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Jean Boyer : Approche de son oeuvre jusqu'à Romance de Paris

 

La carrière cinématographique de Jean Boyer n'est pas, loin s'en faut, de celles qui connaissent la plus grande notoriété auprès des cinéphiles. Et si un seul film, parmi plus de soixante réalisations (outre de multiples participations comme scénariste, dialoguiste ou parolier de chansons à succès inscrites dans de nombreux films des années 30), devait résister à l'effacement du temps dans la mémoire collective des amoureux du cinéma français d'avant-guerre, ce serait très probablement Circonstances atténuantes, réalisation de 1939.

Ce film est un véritable petit bijou de la production française à la veille de la survenance d'une très mémorable débandade mlitaire dont les acteurs se revendiquaient pourtant comme les piliers d'une France sûre d'elle-même, sûre de ses valeurs affirmées comme ancestrales, sûre de son empire colonial, de sa Ligne Maginot et de ses choix stratégiques et diplomatiques.

Pourtant les multiples scandales financiers n'étaient accompagnés d'aucune reprise en main efficace de la part du pouvoir politique, encore moins du pouvoir judiciaire. De nombreux industriels français voyaient l'avenir de leurs branches d'activité dans un rapprochement avec les déjà très puissants moteurs économiques de l'industrie allemande. La crainte du bolchevisme disait-on encore en 1938 et la rancœur anglophobe occupaient encore les esprits. Certes, les émois provoqués par le bref épisode du Front populaire s'apaisaient et les maurassiens se réjouissaient du retour en grâce d'une idéologie que d'aucuns avaient espéré obsolète. A l'opposé une large obédience du monde catholique se sentait rassurée par l'écrasement en Espagne du mouvement républicain. En ces temps formidables, Jean Boyer signe Circonstances atténuantes avec au générique le génial Michel Simon (Monsieur Le Sentencier) épaulé par Arletty (Marie qu'a d'ça), Mila Parely (La Panthère), Andrex (Môme de Dieu) et tous ceux qu'il faudrait aussi nommer.

Et s'il faut rendre à César, c'est-à-dire à Marcel Arnac, la trame romanesque ayant servi de support au film, à Yves Mirande la verdeur des dialogues, à Georges Van Parys la partition de l'ouvrage, c'est bien à Jean Boyer, tout à la fois comme réalisateur et comme scénariste (en collaboration avec Jean-Pierre Feydeau), qu'il faut attribuer la pleine réussite d'un film très drôle nous offrant une fable savoureuse jouée magnifiquement par des acteurs manifestement râvis de travailler ensemble et dont le souvenir dans l'esprit des spectateurs allait être assuré par cette chanson devenue si célèbre: "Comme de bien entendu".

Et pourtant, les notices biographiques n'incitent guère à la curiosité à l'égard de l'oeuvre de Jean Boyer.

Celui-ci est absent du Dictionnaire du cinéma édité par Larousse en 1986. Jean Tulard, pour sa part, a laissé passer sous la notice consacré au réalisateur dans le Dictionnaire du cinéma édité par Laffont (8ème édition, 2001) l'aimable compliment de "tâcheron de la pellicule" même si cette même notice reconnaît ensuite quelques mérites à certaines des réalisations de Jean Boyer.

Son décès en 1965, à l'âge de 64 ans, a laissé les critiques de l'époque peu ou prou indifférents (ainsi l'éphéméride de la revue Cinéma 65 se contente de rappeler quelques uns des nombreux titres de ses films en insistant sur une fin de carrière certes bien moins riche du réalisateur (et en omettant au demeurant Romance de Paris) avant de conclure la nécrologie par un "Amen" qui ne pouvait satisfaire que son auteur demeuré prudemment anonyme).

Les premiers ouvrages consacrés à la période des années 30 et de Vichy n'ont guère été plus diserts sur l'œuvre de Jean Boyer. Jean-Pierre Jeancolas évoque simplement sa capacité d'adapatation de pièces de boulevard ( in 15 ans d'années trente, le cinéma des français. 1929-1944, Stock, 1983, p. 263), Jacques Siclier note quant à lui le "scénario conventionnel"de Romance de Paris (in La France de Pétain et son cinéma, Editions Henri veyrier, 1981, réédité par Ramsay en 1990, p. 187) et "le théâtre filmé à la va-vite" de Boléro (1941) (p. 181) sans autre souci d'éloge.

C'est néanmoins à une lecture plus attentive de l'œuvre de Jean Boyer que se sont livrés Claude Beylie et Philippe d'Hugues dans leur précieux travail sur Les oubliés du cinéma français (Editions du Cerf, 1999) en concluant à la nécessité d'un "examen en appel pour une réévaluation de l'apport du cinéaste"(op. cit. p. 214). Mais, dans son article sur La cinéphilie chantante des années 30, Raymond Lefèvre ne fera que citer quelques réalisations de Jean Boyer sans s'attacher plus avant à leur contenu ( in CinémAction n° 95, p. 149-155). Le bilan bibliographique est donc des plus modeste.

Fils de Lucien Boyer, un chansonnier bien connu de la génération d'avant 14-18, Jean Boyer a acquis dès son enfance un goût immodéré pour la chanson et le music-hall. Sans doute a-t-il aussi connu les péripéties pouvant accompagner la vie de famille d'un artiste faite de tournées, de rencontres, de fantaisies ou de querelles selon.

Il fait ses débuts cinématographiques en 1930 à Berlin dans le très célèbre film de Wilhelm Thiele Die Drei von der Tankstelle, mieux connu en France sous le titre Le Chemin du paradis. C'était l'époque où les films étaient souvent coproduits et tournés en deux, voire en plusieurs versions.

Au demeurant, c'est tout un pan de l'histoire du cinéma français d'avant-guerre qui est à redécouvrir tant sont peu connues les réalisations des studios Paramountà Joinville et surtout de la très puissante Universum-Film Aktiengesellschaft (U.F.A) dirigée alors par Erich Pommer et dont L'Alliance Cinématographique Européenne (A.C.E.), sa filiale française conduite par Raoul Ploquin, constituait le fer de lance dans l'Hexagone.

Dans un article fondateur Francis Courtade a rappelé ainsi le fait que sur 1305 films français tournés entre 1929 et 1939, 186 avaient été des coproductions franco-allemandes et 81 de celles-ci avaient été tournées à Berlin dans les studios de Neubabelsberg (Les coproductions franco-allemandes et versions multiples des années 30, in Tendres ennemis.Cent ans de cinéma entre la France et l'Allemagne, Editions L'Harmattan, 1991).

C'est bien sûr l'apparition du sonore et l'efficacité du procédé technique de la firme Tobis, outre l'incontestable puissance économique de la firme U.F.A. en comparaison de laquelle la totale désorganisation du systême de production français relevait du plus bel amateurisme, qui généra cet essor des coproductions franco-allemandes.

Chacun y trouvait son compte. D'un côté le public français réclamait des films en chanson et seuls les studios allemands pouvaient subvenir à cette demande (les raisons de l'échec de la politique de la Paramount mériteraient sur ce point d'être approfondies tant du point de vue économique qu'au regard des critères culturels). De l'autre, les films ainsi produits par l'U.F.A. pouvaient accéder aux marchés de L'Europe Centrale et des Balkans, pays alliés pour la plupart de la France (cet aspect économique ne manquera pas d'être de plus en plus exploité par le Reich soucieux d'obtenir également ainsi de précieuses devises étrangères).

Ainsi, dès le début des années 1930, réalisateurs et acteurs français se sont trouvés sollicités pas la U.F.A. pour participer au tournage des secondes versions en français des films allemands destinés, outre le marché intérieur, à l'exportation. La latitude laissée alors aux intervenants français demeurait très modeste.

C'est dans ce cadre très circonscrit que Jean Boyer, dirigé par Max De Vaucorbeil, fit sa première apparition en tant qu'acteur devant la caméra aux côtés des deux stars du moment, Lilian Harvey et Henri Garat. Mais la renommée de Jean vint surtout de ce qu'il signa les paroles dela chanson "Avoir un bon copain" qui fit un formidable tabac dans le Paris de la fin d'automne 1930 déjà sous le charme de Sous les toits de Paris de René Clair réalisé la même année.

Voici alors Jean Boyer tour à tour auteur des chansons du Capitaine Craddock de Hans Schwarz et Max de Vaucorbeil 1931), de Zwei Herzen und ein Schlag (La Fille et le garçon) de Wilhelm Thiele et Roger Le Bon (1931).

Très vite Jean Boyer passe au scénario et signe avec Paul Frank celui de Princesse à vos ordres (Hanns Schwarz et Max de Vaucorbeil, 1931), film reconduisant le couple adulé de l'époque Lilian Harvey-Henri Garat. On retrouve Jean Boyer comme co-scénariste, avec Franz Schulz cette fois, d'un autre immense succès de l'époque, Dactylo de Wilhelm Thiele (1931). La même année le voici dialoguiste du film d' Eric Charell, Der Kongress tanzt (Le Congrès s'amuse), fleuron en cette année 1931 de la production U.F.A.

Erich Pommer ayant ainsi immédiatement perçu le talent de Jean Boyer, n'hésita pas à le faire travailler sur les productions les plus prestigieuses du moment. Dans les studios de Neubabelsberg Jean Boyer fait ainsi la connaissance d'Anatol Litvak qui vient de passer tout juste la trentaine et qui est capable lui aussi de s'adapter à toutes les circonstances de travail. Les voici alors associés à la réalisation de Nie wieder Lieber (Calais-Douvres, 1931). La même année Jean Boyer signe les chansons du film Cœur de lilas, toujours d'Anatol Litvak.

L'année 1931 est marquée par la rencontre avec Abel Gance qui travaille alors sur le scénario de La Fin du monde qui devait être dans l'idée de son auteur le chef d'œuvre auquel ce dernier aspirait (on sait ce qu'il advînt de cette œuvre demeurée inachevée).

Au début de l'année 1932, Jean Boyer intervient sur lez film de Robert Siodmak sur Stürme der Leidenschaft (Tumultes) où il signe là encore les chansons pour la version française. Puis, après avoir assuré le tournage la version française du film de Max Neufeld, Ein bisschen Lieben fûr dich (Monsieur, Madame et Bibi, 1932), il revient en France où les studios Paramount à Joinville lui confie la réalisation du film La Pouponnière avec Germaine Roger, Françoise Rosay et Robert Arnoux. Il dirige également Maurice Chevalier dans la version française du film de Norman Taurog The Way To Love (L'Amour guide, 1933). Durant les mois suivants, Jean Boyer intervient sous des qualités diverses à une dizaine de réalisations.
En 1935, Jean Boyer se voit proposer par la U.F.A. une nouvelle coproduction et retourne à Berlin pour y tourner avec Arthur Robison une comédie musicale, Les Epoux célibataires avec Sim Viva et Mona Goya.

Sortant de son registre habituel, Jean Boyer accepte également de réaliser la même année la version française d'une autre production de la U.F.A. confiée à Paul Martin, Schwarze Rosen (Roses noires) avec Lilian Harvey, film abordant sur fond de mélodrame la question de l'impérialisme russe sur la Finlande et la répression exercée par Bobrikov sur les mouvements de résistance. L'influence de Goebbels est cette fois bien présente et le genre de la comédie chantante ne peut plus servir d'alibi à une collaboration avec un cinéma désormais tenu de main ferme par le pouvoir nazi.

En 1936, Jean Boyer poursuit sa carrière en Allemagne et tourne deux films conçus cette fois pour être exclusivement distribués en version française. Le directeur de production est Raoul Ploquin ( futur directeur du C.O.I.C.) qui est aux commandes de l'A.C.E., filiale française de la U.F.A. . C'est ainsi que dans Un Mauvais garçon, Jean Boyer dirige Danielle Darrieux, Henri Garat, André Alerme et Jean Dax, et que dans Prends la route, il travaille avec Jacques Pills, Claude May, Colette Darfeuil suzy Delair, André Alerme encore et Georges Tabet. C'est surtout le début de sa collaboration avec le compositeur Georges Van Parys.

De retour en France, ce sera toujours avec la complicité de Georges Van Parys que Jean Boyer élaborera au cours de l'année 1938 la construction scénaristique et musicale de La Chaleur du sein d'après la pièce d'André Birabeau, qui réunit une formidable galerie d'actrices (Arletty, Gabrielle Dorziat, Jeanne Lion, Marguerite Moréno) et d'acteurs ( Michel Simon, Pierre Larquey), et de Mon Curé chez les riches, avec Elvire Popesco et André Alerme.

Jean Boyer retourne alors à Berlin pour deux nouvelles réalisations produites par Raoul Ploquin : Ma sœur de lait et Noix de Coco, film dans lequel Raimu et Michel Simon s'en donnent à cœur joie, le rôle titre féminin étant tenu par Marie Bell. A cette occasion, Jean Boyer laisse à Marcel Achard, auteur de la pièce, le soin d'adapter lui même celle-ci et d'écrire le scénario et les dialogues.

1939, c'est l'année de Circonstances atténuantes déjà évoqué. C'est aussi l'année de Sérénade, un film un peu oublié ayant pour sujet les amours du compositeur Franz Schubert, avec Lilian Harvey et Louis Jouvet.

Retour en 1940 à sa collaboration avec Georges Van Parys sur deux films : Miquette, d'après la pièce de Flers et Caillavet, et L'acrobate, sur un scénario de Jean Guiton, film où Jean Boyer travaille pour la première fois avec Jean Tissier.

 

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Présentation de Romance de Paris

 

L'équipe technique

 

La société Pathé et le producteur André Zwobada ( qui produira l'année suivante, et cette fois seul, Croisières sidérales en 1942, le seul film de science-fiction de cette période du cinéma français),confie la direction de la photographie à Christian Matras. Ce nom demeure peu connu des cinéphiles et pourtant. En l'espace de cinq années Christian Matras, qui était alors dans sa trentaine, signe ou cosigne ( avec Armand Thirard) la photo de chefs d'œuvre comme La Grande illusion de Jean Renoir (1937), Entrée des artistes de Marc Allégret (1938), La Fin du jour de Julien Duvivier (1939), Le Dernier tournant de Pierre Chenal (1939), sans oublier Café de Paris d' Yves Mirande (1938) et Paradis perdu d'Abel Gance (1939). Après -guerre on lui devra également la photographie de La Ronde de Max Ophuls (1950).

Christian Matras, c'est donc une certaine esthétique du cadrage et de la lumière dans le cinéma français On retiendra surtout ici la variété des prises de vues et des effets de surimpression lors de la vingt cinquième séquence (la première du spectacle de Papillon) et le superbe plan inaugural de la vingt-deuxième séquence lors de l'entrée de Georges et Jeannette dans l'appartement près du Trocadéro.

Henri Mahé, lui est un jeune décorateur. Agé de 34 ans, il travaillera en cette même année 1941 avec Abel Gance sur La Venus aveugle, puis l'année suivante il signera les décors de Croisières sidérales. En ces temps de disette, la réalisation de décors de cinéma relevait tout autant des capacités a faire quelque chose avec du rien que de l'inventivité créatrice. Inutile donc de tenter la moindre comparaison avec les productions américaines de l'époque ou même avec les productions allemandes sortant durant la même période sur les écrans (quoique le cinéma allemand commençait également à souffrir aussi du gouffre financier provoqué par la guerre menée par le Reich).

La mise en place du décor des Folies concert et du grand décor de la soirée de gala a nécessité des trésors d'ingéniosité ( on songe à l'idée des cartes postales géantes) et, systême de vase communicant oblige, a réduit de manière drastique le budget consacré aux autres séquences du film. Il y a peut-être dans le film une allusion ainsi faite aux conditions de tournage lorsque, dans la dix-huitième séquence, Nicolas s'étonne du côté un peu miteux de l'appartement où habite Georges…

Néanmoins, le décor de la salle de café avec un effet de perspective, l'astuce consistant à exploiter un échafaudage dans les airs, l'amusante métaphore des rouages en ombre chinoise lors de la visite de Georges chez l'éditeur-compositeur(dixième séquence), créent avec simplicité des atmosphères participant à la fluidité de la narration. Mais on se souviendra surtout de cette prolifération un peu délirante et peut être bien zazou, des gros cœurs sur les murs du théâtre et cette trouvaille des nids d'abeille permettant de créer plusieurs fenêtres assez stupéfiantes lors des plans d'ensemble durant le spectacle final.

 


Les Acteurs

Romance de Paris étant un film conçu avant tout pour (et par) Charles Trenet, honneur donc à celui-ci.

Jean Boyer n'était pas étranger à la famille Trénet puisque le père du cinéaste, Lucien Boyer, était un proche ami de Benno Vigny, le compagnon de Marie- Louise Caussat, la mère de Charles Trenet. Bref. L'anecdote importe peu. En revanche, il était manifeste que la passion commune de Jean Boyer et de Charles Trenet pour la chanson et le music-hall allait très naturellement les rapprocher lors de la conception de Romance de Paris.

Il ne s'agit pas ici de retracer la fulgurante carrière de Charles Trenet dans le Paris d'avant-guerre. La lecture indispensable demeure sur ce sujet le livre de Richard Cannavo, " Monsieur Trenet " aux éditions Plon (1993), sans omettre les ouvrages de Marc Audry, Michel Perez, et Geneviève Beauvalet. Rappelons simplement que les débuts tonitruants de Charles Trenet, non plus en duo avec Johnny Hess, mais comme vedette enthousiasmant le public de l'A.B.C., eurent lieu le 25 mars 1938. Un triomphe. Charles Trenet a 24 ans!

Le producteur Guy Lacour flaire le bon coup commercial et convainc Charles Trenet de se lancer dans le cinéma : Charles Trenet est séduit par l'idée d'autant qu'il lui appartient de s'occuper tout à la fois du scénario, des dialogues et des lyrics! Le réalisateur pressenti n'est autre que Pierre Caron, une figure à part du milieu cinématographique français ( que n'a t-on écrit à son sujet!). Le film sera La Route enchantée, tourné à toute vitesse, et qui sort à Paris dès l'été 1938. Une réussite commerciale indiscutable. Film très sympathique, fantaisiste, joyeux, et dont le scénario va être décliné quelques semaines plus tard d'une autre manière, dans un second film aussi rapidement mis en bobines, Je Chante de Christian Stengel. Cette fois le héros ne trouve plus comme lieu d'accueil un château et une nièce charmante mais un pensionnat de jeunes filles et une myriade de donzelles de bonne famille qui, par la magie d'un neveu fantaisiste et bourreau des coeurs, Charles alias Charles Trenet, vont triompher des mésaventures financières du propriétaire de l'institution en découvrant les joies des travaux domestiques. Du beau monde à l'affiche : Janine Darcey, Jean Tissier, Julien Carette, Felix Oudart, Nina Sinclair, et aussi la toute jeune Micheline Presle.

La drôle de guerre, l'offensive allemande, la France divisée par la ligne de démarcation… Charles Trenet décide au début de l'année 1941 de revenir à Paris. Le tristement célèbre Réveil du peuple développe dans ses éditions du 31 janvier 1941 et du 14 février 1941 des propos antisémites à l'encontre de Charles Trenet au motif délirant que Trenet est un anagramme de Netter, " nom spécifiquement juif " (cf Lettre ouverte de Jean Boissel en date du 14 février, Jean Boissel ayant fondé en 1934, pour la triste petite histoire, un mouvement dénommé " Racisme International Fascisme").

Charles Trenet, en proie à ces menaces, est contraint de se rendre à Perpignan, Narbonne et Lyon pour justifier de son patronyme et mettre à néant les accusations haineuses dont il était ainsi l'objet. Mais que faire face à un délire totalitaire et paranoiaque? C'est ainsi qu'on lira sous la signature de François Vineuil (pseudonyme de Lucien Rebatet) les propos suivants lors de la sortie de Romance de Paris : " Je n'ai pas à insister sur la ressemblance excessivement fâcheuse de M.Trenet avec un certain nombre de clowns judéo-américains. Ressemblance fortuite? Il se peut. Cultivée volontairement? Cela ne fait aucun doute. M. Trenet a contribué autant que possible à la judaïsation du goût français." ( citation extraite de l'ouvrage de Richard Cannavo, page 318).

Il faut avoir ces propos à l'esprit lors de la vision du film, tout spécialement lors de la quinzième séquence losque, à la suite de la venue des femmes journalistes, Georges déclarera à Cartier: "- Combien de fois faudra-t-il vous répéter que ma vie privée n'intéresse personne! ". Et ces dernières paroles de Georges au cours de l'ultime séquence: "- Vois-tu Jeannette, les artistes ne sont pas plus terribles que les autres. Seulement, il y a l'atmosphère dans laquelle ils vivent. Cette atmosphère est très dangereuse…".

Aux côtés de Charles Trenet, Jean Tissier. Alors âgé de 45ans, Jean Tissier a déjà une très solide carrière d'acteur à son actif. Il a déjà été rappelé que Jean Tissier et Charles Trenet avaient eu l'occasion de travailler ensemble sur le film Je Chante de Christian Stengel. Jean Tissier, parmi la trentaine de personnages déjà interprétés, avait été dirigé au gré des productions par une pléiade de réalisateurs ( Pierre Colombier, Christian-Jaque, Henri Decoin, Jean de Limur, Louis Daquin, Georges Lacombe et bien d'autres dont justement Jean Boyer dans L'Acrobate (1940). Et l'année suivante, ce sera Henri-Georges Clouzot qui le dirigera dans son rôle peut-être le plus célèbre, celui de Lallah Poor, dans l'Assassin habite au 21( mais Jean Tissier c'était déjà l'inquiétant personnage de Max dans L'Enfer des anges de Christian-Jaque (1939).

Jean Tissier réalise dans Romance de Paris une prestation géniale d'acteur, tantôt très drôle, tantôt discret, à l'écoute, exploitant à merveille le décalage voulu par la conception de son personnage. Un registre exceptionnel d'intonations, de mimiques, de gestes presque anodins, qui permet au réalisateur de recourir sur lui à plusieurs reprises à des plans de coupe en plan très rapproché ou en gros plan, afin d'appuyer les dialogues. Jean Tissier nous offre une composition très subtile du personnage de Jules qui, sans faire d'ombre au personnage princeps de Georges, parvient à équilibrer presque idéalement la structure du récit.

Troisième larron de la distribution: André Alerme. Une figure du cinéma français d'avant-guerre! (il tournera encore durant quelques années après-guerre mais l'essentiel de sa brillante carrière se situe entre 1931 et 1945). Sa mine faconde, son visage rubicond , ses emportements et ses accès de colère soigneusement étudiés en ont fait un acteur adoré du public d'un cinéma du sam'di soir qui ne disait pas encore son nom. Aujourd'hui, qui ne se souvient de son personnage du bourgmestre dans La Kermesse héroïque de Jacques Feyder (1935)? André Alerme et Jean Boyer se connaissaient fort bien: Romance de Paris est leur cinquième collaboration. Le voici donc en patron de music hall. En fait il s'agit d'interpréter deux personnages en un: le Cartier un peu filou qui veut "donner aux jeunes leur chance" tout en se sucrant au passage, puis le Cartier parvenu, ayant quitté les bretelles et le chapeau relevé sur la tête pour l'habit et les vernis. André Alerme se plait à fonctionner dans l'embrouillamini. L'ordre redevient vite désordre. Il s'agite, vocifère, réprimande, pontifie, paternalise… Mais en définitive, il fonctionne comme un enfant pris en flagrant délit de gourmandise.

Et puis il y a son accolyte, "Monsieur Nicolas", interprété par un Fred Pasquali en pleine forme, jouant du monocle et de l'accent pseudo sud américain avec un art consommé.

La galerie de portraits masculins ne s'arrêtent pas là. il y a le génialissime Robert Le Vigan qui nous offre une séance de vocalises inoubliable, Maurice Teynac dont le personnage est créé en pointillés puisque, en bonne logique, " Maurice" est plus proche du maquereau que de l'enfant de chœur mais censure oblige, il est exclu de le montrer de manière aussi directe, Albert Broquin, "Mathieu le régisseur", qui ne cesse de faire des entrées dans le champ avec un air un peu ahuri, l'inénarrable accent parigot de Georges Bever, l'accordéoniste, les joueurs de cartes, Robert Ozanne et Raymond Bussières, la trogne de Léon Larive, le patron du Balajo… Il faudrait tous les citer ! C'est l'art de Jean Boyer de savoir organiser ainsi des génériques d'acteurs où chacun, même sur un ou deux plans, a l'occasion de camper une silhouette inoubliable.

 

Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)