Les affaires sont les affaires (1942)
de Jean Dréville
(les photogrammes sont issus de collections particulières, tous droits réservés des propriétaires de l'oeuvre. Ils sont présentés à titre de citation. Reproduction interdite)
Générique
Production
La société Les Moulins d'or (Manégat) / Edmond Pingrin
Assistants réalisateurs
René Delacroix, Charles Degrenier
Scénario
Léopold Marchand (d'après la pièce d'Octave Mirbeau créée en 1903)
Equipe technique
Photo : Nicolas Bourgassof, Raoul Portier
Décors : René Renoux, Henri Menessier
Musique : Henri Verdun
Son : Jacques Hawadier, procédé Optiphone, licence Tobis Klangfilm
Montage : André Versein
Casting
Charles Vanel : Isidore Lechat
Renée Devillers : Germaine Lechat
Jacques Baumer : Grugh
Robert Le Vigan : Phink
Germaine Charley : Madame Lechat
Jean Debucourt : Le Vicomte de la Fontenelle
Aimé Clariond : Le Marquis de Porcelet
Lucien Nat : Lucien Garraud
Jean Paqui : Xavier Lechat
Marcel Pérès : Jules
Hélène Dartigue : La bonne
Hubert de Malet : Melchior de Porcellet
Henri Nassiet : Le banquier Dauphin
Solange Varenne : La standardiste
Henri De Livry : Le maître d'hôtel
et Jacques François, Marcel Loche, Jacques Dubois, Victor Launay
Le coin du cinéphile
Jean Dréville
Jean Dréville compte parmi les plus grands réalisateurs français. Il est né le 20 septembre 1906 à Vitry-sur-Seine. Durant les années 1926-1928 Jean Dréville fonde successivement trois revues de cinéma, Photo-ciné, Cinégraphe puis On Tourne. Sa carrière s'est développée sur près de quarante années. Jean Dréville est venu au cinéma par la photographie. Au printemps 1928, il intervient en qualité d'aide-opérateur sur le film de Marcel L'Herbier, L'argent. Il propose à celui-ci de réaliser un documentaire-reportage ayant pour thème le tournage du film. On lui doit ensuite plusieurs courts métrages : Quand les épis se courbent (premier film en France où la pellicule panchromatique a été utilisée en extérieur), Physiopolis, Creosote, A la Varenne, La chanson du muguet, Le baptême d'Oscar et Midi (documentaire ferroviaire sur l'électrification du réseau du Midi). Les négatifs ont pour la plupart de ces films malheureusement disparu.
Il sacrifie en 1932 au film musical (genre déjà déclinant en France) avec Pomme d'amour où il dirige André Perchicot, un chanteur naguère très en vogue (après avoir été champion de France de cyclisme en 1912 !). L'époque est encore aux nombreuses adaptations de pièces de théâtre : Jean Dréville réalise en 1933 Trois pour cent avec Gabriel Signoret, Jeanne Boitel et Jacques Maury, d'après une pièce de Roger Ferdinand. Le film n'a guère de succès et pour cause : il sort dans la semaine du 6 février 1934. La même année il réalise son troisième long métrage à partir d'une autre pièce de ce même auteur très apprécié du public du théâtre de boulevard, Un homme en or avec l'impressionnante présence d'Harry Baur avec à ses côtés Suzy Vernon et Pierre Larquey (Jean Dréville et Harry Baur se retrouveront en 1939 sur le tournage de Le président Haudecoeur avec Betty Stockfeld et Marguerite Deval).
Après une petite excursion en Italie et le tournage des versions française et italienne de Un copo di vento (1935), Jean Dréville poursuit sa collaboration avec Roger Ferdinand et tourne Touche à tout (1935) avec Fernand Gravey, Suzy Vernon, Colette Darfeuil et Jules Berry. Au début de l'année 1936 il réussit le petit exploit de respecter les contraintes de la production en tournant en quatorze jours Les petites alliées avec Madeleine Renaud, Constant Rémy et Maurice Escande, film retenu vingt-quatre heures par la censure peu satisfaite de la représentation des moeurs en usage dans la Marine.
Jean Dréville débute sa collaboration avec Charles Vanel dans Troïka sur la piste blanche (1937, avec Jany Holt, Foun-Sen, Jean Murat). Au mois de mars 1938 Jean Dréville obtient un grand succès commercial avec Les nuits blanches de Saint-Petersbourg superbement photographié par Michel Kelber (avec Gaby Morlay, Jean Yonnel et Pierre Renoir). Nouveau succès en novembre 1938 avec Le joueur d'échecs (1938, avec Françoise Rosay dans le rôle de Catherine II et Conrad Veidt dans celui du baron de Kempelen). Ces trois films peuvent être classés dans le genre "Russe blanc" très apprécié du public parisien.
Après avoir réalisé Maman Colibri (1938) d'après la pièce d'Henri Bataille, Son oncle de Normandie (1938) dont le négatif et les copies ont disparu, La brigade sauvage en collaboration avec Marcel L'Herbier (1939, avec Véra Korène et Charles Vanel), Jean Dréville tourne six films sous l'Occupation : Annette et la dame blonde (1941, une production de la Continental Film, scénario d'Henri Decoin d'après une nouvelle de Georges Simenon), Les cadets de l'océan (1942), film tourné en zone libre et qui fut interdit de 1942 à 1945 successivement par les autorités allemandes puis par les autorités alliées, Les affaires sont les affaires (1942), Les Roquevillard (1943) d'après le roman d'Henri Bordeaux, Tornavara (1943) avec Pierre Renoir, Jean Chevrier, Mila Parély et La cage aux rossignols (avec Noël-Noël) tourné en 1944 et qui fera un triomphe lors de sa sortie en 1945.
La collaboration de Jean Dréville avec Noël-Noël conduit à un nouveau succès en 1948 avec Les casse-pieds (Prix Louis Delluc et Grand prix du cinéma français) dont la renommée a quelque peu éclipsé un surprenant mélodrame, La Ferme du pendu (1945, avec Charles Vanel, Alfred Adam, Arlette Merry, Lucienne Laurence). En 1946 Jean Dréville retrouve son vieil ami Marcel L'Herbier sur le tournage de L'affaire du collier de la reine. Il dirige ensuite Pierre Fresnay (Le visiteur, 1946), Louis Jouvet et Suzy Delair (Copie conforme, 1948). En 1956, Jean Dréville tente l'aventure de La reine Margot. Autre film classé dans le genre historique, La Fayette (1962).
Passionné d'aviation Jean Dréville signe en 1953 Escale à Orly (1955), Horizons sans fin (1955) et Normandie-Niémen (1960). On lui doit également deux grands films de guerre, La bataille de l'eau lourde (1948) et Le Grand Rendez-Vous (1950). Sa carrière cinématographique s'achève avec La sentinelle endormie en 1966.
Noël Burch et Jean-André Fieschi lui consacrent en 1968 une émission dans la série "Cinéastes de notre temps".
Production, équipe technique et casting
Les affaires sont les affaires illustre les grandes difficultés auxquelles se trouvaient confrontées durant la guerre les petites sociétés de production. Ici, les maigres capitaux sont réunis par une société de production constituée spécialement pour ce film (pratique usuelle du cinéma d'avant-guerre) avec comme producteur exécutif Edmond Pingrin. Le tournage a été effectué en treize jours durant les mois de juin et juillet 1942 et les décorateurs durent faire preuve d'une grande ingéniosité pour composer avec la misère du budget alloué.
Dans l'indispensable livre d'entretiens avec Claude Guiguet et Emmanuel Papillon (Jean Dréville, Collection 24 souvenirs/Seconde, Editions Dujarric, 1987), le réalisateur raconte qu'au printemps 1942 la maison de production Gaumont lui demande de se rendre à Toulon pour tourner en urgence Les cadets de l'océan. Jean Dréville accepte mais il était déjà engagé sur le projet de Les affaires sont les affaires. C'est donc en catastrophe qu'il remonte à Paris en juin 1942 où l'attendait Edmond Pingrin. Pendant ce temps à Toulon, Gaumont avait demandé à Max de Vaucorbeil de poursuivre les prises de vue en attendant le retour de Jean Dréville...
Le film sort en septembre 1942 et connaît un succès honorable malgré les propos sévères tenus par certains critiques (Arthur Hoéré in Coemedia du 26 septembre 1942 : "Le film tiré des "Affaires sont les affaires" porte les rides de la pièce et je ne sais s'il était possible, en vue de l'écran, de refaire une beauté à ce visage démodé (...). Le talent du réalisateur ne peut sauver cette médiocre donnée et changer le nom de famille de cette crucifère authentique"). La même société de production financera l'année suivante La Grande marnière de Jean De Marguenat. Dans l'entourage d'Edmond Pingrin nous trouvons Fernand Rivers. Les affaires sont les affaires est un peu une affaire de famille. Léopold Marchand, scénariste très apprécié dans les années 30 (Ces messieurs de la Santé, Topaze, Lucrèce Borgia), a travaillé précisément par deux fois en 1941 avec la société de production Fernand Rivers Films (sur L'Embuscade et Dernière aventure).
Jean Dréville obtient de son ami Sacha Guitry un appui précieux : celui-ci consent à ce que les quelques images en mouvement d'Octave Mirbeau déjà inscrites dans le film Ceux de chez nous soient réutilisées ici en hommage à l'auteur. Mieux, Sacha Guitry prête le manuscrit autographe de la pièce. Celui-ci est présenté au début du film après les remerciements d'usage à l'attention du Maître.
Les décorateurs René Renoux et Henri Menessier ont également travaillé auparavant pour Sacha Guitry et pour Fernand Rivers. Henri Verdun (à qui l'on doit entre autres partitions celle des Disparus de Saint-Agil, de J'accuse !, de L'enfer des anges et de L'assassinat du père Noël) a travaillé sur Dernière aventure. Henri Verdun écrit pour ce film un fort bel interlude accompagnant les scènes de chasse. L'écriture est de facture post-impressionniste sans hardiesse notable.
L'équipe technique rassemblée pour Les affaires sont les affaires constitue l'une de ces micro sociétés cinématographiques constituées un peu au gré des circonstances, des rencontres, et fondées sur l'amitié, le respect du travail bien fait. Il le fallait car les contraintes budgétaires, la surveillance des autorités étaient telles que la confection des films était exclusive de toute anicroche. Il fallait faire vite et bien avec les moyens du bord.
Le casting.
Les affaires sont les affaires donne l'occasion à Charles Vanel, véritablement habité par son personnage, de produire un jeu d'acteur époustouflant. Homme de fidélité (sept films avec Jean Dréville), Charles Vanel assume avec perfection l'incarnation d'une des figures les plus abjectes du cinéma des années 30-40. Isidore Lechat en devient plausible. Sa brutalité, son obstination, sa rouerie, ses colères, son désespoir au final, créent une force d'attraction assez stupéfiante et inoubliable.
A ses côtés, le couple Jacques Baumer (Grugh) et Robert Le Vigan (Phink) campe deux lascars minables et pleutres. Robert Le Vigan nous gratifie d'une gestuelle vulgaire à souhait. Le contraste n'en est que plus saisissant avec le jeu de Jean Debucourt et d'Aimé Clariond, très Comédie Française, un peu rigide, par trop impeccable. La tâche était alors rendue très difficile pour la jeune Renée Devillers (déjà remarquée dans le rôle d'Hélène dans J'accuse ! d'Abel Gance en 1938) qui devait assumer le personnage de Germaine Lechat. Le scénario ayant édulcoré les sentiments de révolte, voire de férocité, du personnage, Renée Devillers propose une figure certes touchante de sincérité mais qui paraît aujourd'hui trop en retrait. Un rôle presque ingrat puisque la longue scène de l'acte II entre Germaine et Lucien (joué par Lucien Nat) a été supprimée par Jean Dréville et Léopold Marchand pour mieux concentrer l'action sur le personnage d'Isidore Lechat. A noter aussi la brève mais émouvante apparition de Marcel Pérès (Jules le jardinier).
Une gageure : l'adaptation de la pièce d'Octave Mirbeau sous le régime de Vichy
La pièce Les affaires sont les affaires a été créée le 18 avril 1903 (le rôle d'Isidore Lechat étant tenu par Maurice de Féraudy. Ce fut un succès colossal. La Comédie-Française joua la pièce durant cinq années. Les principales scènes de théâtre du monde accueillirent l'oeuvre d'Octave Mirbeau.
A l'origine de cette pièce, le procès d'Alfred Dreyfus. Octave Mirbeau, dreyfusiste, a été révolté par le verdict mais aussi par la loi d'amnistie qui s'ensuivit et qui renvoya dos à dos les criminels et les victimes. Mirbeau décide de pourfendre la puissance corruptrice de l'argent mais aussi un certain ordre social reposant sur la criminalité d'affaires légalisée. Il imagine un personnage monomaniaque, un brasseur d'affaires totalement gangrené par l'ivresse du pouvoir. Face à lui, personne ou presque. Des aristocrates ruinés, des hommes d'affaires aussi pervertis que lui mais plus bêtes, des petits filous provinciaux, une épouse pitoyable, un pseudo chercheur en biologie végétale aussi falot qu'incapable, un fils adulé (espoir de descendance oblige) mais déjà pourri jusqu'à la moelle, singeant avec un certain grotesque les gens de la haute société, une fille enfin, plutôt sympathique car lucide mais dont on ne sait si son idéalisme ne finira pas dans le bovarysme sitôt la grille du château franchie.
La pièce d'Octave Mirbeau était bien éloignée de la stratégie "Travail, Famille, Patrie" du régime de Vichy. Et pourtant. On perçoit bien les raisons pour lesquelles la pièce devenue film par le talent de Jean Dréville a pu ne pas déplaire aux autorités en place. Il suffisait de s'en tenir à un premier degré de lecture. On voit alors brocarder un arriviste très Troisième République qui a connu faillite sur faillite avant de refaire fortune de manière crapuleuse et venir provoquer et humilier les notables de la province. Ceux-ci n'ont certes plus grand chose d'autre que leurs titres et quelques arpents mais ils aiment leur terre, celle transmise de génération en génération. Ils se montrent tolérants et magnanimes face à la misère (on est toujours le pauvre de quelqu'un...). Et les voici bafoués par un parvenu de la ville, un excité du progrès et de la spéculation, qui bafoue les valeurs ancestrales, ne raisonne qu'en termes de pots-de-vin et qui s'affirme anti-clérical à ses heures de surcroît. Morceau de choix idéal pour les adeptes de la révolution nationale que de réamorcer un courant de pensée anti-capitaliste mêlé d'anti-parlementarisme (Isidore Lechat veut acheter son élection).
Le personnage d'Isidore Lechat pouvait ainsi être aisément récupéré par le régime vichyste quitte à ce que Octave Mirbeau se soulève dans sa tombe. Le Travail et la Famille ? Voici Jules le jardinier : un brave type qui respecte la terre et aime les fleurs. Il va avoir un enfant. Et c'est justement là la cause de son départ. Isidore Lechat n'aime pas les enfants et n'en veut pas sur son domaine. La lecture est simple, compréhensible par tous.
Autre exemple. Dans la pièce, Isidore Lechat imagine de marier chimie et agriculture pour bouleverser les modes de production agricole. En 1903 tout le monde avait encore à l'esprit l'épisode fameux de "l'invention" de la betterave à sucre par les chimistes de Napoléon Ier afin de répondre au blocus de la canne à sucre par les anglais. L'agriculture du Nord de la France avait été ainsi bouleversée. Il s'en était suivi un siècle plus tard une crise de surproduction.
Le scénario du film reprend fidèlement les dialogues de la pièce sur ce sujet. Or, en 1942, la situation a totalement changé. Il ne s'agit plus de surproduction mais de pénurie. La France des villes ne mange plus à sa faim. L'attitude d'Isidore Lechat est tout aussi ridicule (il n'y connaît rien ; il veut sauver sa vache malade avec du rhum ; il prend pour conseiller ce pauvre Lucien Garraud bien esseulé dans son laboratoire tout neuf mais meublé seulement de quelques éprouvettes...). On pense alors aux litanies de ce fameux Pierre Caziot, connu pour ses moustaches à la Vercingétorix, et qui ne cessait de vanter le retour aux pratiques champêtres de l'exploitation familiale en s'opposant aux choix bureaucratiques qui minaient selon lui la politique agricole (la question est en fait bien plus complexe car au sein même du gouvernement de Vichy les thèses maurassiennes étaient vivement contestées par les technocrates revenus au pouvoir avec Darlan).
Que dire aussi des méthodes d'Isidore Lechat qui joue du papier timbré et des exploits d'huissier pour expulser de braves paysans endettés ! Et le "retour à la terre" dans tout cela ? Décidément la pièce d'Octave Mirbeau, repensée à la mode de Vichy, se mariait assez bien avec la politique du moment à condition de supprimer tous les éléments par trop subversifs de la pièce. Les spécialistes de l'oeuvre de Mirbeau (Pierre Michel et Jean-François Nivet, L'imprécateur au coeur fidèle, Editions Séguier, 1990) ont souligné l'importance de la scène 5 de l'acte II entre Germaine et Lucien, scène très travaillée dans laquelle la voix d'Octave Mirbeau parle à travers celle de Germaine. C'est Germaine qui y prononce la formule "les affaires sont les affaires" après avoir raconté à Lucien le suicide du banquier Dauphin. Les propos de Germaine dans cette scène sont très virulents. Elle se décrit comme "une abandonnée... une étrangère... moins qu'un animal domestique" devant subir des dîners durant lesquels Isidore, "avec une gaieté sinistre... avec de véritables rires d'assassin... nous expliquait comment il avait roulé celui-ci... déshonoré celui-là". Germaine imagine aussi durant ce dialogue qu'au même moment son père tente de la "maquignonner" à un Grugh ou à un Finck avant de conclure : "Si je te disais que... bien des fois... par dégoût... par besoin de vengeance... par un désir sauvage d'humilier mes parents... j'ai été tentée de me livrer à un homme de l'office ou de l'écurie...". Cette tirade n'a pas été reprise dans les dialogues du film.
Les affaires sont les affaires n'est pas pour autant un film de propagande. Incontestablement Jean Dréville a adopté une position neutre (si ce terme signifie quelque chose) en respectant assez fidèlement le texte d'Octave Mirbeau. Mais, manifestement c'est Isidore Lechat alias Charles Vanel qui a passionné le réalisateur. Preuve en est l'importance donnée dans le film à toutes les scènes où ce dernier apparaît.
Pour l'anecdote, on relèvera que certains passages de la pièce ont été supprimés en raison des contingences de la politique internationale. Le fils Xavier ne revient plus d'Ostende mais de Nice. On ne fait plus allusion au désir de concurrencer l'Allemagne en matière d'énergie hydraulique. Ainsi nous n'entendrons pas Isidore prononcer la phrase : "- Crois-tu que nous allons les enfoncer, tes compatriotes les Suisses... et tes amis, les Allemands ? ... ils se proclament les rois de l'électricité. Eh bien... ils ne me connaissent pas encore...".
Arrêts sur image (commentaire de l'album photos)
Photo n°1 : Octave Mirbeau en personne. Le texte introductif figurant dans le film le crédite du drame édifiant "Le Calvaire". Certes, mais Octave Mirbeau a surtout écrit Le Journal d'une femme de chambre et Le Jardin des supplices...
Photo n°2 : L'immeuble du journal Le coq d'or. Dans la pièce de théâtre il s'agit du Petit Tricolore. Jean Dréville et Léopold Marchand ont imaginé d'initialiser le personnage d'Isidore Lechat en l'installant dans les bureaux de son journal à Paris et de représenter la scène entre Isidore Lechat et le banquier Dauphin qui est racontée par Germaine à Lucien durant l'acte II de la pièce. Le personnage de Germaine y perdra de la consistance puisque, dans la pièce, celle-ci bénéficiait d'une longue tirade dans laquelle elle stigmatisait durement les pratiques de son père notamment en racontant à Lucien les circonstances du suicide de Dauphin.
Photo n°3 : Le banquier Dauphin (Henri Nassiet). Les yeux exorbités, le visage livide, décomposé. Son suicide est annoncé. Une histoire de mise en dépôt d'actions qui ne lui appartenaient pas. Une chute des cours. Une entourloupe d'Isidore Lechat qui condamne à la ruine un escroc plus petit que lui.
Photo n°4 : Isidore Lechat le poing levé. Il invoque le droit. La Loi est pour lui. Le banquier Dauphin est bel et bien roulé, lessivé. Ah mais ! La puissance du personnage est déjà présente dans sa stature assise.
Photo n°5 : Les décors du film sont dus à René Renoux et Henry Menessier. Bel exemple du travail de décorateur sous l'Occupation. Comment meubler un espace scénique lorsque la matière première fait défaut.
Photo n°6 : Le château de Breteuil (le château de "Vauperdu" dans la pièce). Les extérieurs y ont été tournés le 23 juin 1942.
Photo n°7 : Le Vicomte de la Fontenelle (Jean Debucourt) devenu intendant du château. Acte II, scène 1 : "Je ne mérite pas vos bontés... mademoiselle... J'ai mal vécu... j'ai... j'ai... J'étais un être hors la vie... hors la société... quand j'ai rencontré votre père... Sans lui que serais-je devenu ?". La scène dans laquelle le Vicomte reçoit dans sa modeste demeure les paysans endettés venant solliciter des délais de grâce n'existe pas dans la pièce. Son contenu est intégré dans un dialogue entre Isidore Lechat et Le Vicomte. Jean Dréville a choisi de mettre la séquence en images. Cette séquence renforce l'idée du paternalisme agraire. Le vicomte est présenté d'emblée comme quelqu'un de modeste, à l'écoute, même des enfants en culotte courte. La modestie du mobilier marque la déchéance de l'aristocrate. Thématique néanmoins maurrassienne : homme de la terre le voici près du peuple des petites gens.
Photo n°8 : Germaine (Renée Devillers ) et le jardinier Jules (Marcel Pérès). Germaine croise Jules qui est sur le départ après tant d'années de bons et loyaux services. Le motif ? Sa femme va avoir un enfant et Isidore Lechat n'en veut pas. Le dialogue est expurgé d'une phrase incompatible avec la politique de Vichy sur les naissances : "- Jules : Bien sûr qu'on n'a pas des enfants exprès... pour son plaisir... Dans notre condition... on a déjà bien de la peine... à vivre à deux... Mais quand les enfants viennent... on ne peut pourtant pas les tuer... mademoiselle Germaine ?". Dialogue irrecevable en 1942.
Photo n°9 : Nouvelle séquence ajoutée. Madame Lechat (Germaine Charley) surveille ses bouteilles, persuadée que ses domestiques profitent à leur guise des trésors de la cave. L'oeil est soupçonneux, le visage scrutateur. Dialogue non repris dans le film : Madame Lechat : "- Les pauvres ?... Ah ! Bien sûr... Les pauvres... ce n'est pas ce qui manque ici... Je n'ai jamais vu un pays où il y eût tant de pauvres... C'est dégoûtant ".
Photo n°10 : La grande salle du château. La mère, la fille, un grand espace entre les deux, meublé par un fauteuil vide. La mère et la fille ne se comprennent pas. Bien plus tard, scène 7 de l'acte III : Madame Lechat à sa fille : "- C'est ce grand château... vois-tu... ce sont ces grandes pièces si froides... si étrangères... c'est tout ce luxe... tout cet argent... c'est tout ce qu'il y a ici... qui fait que l'on n'entend pas... le bruit du coeur".
Photo n°11 : Lucien Garraud (Lucien Nat) et Madame Lechat. Lucien Garraud, encore un tout petit personnage reconnaissant envers Isidore Lechat de l'avoir sauvé de la misère. Un vague ingénieur chimiste incompétent. Un être soumis, respectueux de la commisération de ses maitres envers lui. La posture de Madame Lechat est éloquente. Mais Lucien Garraud est le seul homme à la ronde. Germaine, cloîtrée dans le château de Vauperdu, n'a aucun choix. Ce sera Lucien malgré les atermoiements de celui-ci.
Photos n°12 et 13 : L'arrivée d'Isidore Lechat sur ses terres. Le plan de l'église n'est pas anodin. Il sera question un peu plus tard de l'esbroufe anticléricale d'Isidore et du cérémonial de la messe. Car si lui ne fréquente pas les lieux, sa femme et sa fille doivent se montrer bonnes croyantes. Calcul politique oblige. Paysans et métayers. Quelques pièces jetées de la voiture et les voici enthousiastes, fiers d'être à la botte de cet homme si bon et généreux avec son petit personnel. Le brasseur d'affaires a remplacé le comte de naguère. Au grand agacement d'Isidore : "- C'est bon... C'est bon... Ce n'est pas l'homme qu'il faut acclamer... C'est l'idée sapristi ! Acclamez l'idée...". Hypocrisie, j'écrirai ton nom...
Photo n°14 : Les deux lascars Grugh (Jacques Baumer) et Phink (Robert Le Vigan). Grugh est censé être le beau parleur. Phink est titulaire du brevet d'exploitation. Deux provinciaux mal assortis, ensemble pour la première fois pour conclure une affaire qui sent déjà l'escroquerie à plein nez. Robert le Vigan va s'en donner à coeur joie pour composer un personnage quasiment muet mais d'une vulgarité de comportement tout à fait prodigieuse. Un régal.
Photo n°15 : Il est de bon ton d'avoir des serviteurs "nègres" en livrée. Isidore Lechat est obsédé par l'égocentrisme de Napoléon 1er. Celui-ci voulut singer la noblesse des temps passés en se consacrant Empereur, Isidore Lechat sera l'empereur des temps modernes. Dans la pièce de théâtre, Isidore montre immédiatement à ses invités les plans de son domaine. Sur ces plans il a fait dessiner sa petite effigie sur chacune des parcelles lui appartenant. L'idée n'est pas reprise dans le film.
Photo n°16 : L'arrivée du vicomte. Grande scène d'humiliation sous les yeux de Germaine tétanisée de honte. Isidore Lechat : "- Dis donc... c'est par chic... que tu as ton chapeau sur ta tête ?... (l'intendant enlève son chapeau)... Non... mais tu sais... ne te gêne pas... Si c'est dans ton monde que les serviteurs apprennent à parler à leurs maîtres le chapeau sur la tête... très bien... Je vous présente le vicomte de la Fontenelle... mon intendant... encore un noble... Il a eu des malheurs... les femmes... les chevaux... le baccarat... et voilà !... Allons... remets ton chapeau, vieux chouan... et même ta couronne... si tu ne l'as pas vendue avec le reste".
Photos n°17, 18, 19 et 20 : La scène du dîner. Dans la pièce d'Octave Mirbeau Germaine se dit souffrante et monte se coucher sans dîner. Jean Dréville opte pour une autre solution. La scène du dîner permettra de resserrer les dialogues. Le plan suivant montrant le repas des domestiques rappelle bien sûr une thématique de La règle du jeu de Jean Renoir.
Photo n°21 : L'inévitable scène du baiser. Tout ceci reste très chaste. Lucien : "- Oui... nous serons heureux... si tu ne veux pas notre bonheur trop au-dessus de la vie... trop au-dessus de nous...". Le passionnel n'est pas le point fort de Lucien Garraud.
Photo n°22 : Isidore Lechat s'enquiert dès le lendemain matin de la santé financière de Grugh et de Phink. L'information lui parvient immédiatement : ils sont tous les deux fauchés.
Photo n°23 : Germaine refuse d'accompagner sa mère à l'église. Un dialogue non repris dans le film : Germaine : "- Tu seras en retard... tu arriveras la messe dite...". Madame Lechat : "- J'en aurai toujours assez...".
Photos n°24 à 32 : La négociation entre Isidore Lechat, d'une part, Grugh et Phink, d'autre part.
Cette séquence correspond à la scène 10 de l'acte II. Les dialogues ont été repris quasi intégralement. Elle occupe une place centrale dans le film et fait miroir avec la seconde négociation entre Isidore Lechat et le marquis de Porcellet. L'issue de la négociation est connue d'avance. Isidore Lechat s'est déjà renseigné sur Grugh et Phink (cf photo 23). Si l'affaire est bonne, ceux-ci seront impitoyablement dépouillés.
La scène précédente nous les a présentés déjà divisés et en position de faiblesse : Phink embrouille tout et Grugh lui refuse le droit de s'exprimer. Car nos deux lascars ont des choses à cacher. Ceux-ci ont conduit à la ruine un dénommé Bruneau, propriétaire du terrain tant convoité, en se trompant sur le coût des travaux à réaliser. Pris à la gorge, Bruneau dut consentir une promesse de vente au profit de Grugh et Phink qui cherchent à présent des financements extérieurs pour achever les travaux et commencer l'exploitation. Le projet est intéressant : du bauxite (rendant possible la fabrication d'aluminium) et une superbe chute d'eau générant de l'énergie hydraulique (la fameuse houille blanche qui permit à la ville de Grenoble de se développer). Grugh et Phink aimerait bien ne pas révéler l'endroit exact où se situe le terrain. Celui-ci est au plein centre d'une zone militaire et, sans un appui à l'état-major, les autorisations requises risquent d'être difficiles à obtenir. Avant le début de la négociation, Isidore Lechat ignore ainsi plusieurs points essentiels : 1/ L'intérêt réel de l'affaire, 2/ Qui est le propriétaire du terrain, 3/ Où se situe exactement la chute d'eau. Il n'est pas au fait non plus de la petite escroquerie dont Bruneau a été victime.
Jean Dréville met un grand soin à la mise en scène de cette première négociation. Contrairement à la scène qui survient plus tard dans la pièce (et dans le film) relative à la négociation entre Isidore Lechat et le marquis de Porcellet, le texte d'Octave Mirbeau n'a pas eu à être expurgé des propos assez violemment libertaires développés par la suite et l'équilibre général du dialogue a pu être ainsi préservé.
Le découpage de la séquence est assez complexe. Il comprend 62 plans en continuité, excepté le dernier, un montage alterné faisant apparaître le personnage de Xavier Lechat (Jean Paqui) accueilli par sa soeur. La négociation va se dérouler en trois temps. Avec un prologue.
Photo n°24 : Isidore Lechat hilare. Il présente à ses deux visiteurs son immense portrait en pied. Il joue avec un commutateur électrique pour éclairer le tableau. Il y a quelque chose d'infantile chez Isidore. Il n'empêche. Sous couvert d'une petite fantaisie et d'un côté un peu farceur, la supériorité de Lechat est marquée d'emblée. Ses visiteurs ne peuvent qu'admirer. Le portrait de Lechat va jouer le rôle d'une présence menaçante durant toute la première partie de la séquence. Au plan suivant, Isidore organise un apéritif en sortant bien sûr une bouteille de porto centenaire de derrière les fagots. Grand jeu d'esbrouffe à l'attention de provinciaux minables.
Photo n°25 : Isidore Lechat propose à ses invités de prendre la parole. La démarche est habile. Comme s'il s'agissait d'une partie de tennis le service est offert à l'adversaire. Astucieuse stratégie. D'abord, en agissant de la sorte Isidore Lechat divise ses interlocuteurs. Lorsque Grugh se lève pour présenter le projet, Isidore lui assène immédiatement : "- Ah ! C'est toi l'orateur !". Outre l'emphase révélant la moquerie, la répartie place Grugh seul face à Isidore. Surtout, Isidore s'installe en position de redoutable contreur.
Jean Dréville recourt à une série de champs/contrechamps très rythmés correspondant à autant de contres de la part d'Isidore. Pour le moment Grugh se prépare à prendre la parole. Il fait la pose. Le portrait d'Isidore l'a semble-t-il inspiré. Il en rajoute même en jouant avec les poches de son gilet. Phink, au premier plan, est confiant, le verre de porto à la main. Isidore est hors-champ mais son portrait occupe l'arrière-plan.
Photo n°26 : Le contrechamp sur Isidore. A l'affirmation de Grugh ("- Et puis c'est une admirable affaire...") Isidore répond avec un petit sourire gourmand : "- Cà... faut voir !..". La pose est essentielle. La tenue également. Grugh et Phink sont en costumes de ville. Isidore en robe de chambre confortable, une large écharpe autour du cou. Ronronnant presque dans son fauteuil. Sûr de son coup.
Photo n°27 : Les contres verbaux d'Isidore produisent leur effet. Grugh n'a plus du tout cette assurance du début. Le regard est inquiet. La main s'appuie à présent sur le bord du bureau Napoléon 1er. Phink semble d'esprit moins rieur.
Photo n°28 : Du nouveau dans l'attitude d'Isidore Lechat. Grugh vient de parler de bauxite. Elément nouveau. Le projet pourrait devenir fort intéressant... Cette soudaine révélation modifie l'échange verbal. C'est Isidore qui va désormais poser les questions. En abordant tout d'abord le problème des droits de propriété.
Photo n° 29 : Grugh s'est emmêlé dans ses explications. Isidore radicalise son attitude. Ce n'est plus le chat faussement pataud du début de la scène. Il se lève furieux et se dirige vers son portrait, accompagné par un mouvement de caméra. Il se réapproprie la puissance de son image portraiturée. Il fait masse. L'écharpe est dénouée.
Photo n°30 : Cette fois il est debout, il attaque. Il veut les renseignements : "- Je veux le nom du propriétaire ! " tonne-t-il. La stratégie de Grugh et Phink s'effiloche. Il va falloir passer à table. La présence métaphorique de l'aigle de l'empereur sur le bureau d'Isidore est aisément repérable.
Photo n°31 : Changement de cadrage. Légère contre-plongée sur Grugh et Phink. Celui-ci s'est levé à son tour à la suite de l'attaque brutale d'Isidore. L'espace de parole appartient néanmoins toujours à Isidore. Un rempart semble exister à hauteur de l'aigle. C'est le moment des aveux des petites fourberies de Grugh et Phink aux dépens du pauvre Bruneau. La pochette blanche de Phink fait songer à un curieux petit drapeau blanc. Car le pot aux roses est révélé.
Photo n°32 : A la différence du cadrage précédent, la présence physique compacte d'Isidore accroît la pression sur Grugh et Phink. Cette fois leur espace de parole s'est totalement évanoui. Le roi est nu. Grugh et Phink viennent d'avouer que le terrain est à Saint-Careix en pleine zone militaire. Isidore est prêt à fondre sur ses proies.
Photo n°33 : La stratégie d'Isidore est magistrale. Grugh et Phink ont été écartés du bureau Empire. Finaud, Isidore leur a servi un second verre de porto en affirmant ne pas être intéressé par une affaire aussi confuse. Mais déjà Isidore est revenu à son bureau. Avec un temps d'avance. Grugh et Phink, dépités, ne savourent plus du tout le porto pourtant si bien vanté trois minutes auparavant. Isidore les guette, les attend. Dans une seconde, Isidore va mettre sa patte sur l'affaire à la surprise des deux lascars. Le mat est programmé. Grugh et Phink vont cette fois être convoqués au bureau. Et c'est Isidore qui va asséner toutes ses conditions.
Photos n°34 et 35 : Nouvelle série de champs/contrechamps. L'esprit est tout différent. C'est Isidore qui est au service et tous les coups sont gagnants. Phink évoque ses droits sur le brevet. Isidore fait mine de ne pas comprendre. La posture est sûre. Chaussé de ses lunettes, Isidore est redevenu l'homme d'affaires redoutable de la photo n°4.
Photo n°36 : C'est à prendre ou à laisser. Phink est abattu. Mais le pire est à venir.
Photo n°37 : Isidore a contourné son bureau pour rejoindre ses victimes. Il est cadré de dos. Sa carrure occupe tout le centre de l'image. L'association Grugh et Phink a volé en éclats. Grugh n'est plus très fier. Phink est décomposé : dans l'affaire il est totalement dépouillé.
Photo n°38 : L'estocade : messieurs réfléchissez mais vite ! Car les menaces, le chantage d'Isidore est proche : "- Pauvre Bruneau !... Après tout... il m'intéresse moi... ce brave homme... Ma foi !... J'ai bien envie d'aller faire un petit tour... par chez lui... et de l'interviewer... Qu'en dites-vous?... Une interview de Bruneau dans Le chant du coq... hé... hé ?... Ca pourrait être une chose émouvante... et comique, pas vrai ?... Ma foi, oui... L'idée est bonne... ". Il y a de la diablerie dans ce visage d'Isidore Lechat.
Photo n° 39 : Xavier Lechat, lamentable fils de parvenu, singe le beau monde de l'aristocratie parisienne. Il s'endette à tout va dans ce milieu et vient chercher papa lorsqu'il s'agit de régler les ardoises. Isidore ferait tout pour son fils chéri, garant d'une dynastie à venir, celle des Lechat !
Photos n°40 à 52 : La seconde négociation.
Isidore Lechat est obsédé par l'élément manquant du puzzle. La carte de son empire est affectée par une petite zone qui fait tache : les terres du marquis de Porcellet. Depuis deux années ce dernier a trouvé en Lechat un fort sympathique bailleur de fonds. Capital et intérêts : il ne réclame rien à son débiteur. Isidore Lechat attend patiemment son heure. Le marquis n'est pas conscient du danger. Ses hypothèques, son honneur lui semblent des atouts suffisants pour s'assurer de la magnanimité de son créancier. C'est bien mal connaître Isidore Lechat. L'investissement va produire ses fruits. Le marquis escompte une nouvelle avance. Le fruit est désormais mûr. Certes, Isidore Lechat pourrait lancer une procédure de saisie à l'encontre du marquis et de ses terres. Mais Isidore Lechat veut plus, bien plus. Il veut le nom, le titre, les terres, la députation. Pour cela il faut négocier avec finesse : le marquis de Porcellet n'est pas Grugh ou Phink. Et puis il s'agit d'un aristocrate obéissant à des codes d'honneur que maîtrise mal Isidore Lechat. Le temps du grand jeu est venu. Isidore va proposer au marquis de marier sa fille Germaine avec le fils de ce dernier. Il lui accordera alors une remise intégrale de ses dettes et offrira une corbeille de mariée emplie de billets de banque. En contrepartie, le marquis devra trahir ses amis politiques et participer activement à l'élection d'Isidore Lechat...
La discussion a débuté à l'extérieur du château, Isidore Lechat et le marquis de Porcellet assis sur un banc de pierre. Isidore annonce alors au marquis son refus de lui prêter une nouvelle somme. Ce dernier pense déjà à quitter les lieux avec dignité. Isidore le retient et l'invite à l'intérieur du château pour lui faire part d'une "combinaison admirable". Cette séquence est construite en montage alterné avec plusieurs séries de plans sur le déroulement de la chasse à courre à laquelle participe Xavier. Celui-ci y trouvera la mort.
Photo n°40 : Contrairement à la première négociation, il importe de progresser avec prudence. La parole doit se faire complice. Le début de la discussion se fait en marchant calmement. Isidore doit aller du cas général au cas particulier. Le voici énonçant des considérations générales sur le côté "has been" de l'aristocratie ("- Vous restez attaché aux vieilles idées du passé... et... permettez-moi le mot... à toutes sortes de préjugés... qui n'ont plus cours aujourd'hui..."). Le marquis écoute la tête légèrement inclinée, presque conforté dans l'idée qu'il entend justement donner de la noblesse à laquelle il appartient.
Photo n°41 : C'est peut-être là la première erreur d'Isidore Lechat. Sa première approche n'a aucunement déstabilisé le Marquis. Ses propos sont tombés à plat. Alors Isidore invite le marquis à s'asseoir côte à côte dans un canapé. Un peu comme s'il s'agissait déjà d'un propos entre membres d'une même famille. Isidore choisit de lancer sa proposition de manière abrupte : "- Eh bien... monsieur le marquis... Je ne suis pas un diplomate... moi... je n'ai pas l'art des réticences... et des circonlocutions... Je vais droit au but... et joue cartes sur table... En deux mots... vous avez un fils... ruiné... j'ai une fille très riche... Marions-les...". La réaction de stupeur du Marquis fait soudainement naître le doute chez Isidore. Aurait-il tapé trop fort et trop vite ?
Photo n°42 : Car déjà le marquis s'est levé : "- Vous voulez m'acheter... dites-le... m'acheter ? Le marquis se dirige déjà vers la sortie. Isidore doit rattraper son erreur. Le voici qui le suit, le dépasse et vient faire obstruction en se retrouvant opportunément sur une petite marche du seuil que le marquis ne doit absolument pas franchir.
Photo n°43 : Isidore doit d'urgence se repositionner sur le champ de bataille où il excelle. C'est lui le créancier, c'est le marquis le débiteur. Isidore ne doit plus être demandeur. La parole doit redevenir mercantile. Du donnant, donnant. Pas un "marché", une "affaire" ! Isidore convoque ainsi tous les soucis patrimoniaux du marquis et tel un sésame il se risque à lui glisser dans la poche de sa veste le fameux billet où figurent toutes les ardoises du marquis. Le geste symbolique vient conforter la parole, la justifier ("- Je veux vous sauver du désastre... inévitable... Vous serez bien avancé quand vous devrez quitter cette belle terre de Porcellet... traqué par tous les hommes de loi... Je sais ce que c'est, allez... J'ai été ruiné deux fois... Cà n'est pas drôle !").
Photo n°44 : Jean Dréville travaille sa mise en scène en jouant sur la circulation des objets. L'art et la manière. Isidore prend l'initiative révérencieuce de débarrasser le marquis de sa canne et de son chapeau, comme s'il fallait reconstituer une apparence de dignité. Le marquis ne sera pas dupe du geste et ôtant l'un de ses gants il le jettera quelques secondes plus tard sur le guéridon. Jeu de puissance certes tout artificiel puisque le marquis de Porcellet est bien conscient qu'Isidore Lechat le tient.
Photo n°45 : Aimé Clariond dans l'attitude de l'aristocrate sûr de sa pose et écoutant avec une méfiance extrême l'énumération de tous les avantages censés accompagner le mariage de son fils avec Germaine Lechat. Le marquis de Porcellet est assis, bien calé dans son siège. La parole d'Isidore se heurte à un mur.
Photo n°46 : Isidore ne cesse de changer les angles d'attaque. Il décide de jouer la carte de la familiarité. Il prend un fauteuil et s'asseoit en face du marquis. Mais c'est Isidore qui accompagne la parole de gestes qui deviennent des signes de faiblesse. Le marquis reste impassible, jambes croisées, cadré de trois-quart dos. Et pourtant, Isidore accumule les donnes : il lui propose de racheter l'hôtel particulier du frère du marquis, de lui conférer des parts dans une "colossale affaire" sur le point d'être conclue (nos deux complices Grugh et Phink sont pour l'heure en train de méditer sur leur triste sort). Mais rien n'y fait.
Photo n°47 : L'échec de la négociation est quasiment consommé. Isidore quitte l'espace de parole furieux. Il abat sa dernière carte, la haine dans les yeux. Le marquis refuse d'acquiescer ? Alors il perdra les terres de Porcellet, humilié par un vulgaire brasseur d'affaires.
Photo n°48 : Belle idée de mise en scène de Jean Dréville. L'effronterie d'Isidore est un coup de bluff. Soit le marquis quitte les lieux, soit il le rejoint dans la pièce voisine et le coup est gagnant. Dans la pièce d'Octave Mirbeau, l'auteur confiait aux deux personnages un long échange verbal dans lequel Isidore Lechat tenait des propos violemment anticléricaux ("- L'Eglise est partout... Elle n'a pas que des autels où elle vend de la foi... des sources miraculeuses où elle met de la superstition en bouteilles... des confessionnaux où elle débite de l'illusion en toc et du bonheur en faux... Elle a des boutiques qui regorgent de marchandises... des banques pleines d'or... des comptoirs, des usines, des journaux... et des gouvernements dont elle a su faire jusqu'ici ses agents dociles et ses courtiers humiliés") et libertaires ("- Oui, nous sommes des bandits, des forbans... Mais des bandits qui ont fait quelque chose... Des forbans qui apportent tous les jours leur contribution au progrès, qui créent du mouvement, partout"). Réparties impensables en cette année de censure 1942.
Et le coup de bluff réussit. Le vicomte vient à Canossa. Mais à la manière d'un aristocrate. Le geste supplante ici la parole. C'est avec le bout de sa canne qu'il ouvrira le battant de la porte. Isidore est prévenu : il a très probablement gagné mais à une condition, respecter l'honneur du vaincu.
Photo n°49 : Droit dans ses bottes, le marquis harangue, argumente, condamne les pratiques du capitalisme d'affaires. La parole est libre mais son efficience est nulle. Combat d'arrière-garde songe Isidore.
Photo n°50 : Mais les propos deviennent plus virulents. La politique s'en mêle. Décidément ces deux hommes se détestent foncièrement (Le marquis : "- Vous avez la prétention de dominer, d'être les maîtres... Et vous l'êtes... pour un temps. Mais des maîtres plus ridicules encore que néfastes... Aussitôt parvenus à la fortune... vous n'avez plus qu'une idée : nous singer... C'est nos hôtels, nos terres, nos manies, nos vices qu'il vous faut... nos vieux noms glorieux... et jusqu'à nos vieux meubles... Ce qui ne s'achète pas, voyez-vous, c'est la façon de s'en servir..."). Le clash est de nouveau imminent.
Photo n°51 : Isidore doit d'urgence bouleverser la donne verbale, et agir en parfait maquignon : "- Ma fille est très jolie... elle a de l'allure... de la race... elle n'est pas bête ! Cherchez-en beaucoup, dans votre monde... Une vraie princesse, monsieur le marquis "). Isidore s'asseoit familièrement sur le rebord de son bureau Empire. Allons, l'affaire n'est pas si mauvaise et le marquis sauvera en apparence ses terres de Porcellet.
Photo n°52 : Les affaires sont les affaires. Quand on traite une affaire, il faut la mener à son terme. Le marquis voulait se donner le temps de réfléchir. Nenni ! Isidore a dû trop s'employer. Le marquis devra demander immédiatement la main de Germaine pour son fils.
Photo n°53 : Germaine a fait capoter le plan de son père en prétendant être déjà fiancée avec un inconnu dont elle refuse de révéler le nom. Isidore Lechat, après un moment d'incompréhension et de stupeur, se rue sur sa fille tel un fauve : "- Je vais lui apprendre à vivre à la demoiselle... Où l'as-tu trouvé ?... Où l'as-tu pêché ?... Veux-tu que je t'étrangle ?... Je vais te faire parler, moi !... Son nom...".
Photo n°54 : Loin dans la profondeur de champ renforcée par un cadrage en plongée, loin des fauteuils désespérément vides, fuyant un espace inhospitalier, une ombre féminine disparaît dans un espace encore baigné de lumière.
Photo n°55 : Le vicomte de la Fontenelle vient d'annoncer à Isidore la mort accidentelle de son fils Xavier. Isidore : "- Qu'est-ce que tu viens de dire... idiot ?... Imbécile, ose donc répéter ce que tu viens de dire...". Le Vicomte : "- Lâchez-moi Monsieur... lâchez-moi...".
Photo n°56 : Les deux canailles de Grugh et Phink ont tenté de profiter du grand trouble causé par la mort de Xavier pour modifier in extremis les termes du contrat en leur faveur et le présenter à la signature d'Isidore Lechat. Celui-ci se laisse un temps abuser, croyant en la sincérité des condoléances des deux compères. Mais la sagacité d'Isidore reprend le dessus et soudain, il comprend la manoeuvre...
Photo n°57 : Superbe jeu d'acteurs. Les yeux fixes, les joues creusées, Phink et Grugh sont tout à la fois ahuris, consternés, écrasés, figés dans une attitude d'épouvante.
Photos n°58 : Nouvelle occasion de saluer l'extraordinaire prestation de Charles Vanel. Fou de douleur et de rage, il contraint Grugh à parapher l'acte lui donnant les pleins pouvoirs alors que l'on vient de lui annoncer que la dépouille de son fils repose dans le vestibule.
Photos 59 et 60 : Jean Dréville a choisi de modifier la scène finale en la rendant plus mélodramatique. Dans la pièce, Ie rideau tombe lorsque Isidore quitte la pièce en titubant. Ici, optant pour un éclairage lugubre, le réalisateur joue sur un effet de plongée/contre-plongée puis utilise le principe du plan d'ensemble avec un cadrage en plongée pour nous faire assister à l'effondrement du corps d'Isidore Lechat à quelques mètres du cadavre de son fils. S'ensuit un très bref plan de générique de fin.
Philippe Chiffaut-Moliard, 20 janvier 2004 (tous droits réservés).