Documents secrets (1940) de Léo Joannon
Avec, dans les principaux rôles, Marie Déa (Steffi), Raymond Rouleau (Radio), Hugo Haas (Morenius), Roland Toutain, Marcelle Monthil, Jean Brochard
Léo Joannon s'est très jeune passionné pour l'optique. C'est donc tout naturellement qu'il aborde le cinéma comme cameraman. Il se lance dans la réalisation avec l'arrivée du parlant. Il a alors 25 ans. En quelques dix années Léo Joannon tourne dix-huit films. Comme Jean Boyer par exemple, Léo Joannon part à Berlin en 1930 pour participer à la réalisation des versions françaises des premières comédies musicales réalisées en Allemagne. C'est ainsi qu'il réalise en 1931 Durand contre Durand (la version allemande est de Wilhelm Thiele : Einer Frau muss alles verzelh'n). De retour en France dès 1932, Léo Joannon apprend le métier avec des personnalités aussi remarquables que Charles Spaak et Lazare Meerson (Il a été perdue une mariée, 1932), Jean Aurenche et Jean Anouilh (Vous n'avez rien à déclarer ? (1936) avec Raimu, Saturnin Fabre, Pauline Carton et André Alerme). Sa collaboration avec le scénariste Jean Guitton donne lieu à la réalisation de formidables nanars tels que On a trouvé une femme nue (1934). Léo Joannon relance en 1934 l'acteur Georges Biscot dans le remake de Bibi la purée (réalisé dans une version muette en 1925 par Maurice Champreux).
Le cinéma de Léo Joannon mérite d'être redécouvert : on songe à Quelle drôle de gosse (1935), "une véritable 'comédie à l'américaine' tournée en France par des français, un des rares exemples de réussite de greffe du genre dans notre pays" (Cl. Beylie et Ph. d'Hugues, op.cit. p. 101), avec Albert Préjean, Danielle Darrieux et le désopilant Lucien Baroux, à Quand Minuit sonnera (1935), un thriller réhabilité par Jacques Lourcelles dans son Dictionnaire du cinéma (tome III), avec Marie Bell et Pierre Renoir et surtout à Alerte en Méditerranée (1938) avec Pierre Fresnay et Rolf Wanka, un superbe film de guerre et d'espionnage auquel Bertrand Tavernier a rendu hommage en 1981 dans Coup de torchon.
Documents secrets, sur un scénario de Jacques Companeez, reprend la thématique d'Alerte en Méditerranée qui venait de connaître un immense succès. Un film dynamique racontant la lutte d'espions rivaux chargés de dérober les plans d'une invention permettant d'extraire du carburant de l'eau de mer. Tout cela avec la nécessaire histoire d'amour, des actes héroïques et, au final, les retrouvailles de l'héroine (Marie Déa) et du héros (Raymond Rouleau) avec un grand perdant, Hugo Haas (Morenius). Il faut être familier du cinéma tchèque des années trente (ce dont nous ne sommes pas) pour être au fait de la très grande renommée d'Hugo Haas. Son pays ayant été envahi par la Wehrmacht et les SS, Hugo Haas a fui, d'abord en France puis aux Etats-Unis (il sera par exemple dirigé en 1947 par Albert Lewin dans The Private Affairs of Bel Ami). En attendant le film de Léo Joannon est interdit par Vichy (pour la zone "libre") puis par la censure allemande durant toute la guerre à cause précisément de la présence au générique d'Hugo Haas. Le film ne sortira sur les écrans français qu'au mois de mai 1945. Ce film est considéré aujourd'hui comme perdu.
Philippe Chiffaut-Moliard (copyright, juin 2004)