Sabotage (1936) d'Alfred Hitchcock
Le coin du cinéphile
Sabotage fut un échec pour Alfred Hitchcock, échec d'autant plus mal ressenti que le cinéaste avait en vue de réaliser un film qui devait s'inscrire dans le droit fil des succès obtenus par The 39 Steps et par Agent Secret (Quatre de l'espionnage), étant précisé qu'Hitchcock était déjà en train de réfléchir sur les meilleures méthodes pour aborder Hollywood, son départ pour les Etats-Unis commençant à faire son chemin dans l'esprit du cinéaste.
Sabotage est aussi un des films d'Hitchcock qui a suscité le plus de réserves de la part de la critique contemporaine délaissant de nombreuses qualités de l' oeuvre. Le réalisateur lui-même a choisi par la suite de faire son mea culpa sur cette entreprise qui, à tout le moins, dénotait dans le cinéma britannique de l'année 1936.
Honneur aux propos d'Alfred Hitchcock, recueillis en 1962 par François Truffaut, et reproduits dans un ouvrage devenu l'un des plus célèbres dans l'édition et toujours respectueusement cités par la critique contemporaine (Hitchcock, Truffaut, éd. Ramsay, 1983).
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Verbatim
A propos du film dans son ensemble : "- C'est un peu... saboté ! A l'exception de quelques scènes dont celle que nous avons examinée (NB : le meurtre commis sur Carl Verloc), c'est désordonné, bâclé, je n'aime pas tellement".
A propos du choix de l'acteur John Loder pour le personnage du détective : "- Ce personnage aurait dû être interprété par Robert Donat, mais Alexander Korda n'a pas voulu le libérer. Au tournage, j'ai été forcé de récrire le dialogue parce que l'acteur ne convenait pas".
A propos de la mort de Stevie : "- Mais il y a aussi une très grave erreur de ma part : le petit garçon qui porte la bombe. Quand un personnage promène une bombe sans le savoir comme un simple paquet, vous créez par rapport au public un très fort suspense. Tout au long de ce trajet, le personnage du garçon est devenu beaucoup trop sympathique pour le public qui, ensuite, ne m'a pas pardonné de le faire mourir lorsque la bombe explose avec lui dans l'autobus. Qu'est-ce qu'il aurait fallu faire ? Il aurait fallu que Oscar Homolka tue volontairement le jeune garçon et sans doute que l'on ne voie pas ce meurtre et qu'ensuite sa femme le tue pour venger son jeune frère".
A propos de la séquence du meurtre de Carl Verloc par Sylvia : "- Il fallait que la sympathie du public reste acquise à Sylvia Sidney, il fallait que la mort de Verloc ne soit qu'un accident et pour cela, il était absolument nécessaire que le public s'identifie à Sylvia Sidney. Dans ce cas précis, on ne demande pas au public d'avoir peur mais carrément d'avoir envie de tuer, et c'est plus difficile".
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L'entretien est un peu frustrant car pour l'essentiel, Alfred Hitchcock revient sur la question du casting et du choix de l'acteur Ted Spencer dans le rôle du détective. Près de trente ans après la réalisation du film, Hitchcock a la dent dure et n'hésite pas à rabaisser John Loder au rang d'acteur de second rôle : "Le nom de ces acteurs vient toujours sur l'affiche après le titre, et là est le vrai problème"). Alfred Hithcock n'est pas homme à accepter aisément la critique. Or, Sabotage suscita deux critiques bien précises auxquelles Hitchcock fut très sensible.
Tout d'abord la très célèbre critique d'alors, Miss C.A. Lejeune critiqua vertement la séquence de la mort de Stevie dans la prestigieuse revue World Film News (y aurait-il même eu une échauffourée entre la critique et le cinéaste ? certaines anecdotes vont en ce sens...). Premier accroc sérieux pour le réalisateur qui fera par la suite amende honorable, y compris dans l'entretien précité. Mais Hitchcock dut aussi assumer une autre critique émanant cette fois de Graham Greene qui jugea certes le film "convincingly realistic" mais stigmatisa "the weakness of casting" concernant John Loder (ainsi encore, in The Pleasure Dome, 1972). Ce qui peut justifier l'objet des questions posées par François Truffaut.
C'est en effet Truffaut qui lance la discussion sur Ted Spencer et qui s'y tient ("- Ce que je trouve décevant dans le film, c'est essentiellement le personnage du détective", avant de proposer l'affirmation suivante : "- Oscar Homolka est ce qu'on appelle "une rondeur", on pense qu'un homme rond est très humain et plutôt sympathique. A cause de cela, lorsque le détective commence à flirter avec Mme Verloc, le situation devient choquante, on est pour Verloc contre le détective").
Toujours de François Truffaut : "- Les rapports amoureux entre l'héroïne et le policier qui mène l'enquête créent souvent un malaise d'ordre moral. Je sais que vous n'aimez pas spécialement la police mais il y a parfois dans ces idylles entre l'héroïne et le détective, une situation inconfortable, quelque chose qui passe en force". Sans omettre le curieux jugement de Truffaut sur Sylvia Sidney : "- Je trouve qu'elle est très belle et pourtant elle ressemble un peu, ce n'est pas gentil de dire cela à propos d'une femme, à Peter Lorre, peut-être à cause de ses yeux..." (op. cit. p. 92).
On peut regretter qu'aucune question n'ait été formulée quant aux problèmes d'adaptation du roman de Joseph Conrad et quant aux choix retenus alors par le réalisateur. Bref.
Rappelons enfin que dans un autre entretien avec, cette fois, Peter Bogdanovich, Hitchcock modifiait quelque peu son appréciation : "C'était une grande erreur. La bombe n'aurait jamais dû exploser... Si l'on produit une telle tension chez le public, l'explosion devient extraordinairement décevante (sic). On excite le public jusqu'à un degré où il a besoin de se détendre").
John Loder étant au coeur de la controverse, un petit rappel s'impose.
Contrairement à ce que laissent entendre Truffaut et Hitchcock, John Loder était loin d'être un simple acteur choisi comme un pis-aller lorsque la participation de Robert Donat fut rendue impossible (en raison d'un problème de santé de celui-ci) alors même que les négociations avec Alexander Korda et la London Film Production avec qui l'acteur était sous contrat, étaient en cours. Certes, la collaboration l'année précédente entre Alfred Hitchcock et Robert Donat sur The Thirty-Nine Steps avait été excellente et il est certain que le réalisateur accepta sans doute fort mal cette défection. Il est également fort probable que le choix de John Loder ne fut pas à l'initiative du réalisateur mais des producteurs, Michael Balcon et Yvor Montagu avec qui Alfred Hitchcock entretenait des relations de plus en plus tendues. John Loder n'en demeurait pas moins à ce moment une star très appréciée du public britannique et non pas un acteur de second rang.
John Loder a débuté en Allemagne à la fin du muet. Il eut ainsi l'occasion de tourner dans Alraume d'Henrik Galeen en 1928 aux côtés de Brigitte Helm et de Paul Wegener. Puis, il réussit le passage au parlant et fut engagé dans une dizaine de réalisations avant d'obtenir un second rôle en 1933 dans The Private Life of Henry VIII d'Alexander Korda. La même année il tourne avec Ida Lupino dans Money for Speed de Bernard Vorhaus. En 1935, John Loder devient un acteur très recherché et enchaîne les contrats : dans le remake de Love, Life and Laughter réalisé par Maurice Elvey, puis dans The Silent Passenger de Reginald Denham, Lorna Doone de Basil Deavy, 18 Minutes de Monty Banks, It Happened in Paris de Carol Reed, The Battle de Viktor Tourjansky et Nicolas Farkas, aux côtés de Charles Boyer et Merle Oberon. En 1936, il joue cette fois aux côtés de Boris Karloff et Annor Lee dans The Man Who Changed His Mind de Robert Stevenson.
Tous ces films n'ont certes pas connu la même notoriété. Certains s'inscrivaient dans un cinéma populaire anglais encore mal connu aujourd'hui mais considéré par les critiques spécialisés comme assez routinier. D'autres films en revanche connurent un grand succès (le film de Tourjansky par exemple). On comprend dès lors fort bien pourquoi John Loder était en très bonne place sur les affiches. Le public anglais l'appréciait tout simplement.
A l'inverse, Oscar Homolka, acteur autrichien, était presque un inconnu pour ce même public. L'acteur avait en effet construit sa carrière en Allemagne jusqu'en 1933 (son dernier film avant les grands bouleversements que connut le cinéma allemand fut Moral und Liebe, une comédie de Georg Jacoby). Hitchcock l'a d'ailleurs connu en Allemagne alors qu'Oscar Homolka jouait la pièce de Berthold Brecht, Baal. Sabotage constitue probablement son premier contrat en Angleterre (l'acteur a joué dans deux autres films en cette même année 1936 : Rhodes of Africa de Berthold Viertel et Everything is Thunder de Milton Rasmer).
La grande réussite de casting à l'actif de Michael Balcon a surtout été la conclusion au cours du mois d'avril 1936 d'un contrat avec Sylvia Sidney. Les années 1934 et 1935 avaient été extrêmement profitables à l'actrice alors sous contrat avec la firme Paramount. Successivement dirigée par Mitchell Leisen (Behold My Wife, avec Gene Raymond), Wesley Ruggles (Accent of Youth, avec Herbert Marshall), Henry Hathaway (The Trail of the Lonesome Pine, avec Fred MacMurray et Henry Fonda), l'actrice grimpait dans le box office au point qu'elle fut presque "imposée" par la M.G.M. à Fritz Lang (dixit ce dernier dans ses entretiens avec Peter Bogdanovich) pour le rôle principal de Katherine Grant dans Fury en cette même année 1936. Fritz Lang n'eut aucunement à s'en plaindre au demeurant puisque, tout au contraire, leur collaboration se poursuivit avec You Only Live Once (1937) et You and Me (1938). Bref, la participation de Sylvia Sidney à une réalisation de la Gaumont British était "le" gros coup de l'année.
Pour le quatrième personnage principal, Stevie Verloc, le choix s'est porté sur Desmond Tester, un jeune comédien âgé de 17 ans qui avait déjà une assez solide formation théatrâle et qui avait débuté sa carrière cinématographique l'année précédente dans un film de Carol Reed, Midshipman Easy, puis dans Late Extra d'Albert Parker, avec James Mason, et dans Beloved Vagabond de Curtis Bernhardt avec Maurice Chevalier, Betty Stockfeld et Margaret Lockwood. Desmond Tester était ainsi déjà une figure connue du public londonien et il est indéniable que le choc causé auprès du public par la mort diégétique de Stevie lors de l'explosion du bus fut accentué par le fait que Desmond Tester était déjà une petite bouille sympathique.
Pour les cinéphiles très avertis de l'oeuvre anglaise d'Alfred Hitchcock, d'autres acteurs figurant dans Sabotage avaient déjà eu l'occasion de travailler avec le réalisateur (le personnage d'Hollingstead, S.J. Warmington apparaissait dans Murder !, tout comme Clare Greet, la cuisinière, qui a tourné aussi dans The Ring, et The Manxman. Frederick Piper, le conducteur de bus, jouait le rôle du laitier dans The 39 Steps, Torin Thatcher, Yunct, réapparaîtra dans Young and Innocent, Sara Allgood, qui nous fait un petit numéro comique chez A.F. Chatman, jouait déjà dans Blackmail et dans Juno and the Peacock. On retrouvera enfin Sara Allgood, Clare Greet et Aubrey Mather dans Jamaica Inn.
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S'agissant à présent de l'équipe technique, il faut insister sur l'exceptionnelle qualité d'image due au grand chef opérateur Bernard Knowles qui a travaillé à quatre reprises avec Alfred Hitchcock (The 39 Steps, Agent Secret, Sabotage et Young and Innocent) et a contribué à créer cette unité de composition qui est manifeste entre ces quatre films.
Louis Levy, compositeur et chef d'orchestre, était également un fidèle d'Alfred Hitchcock. Leur collaboration débuta sur Waltzes from Vienna, puis il dirigea l'orchestre pour exécuter dans The Man Who Knew Two Much la partition d'Arthur Benjamin. Il dirigea également la musique de Jack Beaver dans The 39 Steps puis composa celle d'Agent Secret.
Le directeur artistique enfin, Otto Werdorff, lui aussi habitué des méthodes de travail d'Alfred Hitchcock, de sa passion pour les maquettes. Otto Werdorff était déjà intervenu en effet sur The 39 Steps et Agent Secret.
Il n'est donc pas étonnant que l'on décèle autant de petits détails dans ces différentes réalisations créant une certaine cohérence de style.
Si l'on y ajoute l'importance capitale du scénariste Charles Bennett (The Man Who Knew Two Much, The 39 Steps, Agent Secret, Sabotage, Young and Innocent et Foreign Correspondant), la bonne entente existant avec le dialoguiste Ian Hay (The 39 Steps et Secret Agent), on ne sera aucunement étonné de la cohérence stylistique de ces différentes oeuvres.
On trouve dans l'ouvrage de Daniel Spoto (The Dark Side of Genius. The Life of Alfred Hitchcok,1983, édition française, Albin Michel (1989) puis Ramsay (1994) la traduction française étant effectuée par François Lasquin et Paule Pagliano) d'autres informations très précieuses sur les conditions d'élaboration du film Sabotage.
C'est ainsi qu'après avoir achevé Agent secret (Quatre de l'espionnage), Alfred Hitchcock a proposé à Yvor Montagu et à Charles Bennett de l'accompagner en avril 1936 à Saint Moritz pour des vacances d'hiver. C'est là que fut élaboré le scénario de Sabotage. A son retour à Londres, A.H. confia à Ian Hay et à Helen Simpson l'écriture des dialogues.
L'histoire anecdotique révèle également que la discorde définitive entre Yvor Montagu et Alfred Hitchcock eut pour prétexte un différend sur le choix des décors pour la scène de l'explosion du bus, Alfred Hitchcock ayant exigé en vain, la reconstitution du terminus des tramways à Piccadilly Circus, souhait considéré comme totalement déraisonnable par Yvor Montagu.
Un fait est : les frères Ostrer, deux très riches hommes d'affaires, actionnaires majoritaires contrôlant la Gaumont-British et ses filiales, décidèrent de manière concomitante à la fin du tournage de Sabotage, de fermer le studio de Lime Grove et de limiter les activités à celles de la seule distribution quitte à mettre au chômage plusieurs centaines de personnes. Alfred Hitchcock, pour sa part, retrouvait toute sa liberté contractuelle et signa avec la société Gainsborough. Il tournera alors deux films, Young and innocent et The Lady Vanishes.
Quant à la distribution du film, on trouve dans plusieurs ouvrages la précision comme quoi Sabotage fut l'objet d'une mesure de censure au Brésil (certains auteurs font référence à la séquence de l'explosion, d'autres, à l'approche générale du film qui traite du terrorisme en explicitant des méthodes génératrices de violence), et fut exploité aux Etats-Unis sous le titre A Woman Alone ce qui ne constitua pas une très bonne accroche pour le public américain.
Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)