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Retour : Dossier André Hunebelle

 

 

 

Mission à Tanger (1949) d'André Hunebelle

 

 

 

Album photos

 

(Les photogrammes proposés ci-dessous dans la rubrique "Arrêts sur images" sont issus de collections particulières. Tous droits du propriétaire de l'oeuvre réservés. Reproduction interdite. Ces photogrammes sont proposés à titre de simples citations pour illustrer l'analyse du film).

 

 

Générique

 

Production

U.F.P.C. / P.A.C. / Titan

Directeur de production : Paul Cadéac

 

Scénario et dialogues

Michel Audiard

 

Collaborateur technique : Yves Ciampi

Assistant réalisateur : Jacques Garcia

Directeur de la Photographie : Marcel Grignon

Chef opérateur : Billy Villerbue

Musique : Jean Marion

Son : Paul Bertrand

Décors : Lucien Carré, assisté de Jean Gallaud et Sydney Bettex

Costumes : Jacques Heim

Montage : Jean Feyte, assisté de Simone Provost et Jacqueline Givord

 

Casting

Raymond Rouleau : Georges Masse

Gaby Sylvia : Lili

Mila Parély : Barbara

Bernard La Jarrige : P'tit Louis

Henri Nassiet : Alexandre Segard

Christian Bertola : Pelletier

André Valmy : Veaudoit

JoDest : Von Ulster

Pierre Destailles : Maurin

Max Revol : le barman

Jacques Henley : le colonel anglais

Louis de Funès : le général espagnol

Jean Richard : le président

Louis Williams : le danseur américain

et Benoiste Lab, Monique Darbaud, Gisèle François, Jean Tristan, Picolette, Van Doude, Jean Mauroy, Jacqueline Huet, Claude Garbe, Lucien Frégis, Grégory Ch'mara, Madeleine Barbulée, Véra Norman, Gérard Séty, Billy Bourbon, Andrée Tainsy, Nicole Jonesko, Huguette Marchal, Titys, Antoinette Junka, Marcel Melrac, Sylviane Aladin, Annie Rouvre, Jacques Vertan

 

Date de sortie : 15 juillet 1949

 

* * * * *

 

Arrêts sur images

(les photos de l'album sont visibles séparément en cliquant sur les numéros correspondants de couleur verte)

 

 

1949 : la grande mutation du "privé" à la française

 

1949 : le film noir traverse l'Atlantique et le public français découvre les premiers grands chefs-d'oeuvre du genre. En termes économiques, les studios français devaient absolument trouver la parade. Le détective français était un peu en bout de course. Le public se souvenait certes de Frank Villard qui avait incarné Nestor Burma dans Enigme aux Folies-Bergère (1945) de Jean Mitry, avant de se métamorphoser dans le personnage de l'inspecteur Wens dans L'Ennemi sans visage (1946) de Maurice Cammage.

Ce même public avait pu aussi se divertir avec les aventures de l'inspecteur Sergil (alias Paul Meurisse) dans les deux premiers films de cette série, L'Inspecteur Sergil (1946) et Sergil et le dictateur (1948), tous deux réalisés par Jacques Daroy (le troisième, toujours de Jacques Daroy et toujours avec Paul Meurisse, Sergil chez les filles, sera tourné en 1951).

Mais quelque chose disait qu'il fallait bouleverser l'image du "privé" à la française. Ce grand chambardement attendu résultait évidemment du lancement de la collection de la Série Noire, créée en 1945 par Marcel Duhamel, mais aussi de ses petits frères comme la collection Fleuve Noir où justement écrivait à l'époque Michel Audiard, auteur du scénario et des dialogues de Mission à Tanger.

La recette a été très vite élaborée : esprit parodique, décontraction, humour, des cigarettes, du whisky et des p'tites pépées. La recette marchera si bien qu'en 1952, Eddie Constantine alias Lemmy Caution, déboulera sur les écrans avec La Môme vert-de-gris de Bernard Borderie. L'énorme succès obtenu mettra fin par là-même à la trilogie Hunebelle / Audiard / Rouleau (Mission à Tanger, Méfiez-vous des blondes et Massacre en dentelles) qui, dèjà, marquait des signes d'essoufflement. Exit alors Georges Masse !

 

 

Un grand reporter dragueur, un acolyte photographe et deux pépées sur les bras...

 

Le choix de Raymond Rouleau pour incarner Georges Masse s'est avéré excellent. L'acteur est alors âgé de 45 ans. Dixit Olivier Barrot et Raymond Chirat : "Voici le polyvalent du spectacle. Celui qui partout sait tout faire. Tour à tour ou en même temps : acteur, metteur en scène, décorateur, musicien, auteur avec une minutie et un orgueil d'artisan dont il se targuera toujours, repoussant l'esthétisme, adepte convaincu du travail d'équipe. Exigeant avec ceux qu'il a choisis car parfaitement sincère, lui-même, dans son travail, tout en n'étant jamais touché par ses réalisations qui le laissent insastisfait" (in Noir et blanc. 250 acteurs du cinéma français 1930-1960, Ed. Flammarion, 2000, p. 507).

Raymond Rouleau acquiert le statut de grande vedette durant l'Occupation : dix films en quatre ans. Châtelain mystérieux dans L'assassinat du père Noël (1941, Christian-Jaque), bourreau des coeurs dans Premier bal (1941) du même Christian-Jaque, interlocuteur de Catherine Roussel (Edwige Feuillère) dans L'Honorable Catherine (1942) de Marcel L'Herbier, Raymond Rouleau fait chavirer tous les coeurs de midinettes avec le personnage de Philippe Clarence dans Falbalas (1944) de Jacques Becker.

Dans Mission à Tanger, Raymond Rouleau trouve le ton juste, combinant mots d'esprit, verve parodique (12) , jeux de cabotinage (49) et sens de l'action (41). A ses côtés l'inévitable photographe, ici Bernard La Jarrige (38).

Mais la grande nouveauté de Mission à Tanger c'est l'arrivée de la gent féminine dans le film d'espionnage avec, excusez du peu, deux agents secrets (nota bene : en français le mot "agent" appartient au genre masculin...), l'une travaillant pour la noble cause (même si le scénario se garde bien d'inscrire le récit dans une perspective patriotique quelconque), l'autre, plutôt malchanceuse (une pauvre petite autrichienne qui, pour sauver sa famille, est devenue la maîtresse d'un méchant officier teuton, etc...) qui fraye avec les allemands, spécialement avec Von Ulster (!). Pour résumé, du bon côté : Barbara (Mila Parély : 14), du côté des fritz : Lili (Gaby Sylvia, 35). Mila Parély et Gaby Sylvia ont eu au moins un point commun : toutes deux savaient chanter ! (13 et 18).

Mila Parély interprète ici le personnage de Barbara. Barbara appartient à un réseau comme l'on disait durant la guerre de 39-45. Un réseau un peu bringuebalant, dirigé par un certain "Connétable" dont l'identité demeurera mystérieuse tout au long du film selon un principe bien sûr parodique. Peu importe qui est ce "Connétable" ! Peu importent aussi les informations censées contenues dans ces mystérieux documents qu'il s'agit de transmettre à on ne sait qui... Pour reprendre une formule hitchcockienne tout cela fleure bon le MacGuffin.

Une chose est certaine, deux réseaux s'affrontent et les cadavres s'amoncellent plutôt du côté des bons : Pierre Marcadier (on distingue sa silhouette juste avant sa mort annoncée (4) a été le premier de la liste, Pelletier, alias Christian Bertola (16), sera le deuxième, George Masse faillit être le troisième. De quoi inquiéter le chef du réseau, Alexandre Segard (alias Henri Nassiet (29), à droite sur la photo) qui a pour couverture l'activité de négoces en beurre de cacao et produits tropicaux (!) et son lieutenant féminin, Barbara (Mila Parély), qui tient la boîte de nuit "El Morocco". Mais oui, il s'agit bien d'une collection de poncifs et l'amateur de whodunnit peut passer son chemin car ici, point d'énigme. Dès le tiers du film le public découvre qu'il y a bien évidemment une taupe dans le service, le dénommé Veaudoit (André Valmy (29) à gauche sur cette photo). Les assassinats en deviennent presque une affaire de routine : le brave Veaudoit se propose toujours pour accompagner le messager mais aussi pour fixer un lieu de rendez-vous aux fritz où immanquablement stationne une traction avant tous phares éteints... La suite ? Veaudoit étant aisément identifiable grâce à une veste de daim et à un béret basque (!), les assassins ne peuvent se tromper de cible dans la nuit : il n'y a plus qu'à ramasser le cadavre tout désigné sur les pavés d'une ruelle de Tanger.

Mais voilà ! Pelletier était un bon ami de Georges Masse et même si celui-ci n'en avait jusqu'alors cure des histoires d'espionnage, au grand dam de Pelletier et Barbara (16), l'assassinat de son bon vieux pote a bouleversé la donne. Geoges Masse démasquera très vite Veaudoit et le fera envoyer ad patres par ses propres complices.

Demeure cette obscure histoire de MacGuffin (le document qui doit être transmis sans être intercepté, etc.) : ce sera l'occasion du grand règlement de compte final après l'assassinat par les allemands de Lily (42, 43 et 44). Evidemment le public assistera à la victoire des bons sur les méchants. Le talent du directeur de la photographie lui offrira surtout quelques très belles vues maritimes durant un coucher de soleil (45 et 46).

 

 

 

Le premier scénario de Michel Audiard

 

Michel Audiard est entré en contact avec le milieu du cinéma alors qu'il travaillait comme journaliste à Cinémonde et Cinévie dont France Roche était la rédactrice en chef. En 1948 il rencontre André Hunebelle. Celui-ci poursuivait jusqu'alors ses activités au sein de la société de production PAC. En 1942 il avait ainsi produit L'Inévitable Monsieur Dubois réalisé par Pierre Billon puis, en 1945, Leçon de conduite réalisé par Gilles Grangier dont le scénario avait été écrit par Jean Halain, fils d'André Hunebelle. Fin 1947, André Hunebelle décide de passer lui-même à la réalisation avec Métier de fous. Jean Halain en signe le scénario. L'année suivante Jean Halain travaille sur le projet de Mission à Tanger mais tombe malade. André Hunebelle propose alors à Michel Audiard de reprendre l'écriture du scénario et d'élaborer les dialogues. Le style d'Audiard, sa vision des choses, collaient tout à fait avec le feeling d'André Hunebelle.

 

 

Dialogues : morceaux choisis

 

Pelletier (à l'adresse de Georges Masse)

"- Moi qui t'connais bien, j'te sais timide et modeste, mais c'est pas une chose qui saute aux yeux".

 

Georges Masse (à l'adresse de Pelletier)

" - Oui, oui j'connais le refrain : vous manquez d'hommes ! L'agriculture manque de blé, les fritz manquent de beurre et moi j'manque d'oseille ! Tout le monde manque de quelque chose ! C'est l'époque qu'est comme cà ! Qu'est ce que tu veux que j'y fasse ! ".

 

Georges (à l'adresse de Barbara)

"On ne gagne pas une guerre en ramassant les morts !"

 

Georges Masse et Pelletier)

Georges : "- Naturellement je soupe avec toi".

Pelletier : "- Tu m'invites ?"

Georges : "- Non ! Je n'ai pas dit "tu soupes avec moi" mais "je soupe avec toi". Nuance !".

 

Georges (à l'adresse de Barbara et de Pelletier)

"- Mais comprenez moi, comprenez moi les p'tits enfants ! La guerre est une affaire de militaires . Elle ne concerne strictement que les militaires. Et quand on voit la gueule de certains militaires cela ne donne pas envie de faire le zouave".

 

 

 

Tanger

 

Petit rappel historique. A l'issue d'un conflit diplomatique franco-allemand, Tanger acquiert un statut de zone internationale lors de la convention de Paris de 1923. La France, l'Angleterre, l'Espagne, puis l'Italie à partir de 1928, ont la responsabilité de l'administration de Tanger. Le sultan du Maroc conserve une souveraineté nominale sur toute la zone internationalisée. Le 14 juin 1940, les Espagnols occupent Tanger. En novembre la zone est incorporée au Maroc espagnol mais la Grande-Bretagne y conserve tous ses droits. De fait, la ville devient un sanctuaire démilitarisé. Une intense activité commerciale s'y développe. A la fin de la guerre, Tanger retrouve son statut international, ceci jusqu'à l'indépendance du Maroc en 1956. Aujourd'hui Tanger demeure un port-franc.

Tanger a été le théâtre de plusieurs films policiers ou d'espionnage : Los misterios de Tanger (1942) de Carlos Fernandez Cuenca, Agguato à Tangeri (1958) de Riccardo Freda, Requiem per un agente secreto (1967) de Sergio Sollima.

Ville superbe à la pointe Nord de l'Afrique, située face au détroit de Gibraltar, Tanger, "La perle du Détroit", constitue un carrefour de civilisations : "Tanger la blanche" côtoie la médina avec son fameux grand Socco (souk) et la citadelle de la casbah dominant le port. La baie de Tanger est aussi très connue pour ses immenses étendues de plage à marée basse et ses cavernes où, selon la mythologie, Hercule aurait trouvé le repos après avoir battu le géant Antée.

André Hunebelle nous introduit dans l'univers de Tanger à travers l'image d'un périscope (2) qui nous fait apercevoir l'étendue du port. Une vue en "nuit américaine" nous fait découvrir au loin la ville en surplomb et le minaret de la Grande Mosquée. Marcel Grignon, le directeur de la photographie nous offre ensuite, en digne successeur des Frères Lumière, quelques "vues" de Tanger : déambulations dans la rue des Siaghines, puis au coeur de la médina et dans la casbah (4), (5), (6), (7), (8). Les nombreuses échoppes de la ville ne sont pas oubliées (9).

Les films d'aventures peuvent contenir aussi de précieux témoignages documentaires comme ceux-ci : Tanger telle que cette ville existait en 1949.

 

Louis de Funès et consorts.

Louis de Funès a débuté sa carrière d'acteur au music-hall et dans les cabarets. C'est donc sur les planches que le génial de Funès expérimente ses mimiques, travaille sa gestuelle. Avant d'exploser en 1956 avec son fameux personnage de Jambier dans La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara, Louis de Funès est apparu au générique de plus de quatre-vingt films ! Il débute dans La Tentation de Barbizon (1945) de Jean Stelli. Il fait une apparition dans Antoine et Antoinette (1946) de Jacques Becker. Avec Mission à Tanger André Hunebelle lui offre son dizième rôle. Il incarne un général espagnol d'opérette (19) qui passe toutes ses nuits dans la boîte de nuit El Morocco, obsédé par son désir de danser des tangos avec la maîtresse des lieux, Barbara. Au mépris de toutes les convenances et de toutes les règles de savoir-vivre, il suit déjà sa seule logique de fonctionnement (15). Une mémorable partie de 421 avec Georges Masse lui fera perdre toutes ses médailles et autres breloques. Normal : après tout, grâce à Michel Audiard, cette partie s'est jouée "franco"...

Max Revol. Une filmographie qui débute avec Durand bijoutier de Jean Stelli (1938). Il se fait surtout connaître en 1946 dans Voyage surprise de Pierre Prévert où il joue le personnage du détective Renardot. Le voici ici barman. Au rythme du swing il nous concocte, l'oeil mauvais, un cocktail de son choix (25). Rassurez-vous, l'instant d'après il sera tout sourire avec un vrai regard caméra !

André Valmy (29, à gauche sur la photo). Un des grands seconds rôles du cinéma français des années cinquante puis de la télévision. Sa carrière débute véritablement avec Les Démons de l'aube d'Yves Allégret en 1946 avec qui il collabore de nouveau dans Une si jolie petite plage (1949). Après Mission à Tanger, André Valmy prendra de plus en plus d'étoffe. On le reverra en particulier dans plusieurs films d'André Cayatte et dans de nombreux polars. Ici il incarne un parfait salaud.

Jo Dest : un acteur spécialisé dans les rôles d'allemands pas toujours sympathiques. Il incarne ici le chef des espions nazis, ce qui n'empêche pas Georges Masse de faire de l'oeil à sa petite amie du moment (13-3) avant de retourner carrément Lily, sa maîtresse favorite, en la faisant revenir dans le droit chemin. Lily y perdra la vie...(42).

Pierre Destailles (47). Mission à Tanger lui offre un de ses premiers rôles. En 1951 on le retrouvera dans Sous le ciel de Paris de Julien Duvivier. S'ensuivra une belle carrière cinématographique mais aussi théâtrale.

Jean Richard (à droite sur la photo 21). Ses véritables débuts au cinéma. Un rôle muet : le Président (sic) est en effet chaque soir ivre mort. Tant qu'il reste accroché au zinc tout va bien si ce n'est qu'il aurait tendance à avoir la main baladeuse. Jean Richard, Louis de Funès, une petite idée d'un cinéma français excentrique.

Louis Williams (24) dans un grand numéro de claquettes.

Le lecteur sera peut-être surpris de découvrir aussi le profil d'Hitler (32). Par un habile trucage, André Hunebelle a glissé dans son film un extrait d'un film documentaire d'archives. Aux mains des nazis, Georges Masse, en revenant à lui après un passage à tabac, a une fort désagréable vision... Histoire pour le réalisateur de rappeler que quatre ans auparavant, le monde était bien moins en fête.

 

 

Philippe Chiffaut-Moliard (texte et composition de l'album photos, tous droits réservés)

 

 

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