Accueil

 

Retour index 1940

 

Untel, père et fils (1940) de Julien Duvivier

 

 

Avec, dans les principaux rôles, Michèle Morgan (Marie), Raimu (l'oncle Jules), Suzy Prim (Estelle), Louis Jouvet (Pierre et Félix Froment), Georges Biscot (Noblet), Renée Devillers (Gabrielle), Harry Krymmer (Robert Léonard), Colette Darfeuil (l'entraîneuse), Robert Le Vigan (Michel), Fernand Ledoux (le maire), Lucien Nat (Bernard Froment), Louis Jourdan (Christian), René Génin, Madeleine Silvain (la femme de Pierre), Ginette Maddie (Aglaë), Jean Mercanton (Alain), Colette Borelli (Estelle enfant).

 

 

 

Album photos

(Les photogrammes sont issus de collections personnelles, tous droits réservés du propriétaire de l'oeuvre. Toute reproduction est interdite. Ces photogrammes sont proposés à titre de citation et viennent illustrer le texte d'analyse du film)

 

 

 

 

Untel père et fils serait en quelque sorte un film de commande (dans son livre Le monde du cinéma sous l'Occupation, Pierre Darmon présente le film comme "l'enfant chéri de Jean Giraudoux", op. cit. ,p. 47). Dès le 11 octobre 1939 la presse est informée par les services du Commissariat Général à l'Information de la mise en chantier d'un "programme de grandes productions". En fait seuls deux projets prennent naissance. L'un n'aboutira pas (le film Bleu, blanc, rouge qu'envisageait de réaliser Abel Gance demeurera au stade d'ébauche), l'autre, La Grande relève réintitulé en définitive Untel père et fils, connaîtra l'une des destinées les plus curieuses du cinéma français.

Eric Bonnefille : " Pour écrire La Grande relève - rapidement écourté en La Relève - Duvivier réunit en octobre, dans sa maison de Septeuil, Marcé Achard et Charles Spaak. Dans le scénario qui les occupe, les trois hommes s'attachent à montrer à travers l'histoire d'une famille vue sur trois générations, que les Français ne sont pas belliqueux et ne font la guerre que lorsqu'on les provoque : le thème, on le voit, est des plus opportunistes. Dans une interview parue dans Pour Vous (n° 572 du 1er novembre 1939) Duvivier précise cependant : "Bien que ce soit le film de trois guerres, nous n'en montrerons aucune". Notre histoire est simplement celle d'un couple de petits bourgeois parisiens dont les travaux et les espoirs, et ceux de leurs enfants (...) sont chaque fois fauchés par la surprise de l'agression" (Eric Bonnefille, Julien Duvivier. Le mal aimant du cinéma français, Ed. L'Harmattan 2002, Volume 1, p. 299-300).

Yves Desrichard : "C'est Paul Graetz, un producteur étranger soucieux d'exalter et de remercier le pays qui l'a accueilli, qui demande à Spaak, à Marcel Achard et à Duvivier de concocter un scénario en forme d'apologue sur l'Histoire de France. Signe par avance de l'inanité de l'entreprise, Achard en emprunte l'idée de base à l'une des opérettes dont il a signé le livret, et le film devient rapidement une suite un peu décousue de sketches qui vont recomposer une France plus proche de la collaboration future que de la Résistance. Comme le notera perfidement, ou naïvement, Janine Spaak dans le livre qu'elle a consacré à son mari (Janine Spaak, Charles Spaak, mon mari, Ed. France-Empire, 1977), l'écriture du film ne pose pas de problèmes politiques majeurs car, en fait d'opinions, "Duvivier n'en avait pas et (...) Marcel Achard était (...) falliériste !". Il faudrait donc, à l'en croire, imputer à Spaak l'entière responsabilité des récurrentes aphasies politiques de la fresque, ce qui semble un peu facile" (Yves Desrichard, Julien Duvivier, Ed. BiFi/Durante, 2001, p. 53-54).

Paul Olivier : "Untel père et fils était ou, plutôt, devait être un grand film de "propagande nationale". Un producteur étranger, soutenu par la firme américaine Universal, avait obtenu sinon la "concession" de l'affaire, du moins l'ensemble des concours officiels qui allaient permettre la réalisation. Ce producteur était un certain Paul Graetz, de nartionalité, semble-t-il helvétique, celui-là même qui devait porter à l'écran, dès la fin de la guerre, Le Diable au corps de Raymond Radiguet. C'était donc un homme de qualité. Le fait est qu'il parvint à intéresser à son film les plus brillants interprèrtes qu'on pouvait réunir à cette époque. Ainsi sous la direction de Julien Duvivier, Raimu, Jouvet et Michèle Morgan allaient être les principaux protagonistes de cette oeuvre ambitieuse, débordante de nobles intentions et dont on pouvait imaginer, à bon droit, qu'elle était de taille à connaître une belle carrière" (Paul Olivier, Raimu ou l'épopée de César, Ed. France-Empire, 1977, p. 202-203).

 

* * * * *

 

Le tournage du film commence à Nice aux studios de la Victorine le 10 décembre 1939 (Jean-Pierre Jeancolas, 15 ans d'années trente. Le cinéma des français (1929-1944), Ed. Stock, 1983, p. 292). Jean Gabin, Françoise Rosay, Pierre Blanchar auraient été initialement pressentis.

Le nombre impressionnant de troisièmes rôles retenus dans le scénario peut surprendre en cette période de mobilisation générale. On peut supposer une très probable intervention des autorités administratives pour démobiliser provisoirement nombre d'acteurs intervenant dans le film (comme d'ailleurs pour nombre d'autres films tournés au début de l'année 1940).

Julien Duvivier sollicite comme directeur de la photographie son ami Jules Kruger qui avait déjà signé la photographie de La Bandera (1935), Golgotha (1935), La Belle équipe (1936), Pépé le Moko (1937), La Charette fantôme (1939). La direction artistique et les décors sont dus à Guy de Gastyne (frère du réalisateur Marc de Gastyne) et à Paul-Louis Boutié. Jean Wiener conçoit le commentaire musical du film (il avait lui aussi déjà travaillé avec Julien Duvivier sur La Bandera (1935). Rosine Delamare débute son immense carrière de costumière sur ce film.

 

* * * * * *

 

En juillet 1940 Julien Duvivier quitte la France pour les Etats-Unis via le Portugal. Dans des circonstances demeurées mal connues, les bobines du film parviennent également outre-atlantique. Duvivier est invité à procéder à quelques ajouts. "Le réalisateur filme avec Michèle Morgan (arrivée à Hollywood peu après lui) des plans où l'on la voit faire la queue devant une boulangerie, scène se déroulant en 1941 et placée à la fin du film. Un prologue est ajouté dans lequel apparaît Charles Boyer et où sont montés des documents d'actualités nazies. Un commentaire, dit par Charles Boyer, sert de transition entre les diverses époques de l'histoire. On juge approprié, enfin, d'insérer un plan du général de Gaulle serrant la main du général Giraud" (Eric Bonnefille : Julien Duvivier. Le mal aimant du cinéma français. Volume 1 : 1896-1940, Ed. L'Harmattan, 2002, p. 305-306).

Le film sort finalement le 7 avril 1943 à l'Abbey Theatre de New York sous le titre The Heart of a Nation.

Le film ne sortira en France que le 17 octobre 1945, quelques jours après le procès de Pierre Laval. La version projetée sur les écrans parisiens ne comporte plus les séquences "américaines". En revanche le récit filmique est précédé d'un "chapeau" dit par Charles Boyer, évoquant la persécution du film par les services du docteur Goebbels et son sauvetage, miraculeux naturellement" (Jean-Pierre Jeancolas, 15 ans d'années trente. Le cinéma des français (1929-1944), Ed. Stock Cinéma, 1983, p. 293).

 

 

Questions de réception

 

Avec soixante ans de confortable recul, on peut être étonné de la décision (commerciale ?) du producteur de présenter en octobre 1945 sur les écrans français Untel père et fils alors que l'issue de l'apocalypse nazie est connue, que des millions de français découvrent avec le retour des prisonniers l'enfer des camps, que le temps est venu des règlements de compte, que l'Indochine se prépare déjà à une nouvelle guerre... La carrière "spectatorielle" d'Untel père et fils peut même être pensée dans cette optique comme une hypothèse d'école s'agissant de la possible incompréhension entre le réalisateur et son public.. Les réactions de la critique d'alors allaient être féroces. Retour vers le passé, plus précisément en octobre 1945.

 

Henri Jeanson : "Untel père et fils n'est pas aujourd'hui projeté dans son climat. Il y a eu entre lui et nous cinq ans d'occupation : nous n'avons pas l'état d'esprit que M. Marcel Achard nous prête" (Le Canard enchaîné, 24 octobre 1945).

François Chalais : "C'est une galerie des glaces pour fantômes, les fantômes d'une complaisance à vivre et d'une inhabileté à mourir" (Carrefour, 19 octobre 1945).

Denis Marion : "Les prototypes de Français - expressément donnés comme prototypes - ne réussissent jamais qu'à être grotesques ou malchanceux (...). Je me garderai bien de dire que c'est une vue totalement inexacte sur la France. Ce n'en est pas moins curieux de la voir développer dans un film qui avait pour but de remonter le moral d'un peuple en guerre". (Combat, 18 octobre 1945)

Nino Franck : "Duvivier et les scénaristes Charles Spaak et Marcel Achard semblent s'ëtre plus à souligner la veulerie, la cocasserie inconsciente, la hâblerie, bref, les défauts que certains attribuent systématiquement aux Français". (Spectateur, 31 octobre 1945)

Georges Charensol : "On n'a lésiné ni sur les vedettes, ni sur les décors, ni sur les costumes. En revanche on a fait sur l'esprit toutes les économies possibles. Il est difficile d'imaginer qu'un tel film ait été conçu pendant la drôle de guerre comme un moyen de propagande : aujourd'hui, en regardant les ratés et les fantoches qui s'y agitent, il semble que la défaite s'y voit en surimpression". (Les Nouvelles Littéraires, 25 octobre 1945)

Jean Vidal : "On cherche en vain la grande idée morale qui devrait jaillir de cette succession de tableaux (...). Les Froment sont des personnages de tout repos, des bourgeois bien pensants, solidement ancrés dans une société faite pour eux et sur l'existence desquels les grands évènements extérieurs n'ont jamais lourdement pesé (...). Si le film se terminait un peu plus tard, ils pourraient devenir de bons sujets du maréchal". (L'Ecran Français, 17 octobre 1945)

Guy Leclerc :"En trois quarts de siècle, la France a connu la Commune, Boulanger, l'affaire Dreyfus, de grandes luttes sociales avant et après la guerre de 1914... Les petits bourgeois de Duvivier ont ignoré tout cela. Ils ont vécu en marge de leur époque (...). C'est de la "petite histoire", bien sympathique, sans doute, mais qui a la prétention d'être de l'histoire tout court, et cela, on ne peut le lui pardonner." (L'Humanité, 1er novembre 1945)

Jean Néry :"Convaincus probablement qu'il faut avoir recours, pour frapper les foules, aux images les plus grossièrement stylisées et les plus platement émouvantes, Marcel Achard et Charles Spaak, pour le scénario, et Julien Duvivier, pour la mise en scène, ont accumulé pendant près de deux heures tous les poncifs les plus usés et les situations les plus grotesques." (Le Monde, 20 octobre 1945)

Toutes ces citations sont extraites de l'ouvrage d'Eric Bonnefille déjà cité.

Autre citation, celle de Georges Sadoul dans son Histoire générale du cinéma, tome 6 : Le film est perçu comme "un triste cortège de ratés servant surtout à évoquer le "Paris by night" tel qu'on le montre aux touristes étrangers : expositions universelles, french cancan, boîtes de nuit, rapins de montmartre, grands couturiers. Aucun patriotisme vrai n'inspirait un scénario confus d'où le peuple français était absent" (op. cit. p. 37). Du même auteur, lors de la sortie du film en octobre 1945 : "Les auteurs (...) ont écrit une histoire sans ossature véritable. Il lui manque une pensée maîtresse qui fasse de la famille Untel autre chose que le lien commode d'un film à tiroirs. Si l'oeuvre manque de souffle, peut-être faut-il accuser la sinistre "drôle de guerre". La confusion et le conformisme dominent. La débâcle de 1940 est au bout, comme celle de 1870 à la fin des Rougon-Macquart. Les auteurs n'avaient pourtant pas prévu ce dénouement. Ils montrent un peuple plus obéissant qu'héroïque, plus gaillard que courageux. Les héros suivent le cours de l'histoire, ils ne la font pas (...) (Georges Sadoul, Cavalcade sans héros, Les Lettres françaises, 3 novembre 1945; cette critique, dans sa version complète, a été reproduite par Yves Desrichard dans son ouvrage sur Julien Duvivier (op. cit., p. 134-135).

Vingt cinq ans plus tard, en 1968, à la suite du décès de Julien Duvivier survenu l'année précédente, Raymond Chirat et Pierre Leprohon offrent chacun, tour à tour, au lecteur français une monographie consacrée à Julien Duvivier.

Untel père et fils embarasse Raymond Chirat. Faute de pouvoir intégrer le film dans l'un des huit chapitres thématiques composant l'ouvrage, l'auteur aborde Untel père et fils in extremis dans le chapitre 9 intitulé "Quatre encore" (il s'agit d'un chapitre "voiture-balais" qui aborde sans aucun lien entre les films ainsi convoqués, La Machine à refaire la vie (1924), Coeurs farouches (1923), Untel père et fils (1940) et La Fête à Henriette (1952).

Après avoir proposé un bref résumé du film Raymond Chirat émet l'opinion suivante : "Cette large fresque pleine d'artifices, et qui, curieusement n'offre aucune image complaisante du Français (Estelle est une fourmi, Marie une snobinarde, Alain un exalté, Félix un demi-fou et Hector une ganache), cette fresque n'est pas ennuyeuse et nous promène dans des décors plaisants et variés. Les épisodes du Siège avec départ de ballons captifs ont de la couleur, l'éternelle époque 1900 de la gaîté et comme le faisait remarquer Jean Vidal, c'est finalement le côté "album de famille" qui prime, Duvivier sachant "en chacun de ses tableaux recréer l'atmosphère sensible d'une époque. Un mariage à bicyclette en 1890, une nuit de 14 juillet quelques années plus tard... Le Moulin Rouge et le French Cancan, les débuts de l'automobile et de l'aviation, les plaisirs de la plage en 1914, l'hôpital militaire installé dans un théâtre, une maison de couture en 1920. Tout cela souligne davantage encore les défaillances du film. Le pessimisme prime, qui choqua les Américains et les amena à penser qu'il n'était pas étonnant que de tels Français aient perdu la bataille. Les personnages n'arrivent pas à se hisser en symboles, tout bourgeois qu'ils sont et fermant les yeux sur certains évènements. Pas une allusion au boulangisme, à l'Affaire Dreyfus, aux crises économiques de l'après-guerre, aux mouvements fascistes, au Front Populaire, souligne encore Jean Vidal (...). L'interprétation un peu figée monte en épingle la grosse bonhomie de Raimu, l'application de Suzy Prim, l'abnégation de Jouvet" (Premier Plan, n° 50, décembre 1968).

Pierre Leprohon se cantonne à une simple mention filmographique, rappelant la parenté du projet avec le film Cavalcade (1933) de Frank Lloyd d'après une pièce de Noël Coward, avant de porter quelques pages plus loin un très bref jugement sur le film, le critique plaçant La Charrette fantôme et Untel père et fils dans le même sac : "Le métier du réalisateur s'alourdit. Il ne sauvera ni La Charrette fantôme, mauvais remake d'un classique, ni Untel père et fils dont le ton de circonstance nuit à l'émotion" (Anthologie du cinéma, Tome IV, Julien Duvivier, (l'Avant-Scène 1968).

Durant près de trente ans l'oeuvre de Julien Duvivier ne reçoit ensuite qu'un très discret écho.

En 1983, Jean-Pierre Jeancolas, dans son ouvrage de référence déjà cité (15 ans d'années trente. Le cinéma des français (1929-1944), Ed. Stock Cinéma) se montre très sévère sur le film. Verbatim : "L'idée était curieuse, relevait de l'inconscience, de la provocation ou du sabotage, de confier à Duvivier, le plus pessimiste des cinéastes de sa génération, celui qui voulait conduire à l'échec sa Belle Equipe de 1936, le soin de galvaniser les énergies du populaire. De fait, un abîme s'est creusé entre le "sublime" promis et la médiocritée appliquée du produit fini. Untel père et fils n'est, on l'a dit, qu'un album de famille. Et comme la famille a pris l'habitude de laisser un mort à chaque confrontation franco-prussienne ou franco-allemande, les spectateurs de 1940 n'auraient certainement pas donné cher de la peau du jeune médecin Louis Jourdan, ultime rejeton des Froment. Le film de Duvivier est pauvrement apolitique, son "réalisme" se concentre dans des vignettes qui en font un catalogue ou un musée de dix ans de cinéma français : un peu de guerre de 14, un peu de Folies-Bergère, un instituteur, un curé aussi, et l'aventurier de la famille qui transpire au soleil africain" (op. cit. p, 293).

En novembre 1996 la revue Positif consacre dans son numéro 429 un dossier monographique au réalisateur. Rien ou presque sur Untel père et fils.

Les années 2001-2002 sont plus fastes pour l'oeuvre de Julien Duvivier. Paraissent à quelques mois d'intervalle deux ouvrages très approfondis sur le réalisateur. Le livre déjà cité d'Eric Bonnefille qui, sur Untel père et fils, préfère établir un dossier filmographique et bibliographique très complet (op. cit., p. 303-310), et la monographie consacrée à Duvivier par Yves Desrichard (Julien Duvivier, Ed. BiFi/Durante, 2001).

Yves Desrichard : "Sur trois générations de Froment, Duvivier et ses scénaristes illustrent laborieusement les différents conflits entre la France et l'Allemagne, et l'évolution politique et historique de "l'Idée de la France". Le problème c'est que ces "gens moyens" ne sont en fait que des bourgeois, que la vision historique est biaisée sinon édulcorée et que le film ne parvient en aucune façon à satisfaire à son devoir d'exaltation. Tout au plus, dans ses noirceurs (la vision coloniale, à laquelle Jouvet prête une grandiose composition) ou dans ses rares instants de bonheur (la délicieuse Michèle Morgan), Untel père et fils reste un film de Duvivier. Pour le reste, malgré un budget considérable et une distribution voulue prestigieuse, il s'agit d'un échec artistique qui, à cause des évènements, va se doubler d'une catastrophe financière.

Ce n'était certainement pas à Duvivier, chantre parfois putride de la bourgeoisie française, qu'il fallait confier une exaltation candide (eu égard aux circonstances) de l'esprit supposé héroïque des classes moyennes et aisées de la société. S'il ne s'épargne aucune scène obligée, 'l'"oeuvre" coloniale, le Moulin Rouge, la tour Eiffel, le 14 juillet, etc.), Untel père et fils ne donne en rien l'image d'une nation qui s'est battue pour sa liberté, encore moins celle d'un peuple prêt à une nouvelle guerre pour conserver son indépendance. "De guerre lasse" serait un titre mieux approprié pour cette succession solennelle et hétéroclite de saynètes entre drame et comédie, entre "épopée" et misérabilisme, qui ne vaut que par le regard qu'on porte, à la condition de le restituer dans les circonstances du tournage, pour s'exclure de détours abusifs ou commandés. Rattrapé par l'Histoire pendant sa conception, dépassé pendant sa réalisation, Untel père et fils vient trop tard dans un monde dont, pour autant, il est une atone incarnation" (op. cit., p. 53-54).

Un peu plus loin, Yves Desrichard se risque à affirmer dans une phrase incidente menant une comparaison avec Marie-Octobre (1959) :"Les héros de ce drame en chambre, où il s'agit, presque quinze ans après, de démasquer "en séance" le traître qui a vendu un réseau de résistance, tiennent plus des bourgeois pétainistes puis gaullistes de Untel père et fils (c'est du moins ainsi qu'on peut les imaginer) que de l'hagiographie française consacrée à la guerre, Le Père tranquille (1946) ou La Bataille du rail (1946) comme emblèmes" (op.cit., p. 80).

Bien étrange parcours critique d'un film qui, à suivre les spécialistes de la question, n'eut en définitive qu'un impact bien limité sur le grand public.

 

Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)