Retour : le cinéma français en 1939-40
Monsieur Bibi (1940) de René Pujol
(autre titre d'exploitation : Faut ce qu'il faut)
Bien qu'achevé avant l'invasion allemande, le film n'est pas sorti sur les écrans français durant la "drôle de guerre".
Le film fût projeté à Paris le 12 février 1946 (source : Saison cinématographique, 1945 / 1947)
Photogrammes extraits du générique du film. Un admirable travail de caricaturiste. Nous regrettons de ne pouvoir indiquer le nom de l'auteur de ces caricatures. Peut-être un internaute pourra-t-il nous renseigner ? Grand merci à lui.
Pierre Larquey (1)
Jean Tissier : (2)
Roland Toutain : (3)
Marguerite Pierry : (5)
Marie Bizet : (6)
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Producteur
Société des Films Malesherbes / Nicolas Vondas
Scénario
Amédée Pons
Directeur de la photographie : Jean Bachelet
Chef opérateur : René Colas / Assistant opérateur : Paulet
Décors : Edmond Revaux, sur des maquettes de Georges Wakhéwitch
Musique : Vincent Scotto
Son : Georges Gérardot (enregistrement Western Electric)
Régie : Fluet
Maquillage : Paule Déan
Habilleuse : Mlle Bessières
Casting
Pierre Larquey : Bibi alias Benjamin Tacot
Roland Toutain (au centre sur la photo) : Charlot
Jean Tissier : l'officier de l'état civil
Marguerite Pierry : Julie Souci, la concierge
Marie Bizet (à droite sur la photo) : Didi, l'amie d'Henriette
Wanda Gréville (à droite sur la photo) : la jeune femme anglaise
Déva Dassy (à gauche sur la photo) : Henriette
et Odette Barancay, Georges Paulais, Paul Demange, Albert Malbert, Jean de Livry, Marcel Melrac, Catherine George, Rognoni, Malbert, Wilson
Monsieur Bibi a été édité en VHS par les Editions René Chateau.
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Monsieur Bibi (autre titre : Faut ce qu'il faut) est un nanar plutôt réjouissant. Il s'agit de la dernière mise en scène cinématographique de René Pujol qui décédera au début de l'année 1942. Monsieur Bibi est un des très rares films français tournés pendant la "drôle de guerre" et qui évoque la vie des français (plus exactement des parisiens) durant cette période. Monsieur Bibi ne sortira en salles qu'en février 1946 pour une exploitation toute anecdotique, la France de février 1946 n'ayant plus grand chose à voir avec celle de l'automne-hiver 1939-40. Les chansons de Vincent Scotto et la présence au générique de Marie Bizet (très en vogue à la Libération), de Marguerite Pierry et de Déva-Dassy, firent que le film échappa un temps aux oubliettes du souvenir.
Construit sous forme de french musical, un genre dans lequel excellait René Pujol, Monsieur Bibi présente une tonalité toute particulière. Bien sûr, le parti pris était de distraire le public malgré tout, de lui offrir quelques chansons à fredonner, de lui faire un peu oublier les terribles menaces du nazisme - effort louable mais vain puisque le film ne put sortir à temps. Mais ce serait faire injure au film que de le placer au rang d'un simple vaudeville chantant tourné sans aucun budget conséquent.
Actrices et acteurs ne sont pas dupes : le bruit de la guerre se rapproche. Mais c'est avec tout leur coeur qu'ils s'efforcent de faire rire. Pierre Larquey est franchement formidable dans son personnage de Benjamin Tacot alias Bibi, un mobilisé-réserviste de la première heure "chargé de défendre les entrepôts d'Asnières". Marguerite Pierry est ébouriffante dans son personnage de logeuse, fille de militaire, bien décidée à faire respecter la discipline dans son immeuble. Marie Bizet fait de son mieux pour donner vie aux paroles des chansons écrites et composées par Vincent Scotto.
Quelques refrains repérés dans le film :
- "Mais faut c'qui faut comme dit grand-père.... Y'en faut pas plus, y'en faut pas moins.... Mais y faut c'qui faut..." (21) (22)
- "Oh c'qui s'aimaient Honoré et Honorine...Oh c'qui s'aimaient Honorine et Honoré..."
- "Y'en a toujours un pour embêter les autres... Y'en a toujours un pour faire du tintouin...".
Le scénario - fait de bouts de ficelle - et les dialogues sont signés Amédée Pons. Durant l'occupation, Amédée Pons travaillera sur des oeuvres bien plus abouties réalisées par le très sérieux Léon Mathot et adaptera ainsi Léon Daudet (Fromont jeune et Risler aîné, 1942) et Jean Toussaint-Samat (Cartacahla, reine des gitans, 1942). Quelques réparties du film font encore sourire. Pierre Larquey lançant à Marguerite Pierry prête d'exploser de colère : "Si cela vous décongestionne, je ne vous priverai pas de cette joie enfantine". Ou bien encore ce truculent "A ce soir Bazaine !" fulminé par cette même Marguerite Pierry lorsqu'elle soupçonne Bibi d'avoir violé ses engagements de fidélité. Le maréchal Bazaine et les évènements d'octobre 1870 n'évoquent peut-être plus grand chose au spectateur d'aujourd'hui mais nul doute que l'allusion était encore fort bien comprise en 1939.
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Mobilisation, progéniture et allocations...
Le récit de Monsieur Bibi débute à la fin du mois d'août 1939 avec une naissance bien embarrassante. Voici Charlot (Roland Toutain), le père de l'enfant, contraint de révéler à sa tendre chérie Henriette (Déva Dassy) qu'il est déjà marié et qu'il ne peut reconnaître l'enfant. Nous sommes en 1939 ne l'oublions pas et il faudra attendre 1972 pour que l'établissement d'un lien de filiation adultérine soit légalement autorisé. En d'autres termes, l'enfant adultérin était à l'époque un paria, presque à lui seul un trouble à l'ordre social. Au mieux pouvait-il espérer quelques subsides charitablement accordés par la loi.
Mais il y a toujours réponse à tout avec un peu de bonne volonté. La bonne amie d'Henriette imagine alors un plan farfelu mais ingénieux. Pour comprendre les enjeux du scénario, de droit il va être un peu question. En attendant que Charlot obtienne l'annulation de son premier mariage (passons sur les détails) et que tout se finisse bien, il faut bien trouver un père à l'enfant et donc trouver un mari à Henriette. Trouver un brave gars qui se retrouvera ainsi flanqué d'une paternité par légitimation. Ensuite, lorsque Charlot aura briser les chaînes de son premier mariage, plus rien ne s'opposera au mariage avec Henriette : il suffira d'une action en désaveu de paternité pour reconstituer la petite famille d'origine. Petits arrangements entre amis en quelque sorte. Le pote Bibi (Pierre Larquey) est l'homme idéal. Monsieur Bibi contient un véritable petit manuel du mariage blanc.
Pourquoi une telle idée scénario ? Pour une raison bien simple. Le législateur a été très actif en ce 1er septembre 1939. Déclarer diplomatiquement la guerre est une chose. Bouleverser le mode de vie des citoyens en décrétant la mobilisation générale en est une autre. Mobiliser les forces vives de la nation a ce petit quelque chose d'étourdissant pour les détenteurs du pouvoir. Mais il faut parer immédiatement aux contraintes économiques et sociales. Le pécule (pour schématiser, l'indemnité allouée au citoyen mobilisé) est remis à l'ordre du jour. Mais cela ne règle en rien le sort des familles pauvres. Dès le 8 septembre 1939 paraît au Journal Officiel le décret-loi du 1er septembre 1939 "instituant des allocations en faveur des familles nécessiteuses dont les soutiens indispensables sont appelés sous les drapeaux pendant la mobilisation". Trois milliards de francs sont affectés à ce nouveau poste budgétaire. Cette indemnité n'est pas négligeable : à Paris, 12 francs par jour + 5, 50 francs par enfant. D'autant que les risques de spéculation dans le commerce sont manifestes et que le 9 septembre 1939 un autre décret-loi entre en vigueur portant "réglementation des prix en temps de guerre".
Mais voilà, aux termes de l'article 2 de ce décret du 1er septembre 1939, il ne pouvait être attribué qu'une "seule allocation principale pour l'ensemble des personnes dont le mobilisé est le soutien indispensable" et seuls étaient admis au bénéfice de l'allocation dans l'ordre qui suit : 1/ la femme légitime du mobilisé, 2/ ses descendants directs, 3/ son ascendant direct le plus proche. Point de mariage, point d'allocs ! Monsieur Bibi s'amuse de ce phénomène. Durant le dernier trimestre 1939 il y eut en effet, dans les villes, une recrudescence des mariages officialisés à la mairie (la situation en milieu rural était sans doute tout autre). Certes, tous les mariages de cette période n'ont pas été célébrés pour une simple histoire d'allocs : l'amour y tenait toujours sa place ; la nécessité de légitimer des enfants à naître aussi...
Bref. Les choses étant ce qu'elles étaient, il fallait faire vite quels que soient les motifs. D'où ce personnage presque unique dans le cinéma français d'un Jean Tissier en officier de l'état civil chargé de recevoir les déclarations des naissances et de procéder à la publication des bans. D'où également la présence dans les couloirs de la mairie de cet étonnant quidam qui propose à qui le souhaite et moyennant finance ses services de témoin car ainsi que nous le rappelle notre officier d'état civil de service "il faut toujours deux témoins". Le scénario de Monsieur Bibi joue sur cette précipitation : mariage, divorce, déclaration de paternité, tout peut aller très vite et au final, notre sympathique mais fort lent officier d'état civil finira par tomber en syncope.
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Un témoignage sur la période charnière d'août-septembre 1939
L'historien ne pourra rester insensible aux matériaux du film. Monsieur Bibi contient trois séries de plans d'insert renvoyant à des premières pages de quotidiens d'époque, essentiellement L'Intransigeant. Le film offre également quelques plans documentaires tournés durant le mois de septembre 1939.
Mais au préalable un question d'ordre méthodologique.
Ainsi qu'il a déjà été rappelé, le film n'est pas sorti sur les écrans avant l'offensive allemande et la débâcle qui s'en suivit. Bien évidemment, ces évènements à venir doivent être soigneusement isolés au risque de procéder à de graves contresens dans l'analyse du film. D'où cette interrogation fondamentale : à quel moment précis le film a-t-il été achevé ? Est-on encore dans la logique optimiste du mois de novembre-décembre 1939 ou bien déjà dans les sourdes inquiétudes de février-mars 1940 ? Selon toute vraisemblance la première branche de l'alternative doit être privilégiée.
Pour un rappel de la chronologie des évènements des mois d'août-septembre 1939, cf. notre Chronologie sommaire des relations internationales : mars 1939-juin 1940
Les unes du quotidien L'Intransigeant (avec Paris-soir, un des plus gros tirages de la presse nationale) choisies comme inserts dans le film (9) (10) (11) (12), sont révélatrices de ce que l'ultime jeu diplomatique se jouait entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, la France semblant hors jeu. Au demeurant, en cette fin août 1939, les dés étaient semble-t-il jetés et les services secrets allemands en activité à Dantzig étaient déjà fins prêts pour le déclenchement de l'attaque de l'armée allemande contre la République de Pologne.
Tour à tour, Bibi, Charlot, Henriette jettent un oeil à ces premières pages comme si la guerre avec la France n'était pas encore inéluctable. Précisément, lorsque la réalisation du film est achevée, la France est bel et bien en guerre mais la tonalité du film est à mille lieux du pressentiment d'un désastre. A la vision de Monsieur Bibi, on perçoit mieux cette logique de l'impensable qui pouvait avoir cours dans les mentalités en ces premiers mois de l'année 1940 : une France envahit le 10 mai 1940 avec dès le 14 juin suivant l'entrée des forces allemandes à Paris... Mais cette impression doit demeurer ce qu'elle est, c'est-à-dire toute relative. Ainsi, le film réalisé par Alexandre Ryder, Après Mein Kampf, mes crimes (1940), offre une approche toute différente, bien plus lucide dirait-on aujourd'hui avec notre nécessaire recul.
Le plan sur l'affiche annonçant l'ordre de mobilisation générale (1er septembre 1939), outre son aspect documentaire (15), intéresse de manière anecdotique parce que l'affiche a été placardée impitoyablement sur une autre dont le contenu s'est trouvé quasiment effacé mais pas tout à fait.
Quelques vues de la gare de l'Est à Paris (16) (17) (18). A l'intérieur de la gare, des hommes quasi exclusivement. Dehors, l'interrogation, le doute et la peur peut-être aussi qui affectent les visages. Et ces chapeaux d'été qui jettent l'ombre sur le regard des mères. Commercy, Toul, Nancy... L'histoire bégaie.
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Une drôle de guerre des sexes
D'évidence les personnages féminins occupent une place centrale dans le scénario. Il s'agit d'abord de régler la situation d'Henriette, "fille-mère" comme on disait à l'époque. Sur cette intrigue principale se greffe une intrigue secondaire : Julie Souci, fille de militaire mais "vieille fille" au demeurant, parviendra-t-elle à quitter son triste statut de demoiselle ? Deux intrigues mais un seul dénominateur commun : Bibi, embarqué malgré lui dans ces deux projets matrimoniaux.
Le scénario s'acharne à briser la virilité de quasiment tous les personnages masculins ce qui peut vraiment surprendre dans un pays en guerre. Il y a bien sûr beaucoup d'humour dans cette démarche. Mais la barque est plutôt chargée : Charlot, qui s'est déjà fait avoir par sa première épouse, opte lors de la naissance de sa fille pour l'attitude "courage, fuyons", l'officier d'état civil ne voit guère plus loin que ses lorgnons, le locataire-qui-ne-paye-pas-son-loyer tente d'échapper à sa logeuse lors de l'alerte en ne quittant pas son masque à gaz, un autre quidam se découvre cocu à la grande joie des pensionnaires de l'immeuble. Quant à Bibi, il demeure dans l'univers serein d'une enfance jamais quittée.
Nous sommes bien loin de la fresque patriotique d'Untel, père et fils (1940) de Julien Duvivier. En revanche la proximité de Monsieur Bibi avec Elles étaient douze femmes (1940) de Georges Lacombe pourrait ouvrir d'intéressantes pistes comparatives.
Voici donc la matronne, Julie Souci, logeuse et fille de militaire de surcroit. Dans son immeuble on marche droit. Marguerite Pierry est bien sûr idéale pour incarner le personnage. René Pujol, poursuivant la veine burlesque de ses comédies marseillaises (cf. Les Gangsters du château d'If (1938), s'amuse à multiplier les gags. Sans trop conceptualiser les situations. Bibi mélange le contenu de ses poches et confond dragées de baptême et boules de naphtaline (14). Tout décontenancé par un petit guili-guili de Didi à la recherche d'un petit renseignement, notre officier de l'état civil se voit aussitôt rembarrer alors même qu'il se croyait devenu séducteur (24) (25). Accablé par le compliment comme quoi il aurait une "tête à faire tourner la mayonnaise", Jean Tissier entreprend de se convaincre du contraire (26). Un peu plus tard, les deux personnages se croisent sur un pont. L'occasion d'une belle colère qui n'impressionne nullement Didi (38). Décidément, les femmes ont la main.
Quant à Bibi, le voici offert en pâture (35) à Julie - inénarrable Marguerite Pierry - qui profite d'une coupure de courant durant l'alerte pour arracher à Bibi un baiser qui vaut fiançailles, parole de fille de militaire. Gare désormais aux tentatives de désertion (40). En somme, un gentil petit couple qui se forme à couteaux tirés (36). Et une rébellion de Bibi toute improbable. Appliquant la recette d'un conte bien connu, Julie Souci, convaincue du caractère volage de son pressenti mari, lui offre un magnifique sac de cacahuètes dont les débris laissés sur le trottoir la mènera tout droit à la blanchisserie (42) (43) (44) (45). Une séquence ponctuée de savoureux effets comiques.
Cette fameuse blanchisserie qui constitue un assez bel exemple de ce qui pourrait être une sorte de "MacGuffin" à la René Pujol. Une blanchisserie sans blanchisseuse avec pour seule et unique cliente ce fort drôle personnage de la jeune femme anglaise (la séduisante Wanda Gréville, épouse d'Edmond T. Gréville). Une histoire de tache pas si stupide que cela et à l'humour tout britannique. Extraits du dialogue :
" La jeune femme anglaise (avec une diction française hésitante) :- Est-ce ce que vous enlevez les maculations ?
Didi : - Des quoi ??
La jeune femme anglaise : - Les petits ronds sur les habillements...
Didi : - Ah ! Les taches...
La jeune femme anglaise : - Well ! ... (montrant la robe qu'elle porte sur elle) Cette tache-là.
Didi : - Vous l'avez bien réussie !
La jeune femme anglaise (faussement interloquée) : - Je ne sais pas ce que c'est...
Didi : - De la graisse ? Ou du vin ? Ou de l'huile ? Ou autre chose ?
La jeune femme anglaise (avec un léger sourire) : - Oh ! Je crois plutôt que c'est autre chose...
Philippe Chiffaut-Moliard (copyright, 2006)