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Sabotage (1936) d'Alfred Hitchcock

Petit parcours hitchcockien en quatre étapes et deux interludes

 

 

 

Une panne de courant

 

Le film Sabotage présente comme singularité d'avoir comme fil conducteur... le courant électrique. Les quinze premières minutes du film sont consacrées aux conséquences de la panne générale d'électricité dans le cinéma Bijou. Voir ou ne pas voir. Obscurité, lumière. A la fin du récit les lumières de la salle sont rallumées comme signal d'un danger imminent pour les spectateurs (une bombe pourrait bien exploser dans l'obscurité de la projection...). Le lien métaphorique avec la question cinéma est évident. Nous l'aborderons un peu plus loin.

De la panne de courant à la question de la sexualité il n'y a pas un grand pas à franchir. Car le film est parsemé d'indices plutôt voyants si l'on peut dire. Quel étrange couple en effet que les époux Verloc. Voici Karl et Sylvia. Lui, tout absorbé à des préoccupations narcissiques (Hitchcock insiste à plusieurs reprises sur la thématique de la main et de la souillure), elle, infantile, en petit costume marin, rêvant avec son petit frère de prendre la mer en construisant une maquette de voilier. Lorsque Karl rentre au domicile le mercredi soir après l'acte de sabotage, il prend possession du lit (plutôt étroit) comme un parfait célibataire. La conversation chez Simpson's entre Ted et Sylvia ne trompe pas : Karl et Sylvia n'ont manifestement aucune sexualité de couple. Et voici, qui plus est, un enfant : Stevie. La relation triangulaire classique dans le Hitchcock de la période anglaise (un couple avec un enfant unique) est ici totalement dénaturée : pas de sexe entre le mari et la femme, et point d'enfant malgré les apparences.

Lors de la séquence d'anthologie du meurtre de Karl par Sylvia, Hitchcock nous livre une clé de l'énigme. Déjà, dans le roman Joseph Conrad se refusait à présenter l'acte de meurtre comme un acte (qui serait finalement assez banal) de vengeance. Le romancier bouleversait notre approche du personnage de Winnie (Sylvia dans le film) en révélant la folie qui habitait celle-ci tout comme cette même folie habitait déjà Stevie en proie à des crises régulières d'hystérie ou à des phases d'hébétude, tout occupé alors à dessiner à l'infini des cercles sur une feuille de papier. Dans le scénario retenu par Hitchcock, l'approche est différente.

Rappelons la scène : Karl s'explique avec Sylvia. Egaré dans son ego, Karl lui explique le plus naturellement du monde qu'il n'est pour rien dans cet enchaînement de circonstances absurdes et que les seuls coupables sont en définitive les gens de l'ambassade mais aussi les policiers qui au dernier moment l'ont empêché d'aller lui-même poser la bombe dont le détonateur était déjà enclenché lorsque le colis a été livré à l'intérieur de la cage d'oiseaux. Et, en maniant le sophisme, l'analyse paraît cohérente : Karl avait manifesté son refus d'accomplir un acte criminel lors de l'entrevue au zoo, Karl avait ensuite tenté de se défausser de l'opération en convoquant la petite bande d'anarchistes avec qui il était en contact (comme agent double il faut le rappeler) mais l'irruption de Ted avait tout gâché, Karl avait enfin pris les précautions nécessaires pour réduire le danger qu'il faisait courir à Stevie en prévoyant une large plage temporelle. Où était donc le problème ? C'est ainsi que l'on peut résumer le point de vue de Karl Verloc, personnage totalement incapable d'appréhender de manière cohérente l'Autre (en définitive, Karl allait accomplir un véritable carnage pour un simple motif pécuniaire car, c'est bien connu, le cinéma cela ne rapporte pas !).

Durant ce petit monologue, Sylvia entend sans vraiment écouter. Une première alerte dans son attention survient lorsque Karl, maladroitement, manque de bousculer la maquette du voilier posée sur le buffet. Mais ce qui déclencle le dégoût et la fuite de Sylvia (qui précèdera l'instant du meurtre), c'est lorsque Karl évoque, de toute évidence pour la première fois, l'idée de concevoir un enfant avec elle. Effet supplémentaire de mise en scène, Hitchcock fait à ce moment précis agenouiller Karl devant Sylvia. Stevie disparu, c'est un substitut/alibi qui s'est évanoui ce qui qui rend désormais possible une relation homme/femme qui demeure fondamentalement inacceptable pour Sylvia (outre le fait, bien sûr, que, sur le plan diégétique, Karl exprime désormais pour elle la figure du meurtrier de son frère).

Impuissance, frigidité, procréation, peur très ancrée de la sexualité... C'est peut-être là une grille possible d'analyse de Sabotage. Réexaminons la séquence se déroulant le mercredi soir devant le Bijou et intéressons-nous au personnage de Renée. Celle-ci est un personnage féminin dominant. Tout comme la prétendue fille du Professeur, à première vue cantonnée aux tâches domestiques (cf. la séquence où Karl rend visite au professeur), mais qui, à la fin du film se révèle à nous comme étant détentrice de l'autorité (c'est elle qui répond au téléphone à Karl et qui exclut toute interruption du processus, c'est elle encore qui exige du Professeur qu'il retourne chez les Verloc pour faire disparaître la cage d'oiseaux qui constitue une preuve accablante de sa culpabilité). Hitchcock glisse une allusion grivoise dans le dialogue entre Renée et Sylvia. Renée se plaint d'avoir dû manger ses oeufs dans l'obscurité et d'en avoir eu jusque dans ses cheveux... Voilà une répartie bien étonnante ! Puis Renée reprend possession de la caisse du cinéma après avoir vertement remis à sa place le client velléitaire. A sa place, c'est-à-dire à celle d'un petit bonhomme bien peu viril. Renée et la fille du Professeur, deux personnages castrateurs auxquels répondent Karl et le Professeur, tous deux habités d'un très fort ego mais demeurant en définitive dans une structure de pensée infantile.

A l'opposé la présence de Ted fait naître le questionnement sexuel. Sylvia découvre le flirt et s'éveille ainsi bien naîvement à la sexualité (elle se décide à abandonner son costume marin pour un tailleur de femme). Mais Ted procède avec elle de manière machiavélique en abusant du double jeu (cf. l'épisode de la pomme remise à Sylvia lorsque celle-ci croit accomplir un acte symbolique en l'autorisant à entrer dans la salle de cinéma sans payer, qui évoque bien sûr, comme figure inversée, le Pêché originel) et en ne cessant de la manipuler.

Le dehors et le dedans... Le couloir obscur de la salle de cinéma ne cesse de servir de passage aux différents protagonistes. On entre et on sort beaucoup dans Sabotage. Une figure récurrente vérifiée dans presque toutes les séquences. On s'éclipse et on pénètre clandestinement (Karl revenant au cinéma Bijou après avoir accompli le sabotage, les trois compères anarchistes), on ment et on corrompt (symboliquement s'entend) pour pénétrer (Ted qui cherche à espionner justement Karl et ses amis), on s'introduit même dans un étrange lieu fortement connoté : un aquarium ! Et qui plus est, dans cet aquarium, on découvre de gigantesques figures utérines peuplées de grandioses tortues d'eau et d'étonnants poissons-moustaches (sic). Il ne s'agit pas là d'une extrapolation fragile. Lors de l'entrevue entre Vladimir et Karl, Hitchcock glisse un micro-récit tout à fait surprenant constitué d'un très bref dialogue entre deux jeunes gens. Le garçon (affublé de lunettes de myope et paraissant pour le moins puceau) s'adresse à sa camarade pour lui exposer le mode de reproduction d'une espèce aquatique et l'énorme quantité d'oeufs pondus par la femelle qui change alors de sexe. Ce à quoi sa copine lui répond, d'un ton très décidé, qu'elle la comprend parfaitement !

Et ce serait oublier Mr Chatman, sa "fille", et la petite enfant propulsée dans le film sans la moindre raison diégétique. Que signifie donc cette intrusion ? Cette jeune enfant dont on ne connaît pas le père, cette "croix" que doit porter sa mère ? Nous revoici au plein milieu de la problématique de la conception, de l'engendrement, de l'acte sexuel et des dangers / angoisses qui semblent l'accompagner avec tant d'évidences. On finirait par croire qu'il vaudrait mieux rester confortablement impuissant...

Une panne de courant disiez-vous ?

 

 

Premier interlude

Dialogue de la troisième séquence : Devant la caisse du cinéma Bijou

 

- Ted (se tenant à distance) : Quelle honte de voler ainsi les gens. Je dirai même, c'est proprement scandaleux !

- Un client (s'adressant à Sylvia) : Qu'attendez-vous pour rembourser ?

- Sylvia : Mais c'est le destin que voulez-vous... C'est comme une inondation ou un tremblement de terre...

- Ted : Ou un petit bébé...

- Sylvia : Mêlez-vous de vos affaires !

- Un client : Rendez-nous notre argent !

- Renée (arrivant à la caisse) : Excusez-moi pour ce retard Mrs Verloc. J'ai passé un temps fou à tenter de manger mes oeufs dans le noir. J'en avais jusque dans les cheveux...

- Sylvia : Ils veulent leur argent mais nous ne pouvons pas leur rendre. Nous n'en avons pas les moyens. Si seulement Mr. Verloc était là...

- Un client : Qu'est-ce qui m'a fichu une saleté de cinéma pareil ?

- Sylvia (quittant la caisse) : Ils deviennent hargneux...

- Renée : Hargneux ? Laissez-moi faire... (à l'adresse d'un client ) Et dites donc vous, va falloir vous calmer ! Est-ce ma faute si l'électricité est coupée ? Si vous étiez un policier et que vous vous preniez un bon coup de trique sur la caboche, vous croyez que Sa Majesté demanderait un dédommagement ?

- Un client : Mais j'ai payé mon entrée !

- Renée : Et alors ! C'est pas moi qui vous ai obligé à ressortir !

 

Un peu plus tard (alors que Sylvia se trouve encore à l'étage avec Mr Verloc)

 

- Ted (désormais face à la petite foule qu'il harangue) : C'est une catastrophe naturelle !

- Un client : Et qu'appelez-vous une catastrophe naturelle ?

- Ted : (à l'adresse de l'interlocuteur) Ta tronche par exemple ! Et elle ne te rendra pas ton argent ! (en direction de la petite foule) Imaginez un aéroplane qui vous survolerait pour vous larguer une bombe. Ce serait comme un ennemi qui chercherait de façon délibérée à vous nuire... Mais quand le courant s'arrête pour des raisons que l'on ignore, il s'agit d'un cas de force majeure, c'est-à-dire que même si aucun être vivant n'a commis la moindre faute, on n'y voit rien. Seule la responsabilité du Tout-Puissant serait engagée...

- Une cliente : C'est pas à lui que l'on va demander des comptes !

- Un client : Remboursez-nous !

- Ted : Et comment ? En ayant recours à la justice ? Connaissez-vous la loi ? L'article 257, paragraphe 4, alinéa 6, dit que le remboursement n'est pas possible ! Et oui ! vous ignoriez ça bande d'ignorants ! Suivez mon conseil : partez ! Vous n'avez plus rien à faire ici...

- Sylvia (revenue à la caisse après avoir pris conseil auprès de Mr Verloc et s'adressant à Ted) : Mais pour qui vous prenez-vous ?

- Ted : Oh mais c'est pour vous aider ! J'essayais de me rendre utile !

- Sylvia : Je vous ai dit de vous mêler de vos affaires !

- Ted : Mais mon discours a eu son petit effet sur eux...

- Sylvia : Qu'ils reviennent ! Mesdames et Messieurs, moi-même et Mr Verloc, nous allons vous rembourser.

- Ted : N'en faites rien... N'ayez aucune crainte, je suis là...

- Sylvia : Je préfèrerai vous voir derrière votre étalage de légumes.

 

 

Le spectateur n'a que ce qu'il mérite

 

Jamais dans aucun autre film d'Hithcock le spectateur de cinéma n'aura fait l'objet d'une telle agressivité de la part du réalisateur. A la fin du film, c'est même le cinéma qui explose et il est fort probable qu'Alfred Hitchcock, si ses pulsions avaient pu pleinement s'exprimer, aurait fait sauter aussi tous les spectateurs (preuve en est le fait qu'il nous est bien précisé par un inspecteur de service que tous les spectateurs ont pu être évacués avant l'explosion ! La police au secours du brave spectateur prisonnier du bon vouloir du réalisateur et déjà scandalisé par l'explosion du bus et par la mort de Stevie).

Revenons à la troisième séquence, au tout début du film, devant la caisse du cinéma Bijou. De quoi est-il question ? D'une petite foule de gens ayant déjà acheté leur billet pour le spectacle et qui veulent être remboursés, la séance ne pouvant avoir lieu du fait de la panne d'électricité. Etrange choix scénaristique qui, de plus, fait l'objet d'un ample développement. La construction de la séquence fait intervenir trois séries de plans : un cadrage très rapproché de la caisse du cinéma dans laquelle Sylvia assez vite paniquée, est offerte en pâture jusqu'à ce que Renée vienne justement recadrer les vélléités revendicatrices d'un client, plusieurs cadrages en plongée ou en contre-plongée de Ted haranguant la foule, plusieurs plans de coupe enfin sur le public. Que découvre-t-on alors ? Des spectateurs totalement myopes affublés de verres grossissants assez comiques, des mégères réclamant leur argent, un petit troupeau bien moutonnier surtout, réagissant au quart de tour aux injonctions totalement contradictoires de Ted ("Foutez le camp !") et de Sylvia ("Revenez !").

Et voici qu'on les présente comme "devenant hargneux", qu'on entend effectivement fuser quelques insultes, qu'on les accuse de mettre leurs pieds sur les fauteuils, et qu'on les traite en définitive d'abrutis ("d'une bande d'ignorants" dans le texte). Il y a même des gamins fraudeurs qui sont interceptés juste à l'entrée... Ouf ! Hitchcock déverse son fiel. Mais où sont donc ces spectateurs cultivés fréquentant les meilleurs théâtres de Londres et au milieu desquels Alfred Hitchcock se sent si bien ? Que diable faut-il travailler pour ce public de salles de cinéma qui affectionne les western (ceci pour les hommes) ou les histoires d'amour (ceci pour les femmes, dixit Karl Verloc dans un dialogue avec Ted). Hitchcock l'exprime très clairement : s'il travaille, à ce moment très précis de sa vie cela s'entend, ce n'est pas pour le public anglais c'est juste pour une question de business (d'ailleurs ces contestataires de pacotille étaient presque sur le point de repartir penauds en renonçant à tout remboursement - solution métaphoriquement idéale -si Sylvia n'était pas intervenue en prenant soin de recourir à la plus aimable formule de politesse ("Comme vous êtes de bons clients et amis...").

Mais Hitchcock ne pouvait pas s'en empêcher : retournement final, l'électricité revient et Renée referme la caisse au nez et à la barbe des clients. Pas de remboursement ! La séance aura bien lieu, vous avez payé ? Et bien, vous verrez ! Tant pis pour vous !

 

Se mettre à table : le cru ou le cuit ?

 

La thématique du repas et de la nourriture dans les films d'Alfred Hitchcock est certes récurrente mais dans Sabotage elle occupe une place évidemment centrale puisque la scène du meurtre de Karl Verloc par Sylvia se déroulera précisèment au cours du dîner du samedi soir, ou, plus exactement, lors de l'ultime moment de préparation de celui-ci, c'est-à-dire lors de la découpe du rôti (le motif du couteau, instrument de découpe, devenant une arme potentielle lorsqu' il est tenu par la main d'une femme, était déjà abordé par le réalisateur dans Blackmail (1930). Ce fameux rôti accompagné de légumes qui semble constituer l'unique menu du quotidien des Verloc puisque le mercredi soir Stevie s'était précisèment retrouvé en charge de la surveillance de la cuisson de mets identiques (au demeurant, voici vantés indirectement les bienfaits du gaz puisque la panne d'électricité n'a aucunement affecté la cuisson du rôti).

Autre occurrence majeure, Ted surveille le cinéma Bijou en se faisant passer pour un employé du marchand de fruits et légumes situé à proximité. C'est dans un restaurant huppé que Ted va convier le Jeudi midi Sylvia et Stevie dans l'espoir d'obtenir lors du repas des renseignements pour son enquête. Lors de la rencontre à l'aquarium de Karl Verloc avec Vladimir, ce dernier évoque le dîner qui sera offert aux Hautes Autorités lors de la journée du Lord Maire, le samedi suivant, et affirme de manière fort sentencieuse que les tortues géantes de l'aquarium donneraient une excellente soupe.

Il est aussi question de laitues : le mercredi soir, Sylvia demande au dernier moment à Stevie d'aller acheter une laitue et Ted en profitera pour faire irruption chez les Verloc en prétextant d'un soi-disant problème de taille de la salade. Une feuille de laitue jonchant le sol donnera lieu un peu plus tard à un bref mais acerbe dialogue entre Ted et un bobby (une feuille de laitue est présentée comme pouvant devenir une réelle menace pour le passant !). Il sera aussi question d'oranges (c'est bon pour les jambes) et surtout de pommes, cette fois de manière plus symbolique (Ted donnera une pomme à Sylvia puis à l'ouvreur pour s'introduire dans la salle de cinéma dans le but d'épier la réunion des terroristes).

Il y a ainsi trois scènes de repas dans le film : les deux dîners chez les Verloc qui fonctionnent en miroir (le dîner du mercredi soir avec Karl, Sylvia et Stevie, et le dîner du samedi soir après la survenance en début d'après-midi de la mort de Stevie) et le troisième repas, un lunch cette fois, qui se déroule le jeudi midi au restaurant Simpson's. Un point commun à ces trois repas : les personnages ne sont pas vus en train de manger. On s'interroge sur le choix de la nourriture (éloge de la tentation par exemple avec Ted qui prend un malin plaisir à susciter la gourmandise de Stevie en énumérant les mets les plus chers du menu), on s'agace d'un problème de cuisson de légumes (Karl se voit désespérément présenter aux repas des légumes trop cuits), on place la viande au centre du menu (le film comporte pas moins de trois moments de découpe de viande, le premier accompli avec beaucoup de naturel par Sylvia, presque hors champ, le deuxième effectué de manière solennelle et plutôt magnifiée par le chef cuisinier chez Simpson's et le troisième qui demeurera interrompu puisque le meurtre de Karl viendra définitivement clore la question du repas). Mais à aucun moment on ne se substante (à peine voit-on d'ailleurs de la nourriture dans des assiettes). Ted n'est même pas rassasié d'informations puisque, avant même de commencer son repas, il prend conscience de ce que Sylvia est ignorante de tous les agissements de son mari.

Le cru et le cuit : il s'agit presque là d'une obsession thématique qui ne trouvera son pendant dans l'oeuvre d'Alfred Hitchcock que près de trente années plus tard avec Frenzy (1973).

 

Second interlude : analyse de la séquence dans le magasin de Mr. Chatman dit le Professeur


(durée: 4 minutes et 24 secondes. Nombre de plans: 26)

 


Il est dans les films d'Alfred Hitchcock des séquences qui, tout en s'inscrivant dans un cadre diégétique bien déterminé, semblent s'extraire de toute fonction de conduite du spectateur pour offrir au réalisateur un lieu secret riche de rébus, de fausses pistes, d'apparences trompeuses, où le plaisir ludique d'égarer la sagacité de celui-là peut aussi masquer des sens plus cachés.

La séquence analysée s'inscrit dans ce cadre. Un premier facteur de différenciation résulte du fait qu'au plan temporel, il s'agit d'une sorte de flash-back. En effet, la séquence précédente s'achève dans les locaux de Scotland Yard au moment où le Superintendant Talbot et Ted prennent connaissance d'un message du policier Hollingshead qui les informe de ce que Verloc s'est rendu dans une oisellerie située à Islington, 465 Liverpool Road. Léger décalage qui justifie la notion d'enchâssement de récit.
Précisèment, la séquence s'ouvre alors sur un panoramique fixant au départ le nom de la rue avant de fixer l'enseigne du magasin: "A. E. CHATMAN".
Unique exemple dans le film où le lieu de l'action est aussi nettement énoncé ainsi que le nom du personnage qui va être au centre de cette séquence, Mr Chatman, littéralement l'homme qui bavarde. Effectivement, en l'espace de 4 minutes et 24 secondes, l'image filmique va se trouver submergée par un flux de paroles pourrait-on dire de prime abord sans queue ni tête. Qu'on en juge.
D'emblée, le spectateur est immiscé dans une conversation pour le moins futile si ce n'est étrange entre l'oiselier, Mr Chatman, et une cliente mégère mécontente de son achat (un oiseau bien sûr), et qui, faute de pouvoir faire chanter le volatile, exige de l'échanger avec un canari .

- Le Professeur : Je ne comprends pas Madame, il chantait si bien avant que vous ne l'achetiez. Dans quelques jours, il ira sûrement bien mieux.
- La cliente : Certainement pas. J'ai tout essayé. J'ai sifflé, frappé des mains… Rien n'y a fait. J'avais l'air ridicule c'est tout.
- Le Professeur : Il n'y a rien de ridicule à cela.
- La cliente : Croyez-vous ? Je veux un canari à la place. J'arriverai peut-être à le faire chanter.
- Le Professeur : Laissez-moi essayer. (Mr Chatman siffle face à l'oiseau et immédiatement un concert de gazouillis lui répond). Voilà !
- La cliente (dubitative) : Vous êtes sûr que c'était lui ?
- Le Professeur : Ecoutez… Je vais essayer de nouveau (un nouveau concert de gazouillis se fait entendre).
- ….
- Le Professeur : N'oubliez pas : beaucoup d'eau, beaucoup de graines, et n'hésitez pas à siffler devant lui.
- La cliente : Moi ? Et pourquoi pas me balancer dans la cage au lieu de faire le ménage !

 

Burlesque de la situation scénaristique.

Tout au long de cet échange verbal, les deux personnages sont cadrés en plan thorax sans aucun mouvement de caméra. A l'arrière-plan, la silhouette de Verloc entre puis sort du champ pour y entrer de nouveau. En ce sens, le cheminement de la diégèse est obstrué par ce dialogue inutile développé au premier plan. Verloc est là, présent, conscient du danger mais aussi du vague dégoût que lui procure l'exécution de sa mission (Verlov s'inscrit dans la lignée des personnages hitchcockiens incapables d'accéder à la conscience de soi), mais il doit patienter, subir cette mise entre parenthèses et perdre de ce fait toute stature d'actant.


La lecture du dialogue, isolée de l'image, pourrait laisser croire qu'un fond comique justifie ce choix scénaristique. L'usage du bruitage sonore - la confusion créée par deux fois par l'accumulation de gazouillis contredisant l'adage abondance ne nuit pas- serait de nature justement à créer l'instant comique. Toutefois, il est difficile de rire : l'enjeu dérisoire du discours (cet oiseau gazouille-t-il ou non ?) est confronté à la rugosité des attitudes, à l'agressivité perceptible qui sous-tend la parole émise. Et, en définitive, de preuve il n'y aura pas. L'art manipulatoire de Mr Chatman est supposé mais non vérifié.

Sitôt la cliente repartie avec sa cage, Mr Chatman se tourne vers Karl Verloc et, abruptement, engage immédiatement le dialogue avec celui-ci :

- Le Professeur : Mon autre magasin vous intéressera sûrement… Par ici… (les deux personnages quittent la pièce du magasin et traversent l'arrière boutique. Survient alors un double gag : tout d'abord, lors du franchissement du seuil, Karl retire son chapeau persuadé d'entrer au domicile du Professeur mais il se retrouve nez à nez avec des dizaines de cages d'oiseaux. Le burlesque est renforcé par un ahurissant double coquerico d'un coq que l'on ne verra jamais. Mr Chatman et Karl Verloc entrent alors dans autre une pièce, d'habitation cette fois, où se tiennent une femme d'une quarantaine d'année et une petite fille blonde de 4-5 ans).

- Le Professeur (présentant celles-ci à Karl) : Ma fille… C'est mieux qu'une bonne : les étrangers sont si curieux… Voyons, où ai-je mis mes clés ? (les retrouvant finalement) : - Quelle imprudence ! Imaginez que la petite joue avec… Quel danger ! (d'un ton sentencieux) - Pas de père, pas de discipline !
- Karl : Le père de la petite est mort ?
- Le Professeur (tout en ouvrant les portes du buffet) : Je ne sais pas… Peut-être… Personne n'en sait rien… Pas même ma fille… C'est sa croix... Nous avons tous notre croix à porter…
- Karl (examinant le contenu du buffet) : Tout cela semble sans danger…
- Le Professeur : C'est vrai, mais s'il advenait que l'on mélange ketchup et confiture à la fraise, alors… Ce sera samedi à 13 heures 45.
- Karl : Comment enclencherai-je le mécanisme ?
- Le Professeur : Quand vous recevrez le paquet le compte à rebours aura déjà commencé… Vous vous sentez nerveux ?
- Karl : Non…
- Le Professeur : N'ayez crainte. Je vous envie
- Karl (avec un léger sourire de contentement ) : Vous m'enviez ?
- Le Professeur (coupant net par son sérieux l'expression précédente de Karl) : J'ai longtemps été en première ligne vous savez ! Maintenant je suis au ravitaillement… Oui, j'aimerais être à votre place… (puis, semblant stupéfait à la vue d'une poupée dans le buffet) : - Mon Dieu, mais qu'est ce qu'elle fait là ! (le regard en hors champ) : - Tu as raison j'ai dû l'y mettre… Pas de dégât… Remettons tout cela en ordre… Bien… Tout est dit…(raccompagnant Karl vers la porte et passant devant l'enfant) : - Donne une fessée à ton méchant Papy (la petite enfant lui donne alors une tape sur le bras).

Revenus tous deux dans la boutique, Karl s'inquiète de l'attitude trop dilettante du Professeur et évoque la menace policière. Le Professeur change aussitôt de physionomie et son visage s'imprime d'un sentiment de cruauté. Gros plan sur ses deux mains enlacées qui expriment un sentiment de violence difficilement contenu. Karl quitte le magasin suivi discrètement par Hollingstead qui était demeuré en faction à l'extérieur de la boutique.

De fantaisie il n'est plus du tout question. La situation scénaristique a fort subtilement évolué du burlesque (premier segment) au tragique (troisième segment). Au centre de cette construction le stupéfiant dialogue (presque un monologue) entre Mr Chatman avec Karl.

 

La loi et le chaos

 

La Loi et le chaos, une des thématiques fondamentales rencontrées dans l'oeuvre entière d'Alfred Hitchcock. A cet égard Sabotage poursuit une réflexion développée dans déjà près de vingt films . Sabotage préfigure aussi les derniers grands chefs-d'oeuvre du réalisateur.

Le chaos tout d'abord. Illustré par l'obscurité, le personnage de Stevie, jeune adolescent, et par le thème des oiseaux.

Reprenons le fil rouge du film. Karl prend une initiative pour satisfaire ses commanditaires : provoquer une panne dans une centrale électrique alimentant Londres. Tout marche pour le mieux. Karl baigne dans l'autosatisfaction ce mercredi soir. Et le jeudi midi, il se rend, sûr de lui, au zoo de Londres avec le ferme espoir d'obtenir une coquette prime de résultat. Mais voilà ! Londres a ri durant cette panne... Et notre infortuné Karl se verra enjoindre de frapper bien plus fort à grand renfort d'explosifs au terminal des bus de Piccadilly. La panne de courant a plongé Londres dans le noir et cette obscurité a généré une hystérie collective. Hitchcock nous propose à cet effet des cadrages saisissants. Un esprit de bacchanale souffle sur la ville. Le flegme tout britannique est mis à mal. Même les femmes s'enhardissent en groupe. C'est tout dire. Et devant le cinéma Bijou le petit attroupement s'organise en contestation. Les injures commencent même à fuser à l'encontre de l'exploitant du cinéma tandis que deux bonnes soeurs impassibles traversent ironiquement le champ de la caméra. L'obscurité crée le chaos : elle autorise la sexualité, elle favorise l'anonymat et, partant, les réactions de foule.

Pour court-circuiter le processus, une seule solution efficace : faire appel à la Loi. Mais quelle étrange Loi que celle évoquée par Hitchcock. Ted (un policier détective, donc par définition, un homme dont la fonction est de garantir le respect de la loi) se lance dans un discours ridiculisant la norme juridique et, qui plus est, assorti d'un argument massue : "Ah, Ah ! Vous ne connaissiez pas cet alinéa 6 du paragraphe 4 de l'article 8 qui exclut tout remboursement ? Et bien vous n'êtes que des ignorants ! Ouste ! Rentrez chez vous bande d'ignorants ! ". Mieux, la foule moutonnière acquiesce à la péroraison et il faut l'intervention charitable de Sylvia pour faire revenir ce petit monde. Un peu plus tard, un bobby vient réprimander Ted (censé n'être qu'un simple employé du marchand de fruits et légumes) pour une feuille de salade tombée à terre alors que le premier plan du film, très sentencieusement, semble annoncer une vague de terreur en nous donnant la définition du mot "sabotage". Hitchcock manie le paradoxe avec un art consommé.

Car notre brave Ted s'avère un parfait incapable (n'oublions pas que le bien plus discret Hollingstead a donné à Scotland Yard les seules informations pertinentes). Quant à la morale du film, elle n'est guère sauve : Sylvia est une meurtrière, et dans une stricte application de la loi, c'est la pendaison qui l'attend (Joseph Conrad insiste longuement sur cet aspect du récit et en profite pour souligner la cruauté du châtiment de la peine de mort). Or c'est Ted qui va tenter de maquiller les traces du crime puis qui va proposer la fuite à Sylvia, celle-ci disparaissant au milieu de la foule au dernier plan du film, impunie, aux bras de Ted, après une remarquable idée de mise en scène : Sylvia verbalise son crime devant le Superintendant Talbot mais de telle manière que la parole prononcée, concomitante à l'explosion du cinéma, crée l'incertitude. Merveille d'hypocrisie toute catholique. Au diable cet odieux Karl Verloc ! Accueillons Sylvia comme une pauvre brebis égarée et souhaitons bonne chance à cette grande histoire d'amour qui se prépare... Cut final ! Conclusion un peu hâtive : quelques minutes auparavant, Hitchcock imagine une scène très brillante au cours de laquelle Sylvia, hébétée, voit venir vers elle une femme traînée par deux policiers tandis qu'autour d'eux des enfants dansent en rond tout comme dans ces anciennes représentations de sorcières conduites au bûcher. L'impression est fugace (3 plans) mais très réelle dans la conscience du spectateur. Cette femme du petit peuple en robe noire et aux longs cheveux semble se diriger tout droit vers une pendaison certaine. La justice sait aussi se montrer impitoyable.

Mais revenons à notre postulat initial : l'obscurité est génératrice de chaos. Mais un chaos aux multiples facettes, pas forcèment toutes à valeur négative, et dont les effets peuvent être circonscrits par la peur du gendarme ou la simple naïveté de chaque individu quant à l'efficience de la loi. Mais les oiseaux, eux, annoncent un chaos autrement plus menaçant. Qui n'a en tête la petite fable inscrite dans The Birds ? Les oiseaux ne communiquent pas entre les espèces. Donc, s'il advenait qu'une telle communication se produise et fasse naître une stratégie agressive, alors, en raison de la multitude des oiseaux vivant sur terre, rien ne pourraît endiguer le phénomène (assez curieuse métaphore au demeurant en ces années de guerre froide). Vingt cinq années auparavant, Hitchcock travaille déjà à cette thématique des oiseaux comme fonction métaphorique d'un chaos annoncé.

A l'issue de l'entrevue entre le diplomate Vladimir et Karl Verloc, ce dernier se retrouve coincé dans la porte coulissante à barreaux (on peut imaginer que l'objet constituait une innovation en cette année 1936 et que nombre de personnes encore peu accoutumées au mécanisme avaient déjà fait cette même expérience, d'où sûrement de nombreux rires dans la salle sans nul doute habilement programmés par Hitchcock comme catharsis à la précédente vision de cauchemard de Karl). Un fondu enchainé laisse alors entrapercevoir un envol de nombreux oiseaux. Le plan suivant nous conduit à Sylvia et Stevie, celui-ci ayant un pigeon posé sur le bras. Magistrale leçon de montage à valeur métaphorique. L'acte de terrorisme est diégétiquement devenu inéluctable (Karl s'est soumis à Vladimir), l'image du chaos a déjà été offerte au spectateur, une image dont la puissance a été démultipliée (dans la vision de Karl à l'intérieur de l'aquarium ce sont tous les immeubles de Piccadilly qui s'effondrent, et cet effet visuel déjà très réussi est renforcé par l'usage d'un matériel sonore tout aussi efficace). La transition s'effectue par l'envol des oiseaux. Le pigeon sur le bras de Stevie c'est, par évidence, l'oiseau de mauvais augure qui condamne l'enfant. Et Hitchcock persiste dans cette thématique en créant le personnage de l'oiseleur Chatman (Le Professeur dans le roman) et en utilisant une cage d'oiseaux comme vecteur de la bombe livrée à Karl Verloc.

Autre métaphorisation du chaos avec le personnage de Stevie. Laissé seul dans la cuisine le mercredi soir, Stevie, chargé par la cuisinière de surveiller la cuisson, se prend les pieds dans un tablier si long que l'on dirait une jupe, s'aveugle le visage sur une serviette suspendue à un fil et finit par poser le plat du rôti en catastrophe sur la table en cassant deux assiettes qu'il s'empresse de cacher dans un tiroir. Toute cette séquence est pensée autour de cette gestuelle. Il s'agit certes d'une tonalité burlesque devant provoquer une empathie du spectateur avec le personnage (qui de plus est gourmand et se brûle le palais en avalant un légume trop chaud). Mais l'activité de Stevie est également montrée comme chaotique : Stevie est potentiellement un profond facteur de désordre. Cette analyse est vérifiée lors du déjeuner chez Simpson's. Cette fois Stevie doit s'installer à table. Au lieu de se glisser sur la banquette il entreprend une escalade assez périlleuse et il ne faut pas grand chose pour que cet exercice conduise à un petit désastre avec la nappe. Contrairement au roman dans lequel Stevie apparaît essentiellement comme un enfant atteint de troubles hystériques, Hitchcock offre un personnage d'adolescent psychologiquement équilibré mais le dote du pouvoir de créer spontanément le désordre. Certes on me fera remarquer que ces deux séquences ont surtout pour finalité d'annoncer la structure de la longue séquence d'anthologie correspondant à la traversée de Londres par Stevie, porteur involontaire de la bombe, et de justifier le parcours de l'enfant. Mais justement, ce parcours est chaotique et conduira inéluctablement à l'explosion de la bombe.

 

Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)

 

Début de l'étude du film

 

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