Elle étaient douze femmes (1940)
de Georges Lacombe
Avec Françoise Rosay (duchesse de Vimeuse), Gaby Morlay (Mme Marion), Micheline Presle (Lucie), Betty Stockfeld (princesse Kadikoff), Blanchette Brunoy (Geneviève), Simone Berriau (Mme Bernier), Mila Parély (Mme Vitrac), Nina Myral (la bonne), Simone Renant (Gaby), Marion Delbo (Mme de Bélière), Primerose Perret (Janine de Vimeuse), Paméla Stirling (Mme de Turgis).
Le film est réalisé en très peu de temps. Il sort sur les écrans parisiens le 17 avril 1940, quelques semaines avant l'offensive de l'armée allemande.
Comme l'indique le titre du film, douze femmes au générique et pas un seul homme (le dernier plan nous offre l'arrivée en ombre chinoise d'un permissionnaire accueilli par un regard hors champ). La situation scénaristique est probablement unique dans le cinéma français d'alors. "La drôle de guerre des sexes" (pour citer l'expression inventée par Noel Burch et Geneviève Sellier) est-elle alors au coeur du film ? Précisément pas. Yves Mirande, auteur du scénario et des dialogues, profite plutôt du canevas qui lui est proposé pour faire feu de tout bois et ridiculiser comme jamais la gent féminine. Douze personnages féminins appartenant à trois générations (les "gamines" à peine majeures, les femmes de la trentaine, et la Duchesse, jouée par Françoise Rosay), constituant autant de cibles pour recevoir les traits acerbes d'un des plus grands mysogines du cinéma d'avant-guerre. Alors il y a celle qui vient de se marier mais qui est demeurée vierge ("- Ah des sensations, j'aimerais bien en avoir des sensations..."), son époux s'étant enivré le soir de la nuit de noces avant d'être mobilisé (!), celle qui radote quasi religieusement en rappelant à tout va que son mari et son fils sont au front, celle qui trompe la précédente en recevant justement des lettres passionnées du précité mari, celle qui n'arrive plus à dormir sans ses barbituriques, celle qui devient neurasthénique, celle qui choisit d'envoyer des cadeaux totalement superflus à son "homme" mobilisé, celle qui est princesse dans un pays "où elles sont toutes princesses", celle qui veut entrer à la Comédie-Française, celle qui est trop gourde pour aligner trois phrases conséquentes d'affilée, celle qui se pâme pour un fils de la bonne bourgeoisie, on doit en oublier. Il y a aussi les deux bonnes. Et quand même une vague histoire, totalement stupide, qui s'achève de manière patriotique par la décision de fonder une oeuvre de charité pour les soldats sans famille !
Il y a enfin cette fameuse première séquence qui a marqué les esprits de toute une génération de spécialistes du cinéma français de cette période : durant un exercice d'alerte toutes ces dames sont réunies dans la cave, affublées de masques à gaz et tentant néanmoins de poursuivre leurs logorrhées. Et quelques superbes autres moments méritant de figurer dans une anthologie de cette année 1940. On pense à ce face-à-face entre Françoise Rosay (si grande par la taille) et Gaby Morlay (si petite par la taille). Il fallait oser cette nouvelle méchanceté.
Philippe Chiffaut-Moliard (copyright, juin 2004)