d’ouverture, lorsque
Casey, une fois dehors, voit fugitivement le tueur traversé une pièce de la
maison) ;ou nous bénéficions d’un petit décalage en notre faveur (comme
lorsque l’assassin surgit du placard derrière Sidney ou lorsque le proviseur
referme la porte de son bureau et que le tueur se précipite sur lui, sauf que nous l’avions deviné). La toute petite
avance qu’a le spectateur est suffisante pour lui permettre d’apprécier sa
place de témoin privilégié, hors de danger, un peu en en retrait et donc protégé.
Mais elle suffisamment mince pour que le public partage l’effroi de la victime,
le spectateur prend alors part à l’action par production d’affects. Craven
joue parfaitement sur cette présence directe et indirecte, de conscience et
d’inconscience que permet l’identification cinématographique. Le spectateur
est entre la focalisation interne et la focalisation zéro. Il en sait autant
que les personnages ou un petit peu plus. Rarement un film a joué avec une
telle ambiguïté sur la place du spectateur.
Les seules fois où le personnage
à de l’avance sur le spectateur, sont les moments de sursauts, les fausses
/ vrais peurs. Wes Craven s’amuse continuellement à faire peur gratuitement
à ses personnages et donc naturellement à ses spectateurs, en introduisant
subitement un personnage dans l’espace du personnage que le spectateur découvrira
une seconde plus tard grâce au contre-champ. Ces petits effets qui apparaissent
de manière exponentielle dans le film, sont destinés à ce que le spectateur
ne baisse pas sa garde un seul instant, même lors des scènes plus faibles
en intensités dramatiques ou encore pour augmenter l’intensité lors des séquences
de meurtres.
Craven joue avec son spectateur et se joue de lui tout au long
du film dans le but monter la pression. Ces fausses / vrais peur permettent
de maintenir le spectateur en haleine. Le cinéaste fait tout pour que son
public se fasse “bêtement avoir” avec des procédés éculés du film d’horreur
et le plus fantastique est que cela fonctionne à merveille. C’est toute la
maestria de Wes Craven qui est à
l’œuvre.
Les faux champs sont nombreux
dans le film, ainsi la musique est savamment utilisée pour créer un danger,
autour d’un espace non-visible, parfois illusoire ou au contraire pour donner
au public un indice sur la localisation du tueur. Ainsi, dans la séquence
qui précède la première attaque du tueur à l’encontre de Sidney, celle-ci
prépare ses affaires pour passer la nuit chez son amie Tatum. Elle ouvre le
placard dans l’entrée et nous entendons une petite musique angoissante qui
ne dure que le temps de son action. Le spectateur, tout en ne sachant pas
du tout, ce qui va se passer par la suite, pressent que le danger viendra
de ce placard et lorsque plus tard Sidney menacée sans savoir d’où vient le
danger, sera de dos au placard, le spectateur attendra frémissant le surgissement
de la menace tant redoutée. Finalement, le vrai hors-champ dans Scream est davantage sonore que visuel.
Ses irruptions dans le champ renvoient essentiellement
à la notion d’effraction qui semble a priori faire référence à la peur omniprésente
dans la fiction américaine de l’élément étranger et perturbateur qui vient
rompre un équilibre et représente une menace. Le film se déroule dans le cadre
de Woodsboro, stéréotype de la petite ville américaine de Californie du Nord
et donc a priori aux mentalités autarciques ou tout le monde se connaît. Le
danger devrait venir de l’extérieur et pourtant, il n’en n’est rien, le danger
provient bien de l’intérieur, du familier. Nous entrons là dans le domaine
de l’inquiétante étrangeté freudienne, mais également dans la fable politique
sur l’identité des ennemis qui ne sont pas ceux que l’on croit. La différence,
l’étranger sont absents du film, tout se passe dans le domaine fermé du déjà
connu ou le plus familier devient notre pire ennemi : le voisin, la famille,
le film d’horreur. La menace, nous est proche, elle fait partie de nous, comme
une tumeur cancéreuse qui ronge le corps nourricier.
Le film est construit intégralement
autour de la citation et de l’hommage. Il y a des citations directes et indirectes,
évidentes ou plus subtiles. Concernant les citations indirectes, le film que
l’on retrouve le plus dans Scream
est l’incontournable Halloween de
John Carpenter. Scream s’amuse à
multiplier les clins d’œils que l’amateur de films d’horreur saura apprécier.
Par exemple, le nom de famille de Billy est Loomis, comme le médecin dans
Halloween. Lorsque Sidney rentre chez elle
après le Lycée et téléphone à son amie Tatum pour savoir à quelle heure celle-ci
va passer la chercher, puis s’assoupi sur le canapé, nous retrouvons exactement
la même scène dans le film de John Carpenter.
HITCHCOCK
Hitchcock est omniprésent dans
Scream mais pas uniquement de la
manière la plus évidente. La citation relève davantage d’une approche maniériste
de la reprise de figures mises en place par le maître du suspens.
Hitchcock est tout d’abord
présent par la citation directe. En effet, Billy, l’un des assassins, fait
référence à Norman Bates, le personnage de Psychose
dans la scène finale.
Mais l’hommage principal est
tout simplement le refus du “who done
it”, en effet, l’intérêt est davantage porté de manière latente sur la
localisation. D’autre part, on peut également faire un rapprochement avec
Psychose concernant la construction du
récit. Il est manifeste de constater que comme dans le chef d’œuvre d’Hitchcock,
la première héroïne n’est pas la bonne. Même si dans Scream, il ne faut pas attendre la moitié
du film pour voir le récit translater vers une autre personne. On peut y voir
un certain hommage. Enfin, la scène du meurtre du proviseur, on ne peut plus
classique et efficace dans sa construction, se termine par un hommage à Psychose. On voit, en effet, se refléter
le masque du tueur dans l’œil de la victime.
On retrouve également le principe
du hors-champ pour le personnage qui ne possède pas le danger dans son champ
de vision, contrairement au spectateur, qui acquiert une longueur d’avance
sur lui, qui est typiquement hitchcockien.
Wes Craven
fait même une apparition, à la manière Hitchcockienne, dans le film. C’est
lui le balayeur que voit le proviseur dans le couloir. De plus, il est habillé
comme Freddy, avec un pull-over rayé et un chapeau.
La façon
dont Wes Craven représente la maison renvoie clairement à l’univers visuel
d’Hitchcock. C’est une demeure immense, reculée ancienne, inquiétante dans
laquelle se déroulera la tuerie finale. Lorsque l’on se penche d’une manière
plus globale sur les maisons dans Scream,
nous nous rapprochons une nouvelle fois d’Hitchcock en terme de représentation
psychanalytique au centre de l’œuvre du cinéaste anglais. On retrouve également
cette propension des ciels qui se découpent de manière curieuse sur les maisons.
Ses couchés de soleil presque artificiel sont l’un des motifs récurrents de
l’univers de Hitchcock.
Les personnages passent leur temps à se référer à des films d’horreurs,
ce qui semble plutôt logique car ils en sont les protagonistes à la fois conscients
et inconscients. Ils se rendent compte que le tueur qui sévit à Woodsboro
les plonge dans une situation proche du film d’horreur et d’autres part, ils
sont bel et bien les protagonistes du film d’horreur proposé au spectateur.
Le monde diégétique de Scream répond
au désir de fiction de ses personnages qui sont nos représentants. Les meurtres
à Woodsboro ne sont pas véritablement un motif d’angoisse pour les jeunes
mais davantage un amusement. Ils sont curieux, excités et n’y voient qu’une
occasion de prendre du bon temps.
Les seules
références des personnages sont les films d’horreur, la télévision. Il suffit
de voir comment ils sont admiratifs lorsque la journaliste arrive dans la
maison. Ils réagissent comme de véritables fans. Même pour aborder leur problème
intime, la fiction semble leur seul repère. Billy pour expliquer à Sidney
qu’il aimerait avoir des rapports sexuels avec elle parle du film l’exorciste, et de la version tout public diffusée le soir même à
la télévision
A la fin
de Scream, Sidney émet le souhait d’être dans
un film avec Meg Ryan (comédie romantique) et non dans un film d’horreur.
Wes Craven décrit parfaitement cet effet de miroir à l’œuvre dans Scream entre la réalité et la fiction :
“Le genre est beaucoup plus riche que ce que la plupart
des gens pensent, on est dans la mythologie et le conte ; dans Scream je traite à la fois de la réalité
ou nous vivons, mais aussi de son reflet dans les films, la vidéo, la télévision,
dans les médias ; il y a toutes ces couches d’informations et de désinformation
qui s’accumulent tant les une sur les autres, que nous avons du mal à distinguer
ce qui est réel de ce qui ne l’est pas…”
Désir
de fiction
Les coupables
sont plus pervers et mettent au point des scénarios plus complexes car dénué
de toute logique. En effet, si le scénario de Scream
est complexe, l’identité des tueurs difficile à deviner, il faut bien avouer
que le film manque de logique concernant les mobiles des deux tueurs. Billy,
le petit ami de Sidney, voulait se venger du départ de sa mère, provoqué par
la faute de la propre mère de Sidney. Quant à Stuart, il n’en a tout simplement
pas et en invente un pour l’occasion. C’est d’ailleurs une scène absolument
irrésistible qui par du principe que s’il y a une cause à une action aussi
peu légitime soit-elle, elle satisfait le spectateur et sa volonté de savoir
pourquoi, ce qui n’est pas le cas ici. L’identité et le mobile paraissent
anecdotiques, car ils ne sont pas l’enjeu du film (ce n’est pas qui, mais
où !) et font plonger la scène finale dans le second degré et le pastiche
absolu.
Face aux
coupables plus doués, les victimes ne sont pas en reste. Elles ne sont plus
innocentes et savent se défendre. Tout l’art de Scream
est de se situer dans l’entre deux, entre le premier et le second degré. Malgré
sa mise en abîme perpétuelle, sa mise à distance, le film parvient à effrayer
son spectateur. Le film pourrait néanmoins faire beaucoup plus peur, mais
l’humour permet de désamorcer celle-ci ou tout du moins à le rendre plus supportable
pour les âmes sensibles. Les affrontements entre agresseurs et agressés sont
disputés, comme si la victime potentielle, forte de son savoir en matière
de films d’horreur, avait des arguments pour se défendre. Il est intéressant
de constater que seules les possesseurs de cette culture savent se défendre.
Le proviseur et l’adjoint du shérif se font avoir comme des débutants, à l’ancienne,
ne connaissant rien aux lois du genre. Dans la scène du meurtre du proviseur,
il n’y avait que lui pour ne pas savoir que le tueur était derrière la porte.
Si les personnages
pour la plupart maîtrisent les règles et donc devraient pouvoir échapper à
l'agresseur en anticipant ses scénarios, cela n’empêche en rien le film de
fonctionner en utilisant les codes et les règles du genre. C’est toute l’habilité
du film. Le personnage de Sidney, la seule à détester les films d’horreurs
se moquent d’eux en disant que la pauvre petite victime avec ses gros seins
se réfugient toujours bêtement dans les chambres et ne pensent jamais à s’enfuir
de la maison. Pourtant, lorsqu’elle se fait attaquer, elle se réfugie bel
et bien à l’étage. Wes Craven aime à rappeler qu’il reste plus fort que ses
personnages et donc que son public.
Si Sydney ne succombe pas,
c’est parce que c’est la seule à ne pas aimer les films d’horreur et donc
à ne pas désirer ce qui lui arrive. Car tous les autres meurent soit à cause
de leur non maîtrise des codes, soit par leur désir destructeur. C’est le
désir qui tue dans Scream, comme
le dit si bien le personnage spécialiste des films d’horreurs Randy) en énonçant
les trois règles pour rester vivant, dont l’une est de rester vierge et donc
de ne pas consommer son désir.
Wes Craven démontre que le
savoir n’empêche rien. Il ne bloque pas l’identification et n’empêche pas
de se faire berner encore et encore. Randy en fait l’expérience dan cette
mise en abîme délicieuse, lorsqu’il regarde Halloween
qu’il a du voir 100 fois et supplie Jamie Lee Curtis de regarder derrière
elle, alors que lui-même devrait regarder
derrière lui étant donné que le tueur est juste derrière.
Wes Craven a une approche clairement psychanalytique
du cinéma d’horreur, tout son cinéma ramène à une réflexion sur l’esprit de
l’être humain, son fonctionnement, ses dérives. La psychanalyse forme la toile
de fond de Scream qui permet une
lecture à la fois parodique, décalée et véritablement prégnante. Le réalisateur
reste proche de ses personnages, se rattachant comme dans son œuvre davantage
à l’humain qu’à la métaphysique. Toute la structure du film repose sur des
schémas psychanalytiques en terme de fausse pistes ou de vraies pistes.
La place du père est évidemment
primordiale dans l’univers Freudien. Wes Craven l’utilise de manière implicite
pour induire en erreur son public à travers des petits indices qui viennent
soutenir le récit.
Ainsi, dès le début du film
nous assistons à une micro-scène lourde de sens. Après que Billy se soit introduit
dans la chambre de Sidney par la fenêtre. Le père de celle-ci, alerté par
le bruit, essaie d’entrer dans la chambre de sa fille, mais est bloqué par
la porte du placard qui empêche la porte de la chambre de s’ouvrir. On peut
clairement y déceler une liaison avec la frustration du désir contrarié du
père qui l’amènerait à commettre tous ces meurtres. En tous les cas, c’est
ce que pense inconsciemment le spectateur, ce qui d’ailleurs, sera corroborer,
par la suite, par tous les indices qui incrimineront directement le père et
en feront le suspect idéal. D’ailleurs, à ce propos, il est assez symptomatique
de constater que se sont ses indices détournés qui entraînent les soupçons
du spectateur. Alors qu’au contraire tous les éléments directs, paraissent
trop évident pour que le spectateur soutiennent ses hypothèses. A ce niveau,
on peut affirmer que le scénario est très bien construit et est décuplé par
la mise en scène qui se prête parfaitement au jeu des fausses pistes.
A fur et à mesure du film,
on peut se demander pourquoi le personnage de Billy n’arrive pas à entrer
dans un lieu de manière normale. Il passe par la fenêtre ou bien fait irruption
sans prévenir et fait peur à son entourage. La lecture d’un tel comportement
devient limpide lorsque l’on apprend que sa mère à quitter le foyer familial,
il y a quelques années de cela. Le départ de sa mère l’a profondément perturbé
et l’a laissé en quelque sorte sans lieu d’attache. Ce raccourci psychanalythique
plutôt simpliste s’inscrit totalement dans la logique interne de Scream.
La façon dont Wes Craven met
en scène l’espace de la maison est symptomatique. Les pièces de la maison
dans l’univers de Wes Craven renvoient au découpage psychique de l’esprit
humain. Les couloirs, les greniers et les caves représentent plus ou moins
les méandres de l’inconscient avec ce qui s’y déroule, à savoir le mécanisme
des névroses. On pourrait voir une construction de la maison à plusieurs niveaux,
comme l’esprit humain visité par la psychanalyse, à savoir le Moi qui serait
globalement le salon où l’on invite, l’on reçoit et où nous sommes en représentation ;
le grenier qui serait l’antre des pulsions cachées et secrètes ; lieu
que l’on ne visite que pour entreposer des nouvelles choses ou à l’occasion
d’un déménagement. Le lieu prend alors toute sa force symbolique. Dans Scream,
le grenier est paradoxalement un lieu de passage. Lorsque Sidney, après s’être
finalement offerte à son petit ami Billy, est poursuivie par le tueur, son
désir de fuir à l’extérieur est contrarié et elle se réfugie dans le grenier.
Le grenier est alors un lieu de refuge et de fuite qui s’avère très vite un
lieu d’enfermement duquel il faut s’enfuir (ce que fera Sidney en tombant
par la fenêtre). Nous sommes clairement dans un schéma basique de la psychanalyse.
Craven s’amuse en recyclant au second degré ses propres incursions dans la
psychanalyse qu’il a exploré notamment dans Freddy sort
de la nuit.
Les personnages eux-mêmes se
prêtent à l’échafaudage de théories psychanalytiques pour trouver des mobiles,
souvent avec un ton parodique. Il ne faut pas oublier que l’enjeu du film
est de savoir où est le tueur et non qui il est. Pourtant, les personnages
sont davantage préoccupés par l’identité du tueur, se perdant en raisonnements
qui amènent à la conclusion effrayante que cela peut-être n’importe qui. Tout
le monde est suspect, aux yeux des personnages et aux yeux du public à l’exception
de Sidney, de son père (suspect trop évident) et pour un instant de Billy.
Le film s’amuse bien entendu à brouiller les pistes ou au contraire à les
rendre trop limpides. Finalement, contrairement aux personnages, seul le spectateur
a compris quel était l’enjeu véritable, à savoir la localisation du tueur.
Dans la scène
se déroulant dans les toilettes du Lycée, Sidney surprend une conversation
entre deux étudiantes qui tentent de trouver un mobile à Sidney dans l’hypothèse
où se serait elle la meurtrière ; plus tard cet autour des jeunes héros
d’échafauder différentes hypothèses sur les mobiles de chacun. Très intéressantes,
ces deux scènes outre leur dimension paranoïaque, propose une vision parodique
de la psychanalyse. Sur un mode prosaïque, les différents personnages s’emparent
de la vulgarisation populaire de l’analyse psychique, comme le fait en quelque
sorte Wes Craven lui-même dans ses films, mais sur un niveau beaucoup plus
construit et donc effrayant. Juste avant de s’offrir à Billy, Sidney se lance
dans sa propre analyse pour expliquer pourquoi elle était si distante avec
son petit ami depuis quelques temps. Elle lui donne les résultats de son travail
introspectif provoqué par le choc des événements récents qui ont réveillé
en elle ses troubles datant de la mort de sa mère, un an auparavant. Elle
a compris qu’elle se mentait à elle-même, qu’elle savait que sa mère avait
de mœurs légères. Son éloignement physique provient du simple fait, qu’elle
a peur de devenir comme sa mère. Le personnage de Sidney réalise par ce discours,
une sorte de redite pour le spectateur qui avait déjà de manière plus ou moins
consciente compris son blocage, dont l’explication se dessine au fur et à
mesure du film. Dans la première scène entre Billy et Sidney, cette incapacité
de Sidney vis à vis du sexe, sa frigidité morale, est déjà posée comme un
enjeu scénaristique qui trouvera des ramifications dans l’ensemble du film.
Le sexe et le désir sont les moteurs de l’action.
La mort en famille
On retrouve
également dans Scream la dimension liée à l’univers familial.
Dans tous les films de Wes Craven est présent la notion de responsabilité
familiale et contrairement à ce que voudrait la loi du genre ce n’est pas
au sein de l’équilibre familial que l’on échappe à l’horreur. Au contraire,
c’est en se défaisant de ces liens familiaux, conjugaux ou en s’éloignant
d’un groupe que le personnage arrive à s’en sortir. Wes Craven joue encore
une fois sur l’inquiétante étrangeté, c’est dans l’univers le plus familier
que le danger trouve son origine. C’est le familier qui est épouvantable.
Il va contre l’hypocrisie en vigueur dans la représentation de la famille
et du couple dans le cinéma américain. Son cinéma devient par ce biais politique.
Il propose une critique de la société dès plus implacable, qui va contre les
représentations institutionnelles.
Tout le monde dans Scream est potentiellement coupable, car
par extension au postulat que les personnages sont nos représentants, ils
ont tous le désir que le drame se produise. Dans la fiction, il y a bien des
coupables, mais ils ne sont qu’un prétexte, qu’un paravent des véritables
responsables de cette sauvagerie : le spectateur. Le public n’est pas
le chef d’orchestre de cette barbarie jouissive et sadique, mais l’instrument
et d’une certaine façon le commanditaire. L’assassin est bel et bien dans
la salle, comme le mettra littéralement en scène Scream II dans sa scène d’ouverture, jouant sur la mise en abîme.
Wes Craven donne clairement sa position sur le sempiternel débat concernant
la violence à l’écran. Entre les partisans de la catharsis et ceux qui pensent
qu’il ne faut pas représenter la violence, la lutte fait rage. Wes Craven
remet les choses au point, ce n’est pas l’offre qu’il faut incriminer mais
la demande. La violence au cinéma est celle qui lui est demandée par le public.
La scène de révélation est particulièrement ironique. Les tueurs disent à
Sidney de regarder davantage de films d’horreur. Sidney pense que se sont
les films qu’ils les ont rendus fous. Ils répondent qu’ils n’y sont pour rien,
qu’ils les ont juste rendus plus créatifs.
Scream
est un film sur la jeunesse et son rapport à la fiction de plus en plus volatile.
C’est dans l’architecture secondaire que se cache l’auteur. Wes Craven intègre
le scénario et le transcende à travers sa mise en scène. Son univers et ses
thèmes se retrouvent dans chaque plan, dans chaque mouvement de caméra et
nous propose une vision du monde à travers un rapport direct, une interpellation
à laquelle on ne peut échapper.