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Vénus aveugle (1940) d'Abel Gance

 

 

Avec, dans les principaux rôles, Viviane Romance (Clarisse), Georges Flamant (Madère), Henri Guisol (Ulysse), Jean Aquistapace (Indigo), Lucienne Le Marchand (Gisèle), Roland Pégurier (le mousse), Jean-Jack Meccati (l'admirateur), Mary-Lou (Mireille), Marcel Millet (Goutaret), Philippe Grey (l'officier), Gérard Lecomte (le quartier-maître), Renée Reney (la chanteuse).

 

Synopsis

 

Nous proposons ici comme résumé du scénario celui déjà établi par Sylvie Dallet dans son étude : Boîter avec toute l'humanité ou la filmographie gancienne et son golem, Revue 1895, numéro 31, Abel Gance. Nouveaux regards, p. 53 à 87).

 

Sylvie Dallet : "En résumé, la belle Clarisse (Viviane Romance), ouvrière, chanteuse et modèle, aime Madère (Georges Flament), le commandant du "Tapageur". Ils vivent en union libre sur le bateau en compagnie de Mireille, la soeur paralytique de Clarisse, et d'Ulysse, le second de Madère. Quand le médecin annonce à Clarisse qu'elle devient aveugle, la jeune femme décide fièrement de ne pas imposer sa future infirmité à Madère et le quitte sans lui en dévoiler la véritable raison. Madère, croyant à la trahison de l'aimée, part faire le tour du monde, bientôt rejoint par une jeune bourgeoise, Gisèle, qu'il épouse par dépit. Clarisse a pris pension chez sa soeur au "Bouchon Rouge", un café du port où elle chante. Quelques mois plus tard, elle accouche d'une petite fille, fruit de ses amours avec Madère, et décide de tout lui raconter à son retour, en espérant que la maternité saura faire oublier l'infirmité. Madère revient, flanqué de Gisèle et de sa fille. Clarisse se sacrifie en silence. Un soir, l'enfant de Clarisse meurt de méningite. Les cortèges de baptême et d'enterrement se croisent à l'église. Réfugiée sur le "Tapageur", Clarisse devient aveugle tandis que Gisèle, délaissée, quitte Madère en lui abandonnant la fillette. Petit à petit, grâce au dévouement de Mireille, d'Ulysse et de habitués du "Bouchon Rouge", Clarisse finira par accepter le retour d'affection de Madère et l'enfant de celui-ci. Cette résurrection de l'amour s'effectuera sur le "Tapageur", qui se remet à flots doucement tandis que Clarisse reprend goût à la vie" (op. cit., spéc. p. 74).

Le synopsis du film tel que rédigé par Abel Gance lui-même est reproduit dans l'ouvrage de Roger Icart, Abel Gance, Editions L'age d'homme, Lausanne, 1983, p. 315-316).

 

 

Le coin du cinéphile

 

Propos d'Abel Gance

 

Sur le projet du film Bleu-Blanc-Rouge :

"Au début de la guerre, en 1939, n'étant plus, par mon âge mobilisable, j'ai écrit le scénario, texte et dialogues, d'un film intitulé Bleu-Blanc-Rouge que j'ai remis au commandant Chataigneau, à cette époque, à la propagande française, oeuvre contre l'Allemagne d'une telle véhémence que sa lecture peut fixer le reflet de ma mentalité d'alors" (Lettre à Mr Truelle, représentant de la France libre à Madrid (11 août 1944). Archives Abel Gance). "C'est toute l'âpreté d'un conflit racial que j'ai voulu étudier" (Cinémonde, 15 novembre 1939). En gros, c'est l'histoire d'une jeune fanatique nazie cent pour cent, une Walkyrie qui, envoyée en mission d'espionnage à paris, se sent en si grande communion de pensée et de sentiment avec les Français, qu'elle devine, peu à peu, qu'elle n'est pas allemande. Le public l'apprend avant elle-même. Vous voyez le sujet qui s'apparente au Siegfried de Giraudoux : le choc de deux races, de deux mentalités sur le champ de bataille d'une âme"(Cinémonde, 24 avril 1940). "Le cadre, qui paraît presque symbolique, souligne déjà toutes les oppositions de races. Une première partie du film se passe sur les bords du Rhin dans un sombre château des Margraves; la seconde partie s'éclaire de toute la lumière de Provence; la dernière partie est située au front..." (Cinémonde, 15 novembre 1939).

 

Sur Vénus aveugle :

"J'ai traité La Vénus aveugle dans un style de complainte populaire en m'appuyant sur les coeurs simples qui forment bien les trois quarts du grand public. Je n'ai jamais eu la prétention de plaire à tous, mais j'ai cherché à rallier le plus grand nombre et je vise moins l'audience des esprits que celle des coeurs. Loin de moi l'idée d'essayer de désarmer une critique intellectuelle que j'estime : j'ai seulement voulu la prévenir de l'orientation volontaire de mon effort. Mélodrame par ses éléments paroxystiques pourrait-on critiquer. Je le sais, mais je sais aussi que le mélodrame n'est qu'une tragédie ratée par un incapable. Si j'ai raté La Vénus aveugle, j'aurais eu, au moins, l'ambition de chercher à en faire une tragédie.

"Le drame fait les malheureux mais la tragédie fait les héros. Puissiez-vous rencontrer des héros derrière les aspects volontairement simples et dépouillés de mes personnages. L'Art est un temple : les douleurs y entrent femmes, elles en sortent déesses. Il n'y a pas de présomption à penser que, magnifiée par l'invisible et perpétuelle présence de la Fatalité dont les tragiques grecs nous ont livré d'impérissables exemples, les images souvent naïves de ce film ne puissent pas toucher le grand public. La Vénus aveugle se tient à l'intersection de la réalité et de la légende. Elle baigne dans la musique et rentre de ce fait plus exactement encore que ne le permet la copie de la vie réelle, dans le cadre du cinéma, lequel nous ouvre le soir une fenêtre sur le rêve que la vie quotidienne s'obstine à nous refuser. L'héroïne de La Vénus aveugle des cend peu à peu tous les échelons du désespoir. Ce n'est qu'au fond du gouffre qu'elle trouve le sourire de la Providence que la vie garde pour ceux qui ne doutent pas d'elle et elle remonte avec sérénité la pente du bonheur. Si j'ai pu trouver dans cette oeuvre que la noblesse des sentiments est la seule force capable de triompher de la Fatalité, mon effort n'aura pas été vain (...). Cette Vénus aveugle a été exécutée au milieu d'un Himalaya de difficultés. Il a fallu que le courage et la confiance du producteur, M. Mecatti, m'accompagnent sans cesse pour que le rêve de mes personnages puisse s'humaniser" (Cinéma-Spectacle 6 décembre 1941).

Toutes ces citations sont extraites du superbe ouvrage Abel Gance. Un soleil dans chaque image. Textes rassemblés par Roger Icart, édité aux éditions CNRS Editions / Cinémathèque Française, 2002.

 

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Sylvie Dallet : "Le 9 août 1940 la convention de tournage est signée et divers retards techniques font débuter au 11 novembre 1940 la réalisation de la "complainte" de la Vénus aveugle dans les studios de la Victorine à Nice. Le titre de l'oeuvre a varié durant l'élaboration du scénario, allant de La Sublime Comédie, à Messaline, en passant par La Sirène aux yeux morts ou aux yeux violets... Le film, produit par l'industiel niçois Jean Jack Mercatti (crédité d'un petit rôle de figuration dans l'oeuvre) à partir de la société de production France nouvelle (sic) créée pour l'occasion, dépasse le devis de 2,3 millions pour atteindre un coût de 4, 8 millions de francs. L'épouse du cinéaste, Sylvie Gance (dite Sylvie Vérité ou Mary-Lou, ex-interprète de Théroigne de Méricourt en 1935), joue le rôle de Mireille, la soeur de Venus. En septembre 1941, le cinéaste montre son oeuvre à Vichy devant une salle comble et en présence du maréchal Pétain. La presse, très élogieuse, fait le parallèle entre Philippe Pétain, chef de la France et Abel Gance, premier cinéaste français. Le film porte en dédicace au maréchal une citation de Sénèque (...). L'accueil des autorités d'occupation sera plus réservé : le visa de censure allemand est obtenu le 5 avril 1943 sur une copie tronçonnée par le producteur qui, ayant modifié le texte et le découpage, cède pour distribution une copie amputée d'une demi-heure au "Consortium du film" (Sylvie Dallet, op. cit., p. 64);

Roger Icart : "Le film eut à souffrir de l'antagonisme qui éclata durant le tournage entre la vedette du film, Viviane Romance - déjà rétive quant au scénario dont elle réprouvait les excès mélodramatiques - et Sylvie Gance qui interprétait le rôle de la soeur de Venus. Cette jalousie à la fois professionnelle et sentimentale de l'épouse du réalisateur provoqua de profondes modifications au niveau du découpage, notamment un recours fréquent aux gros plans, et le tournage par Edmond T. Gréville d'une partie des scènes avec Viviane Romance (d'après l'actrice environ un tiers du film aurait été ainsi réalisé par Edmond T. Gréville). Ce qui expliquerait l'allure assez chaotique, fluctuante, de la construction dramatique qui, par ailleurs, participe à l'envoûtement mystérieux et exaltant des images" (Roger Icart, Abel Gance, Editions L'age d'homme, Lausanne, 1983, spéc. p. 318).

On doit à la Cinémathèque Royale de Belgique la découverte en 1970 d'une copie intégrale d'époque.

 

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Questions de réception

 

1941. Guy Haumet :

"(...) Les images sont belles et émouvantes de simplicité : cette vision des choses à travers le regard brouillé de l'aveugle, cette image terminale semblable à l'image initiale sur le même fond sonore de chanson triste ; cet étrange port-cimetière où les vieux navires viennent doucement finir leur vie, ce "Tapageur" si grandiose dans sa détresse, si vivant dans son agonie et auquel il ne manque même pas la parole que successivement lui communiquent le vent, l'orage, la vague, jusqu'à un pittoresque orgue de Barbarie, et la douloureuse bouée sonore qui se plaint lorsqu'il a mal. Et puis encore tous ces véritables bateaux, chacun empreint du délicat pinceau d'un Gance tour à tour Turner, Watteau, Vinel et même Picasso dans certaines scènes de la fin" (Filmagazine, 1er octobre 1941 ; cette critique est rapportée par Roger Icart dans son ouvrage sur Abel Gance, Editions L'age d'homme, Lausanne, 1983, p. 319).

 

1943. Max Bihan :

" (...) Gance a voulu, je pense, faire un ciné-mélo. Il l'a fait énorme. Il s'agissait de provoquer les larmes du spectateur, de l'apitoyer sur la cascade des malheurs qui s'abattent sur Viviane Romance. Mais le spectateur est demeuré bien en marge de l'émotion. Pourtant, au mélo, rien ne manque. C'est le mélo total... (Comoedia, 6 novembre 1943, critique rapportée par Roger Icart, op. cit., p. 317).

 

1948. Roger Régent :

"En toute honnêteté, il parut difficile de juger l'auteur de La Roue sur cette invraisemblable Vénus aveugle qui ne paraissait à Paris qu'en cette fin d'octobre 1943 alors qu'Abel Gance l'avait tournée trois ans plus tôt en zone libre (...). N'accablons pas un film tourné dans une telle conjoncture. D'ailleurs, le début du film était loin d'ëtre sans intérêt. L'atmosphère d'un port était composée avec une certaine force d'évocation, et bien que ces images fussent en somme assez gratuites, nous retrouvions l'Abel Gance des bons jours. Dès que les personnages, hélas ! intervenaient, l'envoûtement de la mer et de la brume s'évanouissait et nous plongions dans un effroyable pot au noir. Le scénario racontait l'histoire d'une jeune fille belle qui, sur le point de devenir aveugle, jouait à son fiancé la comédie de la dame aux camélias afin de ne pas gâcher son avenir. Ce lamentable mélo était joué par Viviane Romance qui montrait, comme toujours, un fort tempérament dramatique mais ne pouvait en aucune façon sauver un rôle aussi ridicule, par M. Georges Flament dépourvu des qualités les plus élémentaires du comédien, et par l'excellente Lucienne Lemarchand, Henri Guisol, Gérard Landry, Marion Malville" (Roger Régent, Cinéma de France sous l'Occupation, 1948, réédition 1978 aux Editions d'aujourd'hui, collection Les introuvables, p. 209).

 

1971. Claude Beylie :

"Il n'y a que deux attitudes concevables en face de ce que Gance appelle , sans rires, "tragédiedes temps modernes" : l'admiration aveugle ou la constante hilarité. Une vision ancienne, dans une copie en lambeaux, m'avait laissé le souvenir du plus épouvantable navet jamais tourné, par Gance ou par quiconque. Cette fois, en présence d'une version superbement intégrale (2h 25) retrouvée par miracle, où figure même la fameuse dédicace au Maréchal (pour mémoire : "C'est à la France que j'aurais voulu dédier ce film mais puisqu'elle s'est incarnée en vous, Monsieur le Maréchal, permettez que très humblement je vous le dédie"), je ne sais plus que penser. Accabler Gance sous les sarcasmes est facile : scénario d'une niaiserie abyssale cumulant tous les poncifs du feuilleton sentimental (grand amour contrarié, infirmité héréditaire, enfant de l'amour emporté par une diphtérie, etc.), "scènes à faire" où l'auteur que l'on dirait atteint de paranoïa, se vautre avec allégresse (...). Par exemple ce plan incroyable qui réunit sur le parvis de l'église le cortège du baptème de l'enfant légitime et celui de l'enterrement de l'enfant naturel; pauvreté des symboles visuels tels ces stock-shots de tempête utilisés en guise de leitmotiv dès que la tension monte un peu; pathétique de bazar (...).

Reste que Gance ne s'est jamais aussi librement porter par le délire visuel (sauf dans Un grand amour de Beethoven que l'on peut considérer d'ailleurs comme le pendant de Venus aveugle : la cécité de l'une répondant à la surdité de l'autre) que les servitudes techniques de l'époque l'ont paradoxalement servi (le grandiose truquage final du "voyage immobile" où le moindre brin de cordage participe à l'illusion, résume la création gancienne toujours limitée par les "moyens du bord"). La photo de Burel est splendide, les dialogues de Steve Passeur fourmillent de trouvailles surréalistes (involontaires ?). Enfin, la poésie, à force d'être sollicitée, surgit quand on ne l'attend plus (...). Film monstrueux et ingénu, épave préhistorique et vaisseau astral définitivement à l'abri de l'académisme, Vénus aveugle est le seul film que je sachedont chaque plan, chaque réplique, chaque regard, soient des promesses tenues de folie, d'amour et de mort" (Cinéma 71, n° 161, p. 54-55; cette critique venait en suite d'une rétrospective organisée par le C.I.C.I. de Toulouse sur le thème "Les plus beaux mélos du monde").

 

1983. Roger Icart :

" On saisit aisément tout ce qui rattache ce sujet volontairement populiste, sentimental et naïf, aux grands thèmes paroxystiquesde ses grands drames et tout particulièrement à une oeuvre conçue dans la même optique : La Roue. Ici et là se joue le drame de la cécité, mais alors que chez Sisif il n'est qu'une étape de son calvaire, chez Vénus il est tout le drame. L'attachement de Madère pour son bateau rejoint par ailleurs celui de Sisif pour sa locomotive et ce témoin muet de leurs malheurs respectifs, devient un compagnon de misère qui souffre les joies et les peines de ses compagnons humains. La présence de la Fatalité rapproche enfin les deux oeuvres. Tenace et implacable dans La Roue, elle élevait le drame de Sisif au niveau d'une tragédie à l'Antique à peine tempérée par un final calme et serein; ici, au contraire, après avoir frappé plusieurs fois Vénus dans ses affections profondes, elle abandonne sa proie, vaincue par une force supérieure (...).

Ce qui frappe le plus aujourd'hui dans ce film, c'est la singularité d'une intrigue dramatique située d'emblée hors de la vie réelle soumise aux dures lois de la logique et du matérialisme. Brisant tous les corsets qui contraignent l'imagination, Gance s'aventure hardiment dans un "au-delà" où tous les excès sont permis : élévation spirituelle des sentiments, intensité pathétique des situations, tout est poussé à un état d'hypertension exceptionnel qui nimbe d'une mystérieuse irradiance ce drame d'amour. Foin de bon goût, foin de mesure, c'est à ce niveau que se situe cette oeuvre insolite qu'il faut prendre ou rejeter en entier, sensitivement, hors des sentiers de la froide raison. Mélodrame ? Soit ! Mais mélodrame entièrement transcendé où l'étalage réaliste de situations larmoyantes s'est converti en une évocation passionnée, pleine de fureurs romantiques et d'attention ingénues" (Roger Icart, Abel Gance, Editions L'age d'homme, Lausanne, 1983, p. 315-317).

 

1996. Noël Burch et Geneviève Sellier :

"Le renoncement de la femme à son désir devient pendant l'Occupation l'enjeu d'un autre type de mélodrame pétainiste dont Viviane Romance s'est fait curieusement une spécialité. Cette actrice, abonnée avant-guerre aux rôles de garce et de femme fatale, opère un tournant à 180 degrés en incarnant coup sur coup l'héroïne souffrante de Vénus aveugle (Abel Gance,1940), d'Une femme dans la nuit (Edmond T. Gréville, 1941), de Feu sacré (Maurice Cloche, 1941) et de Cartacalha (Léon Mathot, 1941). Plus encore que pour Gaby Morlay, l'importance de la rupture se mesure à la fois au changement de registre de l'actrice et au caractère emblématique du nouveau personnage.

Venus aveugle relate ainsi la lente et douloureuse transformation d'une image païenne (son portrait couvre les murs de la ville pour faire la publicité d'une marque de cigarettes) en une icône chrétienne (la femme aveugle assise sur un piédestal, pour qui toute la communauté se mobilise à la fin). Entre les deux, le film raconte un véritable chemin de croix, marqué dès l'ouverture par l'annonce de la cécité, thème récurrent dans le cinéma de l'Occupation, qui s'oppose au motif du "regard-bleu- du-Maréchal" dans l'iconographie vichyste. Mais la scène où, en chanteuse de beuglant, Viviane Romance entonne devant un parterre de marins en goguette le refrain amer et vengeur "Je vous déteste les hommes", témoigne d'une complexité qui va bien au-delà d'un film de propagande pour la Révolution nationale. En effet, si au début l'héroïne cherche à tirer profit de sa beauté pour gagner sa vie, elle est aussi victime du désir possessif de son amant (Georges Flamant) qui veut lui interdire de chanter. Et quand celui-ci revient, c'est pour lui amener sa petite fille dontla mère est partie et former avec elle une famille, où l'ouverture généreuse sur la communauté a remplacé la possessivité égoïste. Mais pour daccéder à ce nouveau statut, elle doit renoncer à toute autonomie, ce que signifie la métaphore de la cécité. Elle n'existe plus que dans le rôle maternel que lui donne alors la communauté qui la vénère" (Nb : extraits des paroles de la chanson précitée écrite par Raoul Moretti : "Jamais chez vous les hommes, Une attention la plus modeste, Vous nous méprisez pour mieux nous avilir, Pour vous, que sommes-nous en somme, L'éternelle chose qu'on nomme, Une bête à plaisir, Toujours pour vous, nous sommes, L'éternelle bête de somme, Pour l'éternité").

 

2000. Sylvie Dallet :

"Trois originalités majeures se combinent dans le traitement du sujet. Celui-ci exprime un véritable féminisme, même si le scénario s'enferre dans une structure mélodramatique traditionnelle axée sur la double identité. La promesse à Léni est tenue, nulle allusion politique ne situe ce port de légende où, sur plusieurs années, la carcasse rouillée d'un bateau, le "Tapageur", sert de bercail au chassé-croisé de trois couples. Cependant, on ne peut s'empêcher de comparer le rafiot à la France et ses gentils occupants désemparés aux Français après l'armistice. Dans ce mélodrame un peu particulier, aucune méchanceté n'anime en effet les personnages : seul le jeu tragique des destinées particulières combine le hasard avec les profondeurs de chacun (...).

Le projet de Vénus aveugle apparaît extrèmement mûri, tant dans le choix de ses scènes que dans la symbolique qu'il développe. Toute désignation, toute incarnation correspond à un tiroir secret dont Gance manie les clefs. En effet, le film aborde les mécanismes de l'adoption et du transfert à travers des objets tels qu'une poupée, un paquet d'allumettes ou une affiche (...). Toute la structure du film est construite autour de la femme et du bateau, dans une série de métaphores mariales, matricielles et nationales exceptionnelles. La femme - chantante et aveugle - est regardée par le spectateur tandis que le bateau -ventre et logis - fait entendre sa plainte inarticulée à travers ses poulies, ses haubans,et ses résistances au roulis. Gance reste depuis La Roue fasciné par le thème de l'aveuglement et par la mort. Par ailleurs, au delà des métaphores christiques de l'aveugle et du paralytique, Gance revisite les mythes des clairvoyants : Ulysse aux cent yeux, Clarisse, retoucheuse de clichés photographiques, dont le nom provient de la confrérie des Pauvres Dames ou Clarisses, fondée par Claire compagne de Saint-François... Si l'on ajoute à ces traits mythiques la légende qui donne à Sainte Claire le pouvoir d'améliorer les maladies de la vue et de l'ouïe, point n'est besoin d'aller plus loin dans l'écheveau des mythes intercesseurs.

Viviane Romance, interprète à contre-emploi une orgueilleuse figure double (Vénus / Clarisse), toute amour. Clarisse, fille d'ouvrier alcoolique incarne la mère, mater dolorosa, de tous les personnages : sa soeur, ses deux filles (naturelle et adoptive), son amant et tous les personnages de son entourage. Clarisse, comme l'ordre des soeurs en charité de Saint François / Vénus comme la beauté éphémère imprimée sur les paquets de cigarette. Clarisse qui a posé pour Vénus, quitte cette image par amour mais redevient Vénus, femme libre, dès qu'elle chante. Vénus, clamant des chansons féministes que lui compose Gance. Clarisse, ouvrière retoucheuse de clichés, filmée en gros plan, les yeux sans vie dirigés vers la lumière. Les gestes maladroits de la jeune femme recéent les objets par leurs contours et délivrent concrètement au public cette interprétation de la relation cubiste : des objets rencontrés à tâtons dans une pièce sombre" (Sylvie Dallet : Boîter avec toute l'humanité ou la filmographie gancienne et son golem, Revue 1895, numéro 31, Abel Gance. Nouveaux regards, p. 53-87, spéc. p.74-75).

 

Philippe Chiffaut-Moliard (copyright, juin 2004)