Retour : le cinéma du sam'di soir
Le Dossier noir (1955) d'André Cayatte
Avec Jean-Marc Bory, Noël Roquevert, Danièle Delorme, Paul Frankeur, Bernard Blier, Léa Padovani, Antoine Balpêtré
Le Dossier noir est réalisé en 1955 dans une France traumatisée par les accords de Genève venus conclure l'épisode du bourbier indochinois. Mais déjà l'Algérie menace, gronde. La situation sociale n'est guère plus brillante : Poujade contre Mendès France. La colère populaire monte dans les villes moyennes, savamment exploitée par René Poujade qui exploite les incohérences de la ligne suivie par le parti communiste. Les circuits de production et de distribution sont en plein bouleversement. La société de consommation est en esquisse mais pour l'heure, contre-effet de la maitrise de l'inflation, les pertes ne peuvent plus être aisément compensées. Le petit commerce est pris à la gorge. Trop d'impôts ! hurle la province mais Paris ne veut pas entendre. Les entreprises familiales qui avaient joué un rôle déterminant dans l'après-guerre, sont désormais confrontées à la croissance. Mais certains se mettent à poser des questions, à soulever le couvercle nauséabond des dix années précédentes au cours desquelles dans un bel et généreux élan pour renouer le tissu social, les regrettables comportements des années de guerre avaient été élégamment gommés. Avec la naissance de l'Express, une nouvelle forme de journalisme emprunté de l'exemple américain vient brouiller les cartes. La France de 1955 sent le moisi et cela commence à être dit. Autant de thématiques qui parcourent en filigranes Le Dossier noir.
André Cayatte n'est pas un réalisateur réputé pour l'art de l'allusion. Son cinéma se veut démonstratif, rigide. De là son goût pour les affaires de justice et les logiques pseudo cartésiennes. Le Dossier noir fait suite à Justice est faite (1950), Nous sommes tous des assassins (1952) et Avant le déluge (1954). Le film a été présenté au festival de Cannes. André Bazin a expédié le film en deux lignes dans le numéro 48 des Cahiers du cinéma. Anecdote cocasse : Le Dossier noir a failli être retiré de la compétition non pas pour son contenu ou les réactions du public (quoique la projection du film fut l'occasion d'altercations verbales) mais parce que des membres soviétiques du jury, sans doute un peu emméchés, avaient raté le coche.
Cinquante ans plus tard, sorti de son contexte, le film étonne et agace. Le procédé narratif ne peut duper. Toutes les composantes du récit ont été soigneusement répertoriées à l'avance dans le but d'atteindre imparablement le but poursuivi. La mécanique est parfois trop voyante et le démonstratif peut devenir par moments succession de poncifs. Dont acte. Les qualités de la réalisation sont autres. L'histoire racontée est celle d'un tout jeune juge d'instruction (Jean-Marc Bory) plongé d'emblée dans le pire scénario qui soit. Une ville de province, un procureur de la république malade d'un cancer du foie et à six mois de la retraite (Henri Crémieux), un industriel caricatural ayant toute la ville à sa botte (Paul Frankeur), un commissaire de police ignoble qui désespère des bonnes vieilles méthodes de la police de Vichy (Noël Roquevert), une famille bourgeoise, catholique et respectacle, qui cache de lamentables adultères (Léa Padovani et Jean-Pierre Grenier), une amitié malsaine entre deux anciens rescapés des camps de concentration, l'un achetant plus ou moins la fille de l'autre (Danièle Delorme, Antoine Balpêtré), un petit journal courageux, "Le Patriote", faisant fonction de poil à gratter (Jacques Duby). Au milieu de tout cela, un étrange dossier noir qui gênait tout le monde et qui a disparu au bon moment plusieurs années auparavant.
Pour le juge d'instruction, tout commence par une affaire de chiens empoisonnés. De fil en aiguille, il découvre l'existence du fâmeux dossier, soupçonne (à tort) l'entrepreneur Boussard, provoque ce faisant un grand déballage qui met la ville sans dessus dessous, décide l'exhumation du cadavre de l'auteur du dossier mort dans des circonstances supposées mystérieuses (il n'en était rien en fait), commet une bourde monumentale en ne vérifiant pas les pots servant aux prélèvements (le poison venait du pot et non du cadavre !), et se retrouve totalement dépassé par les évènements et par la course de vitesse à laquelle se livrent la police locale et le brillant commissaire parisien (Bernard Blier) dépéché par le ministère pour mettre fin au plus vite aux troubles. Chacun ses méthodes (pour l'un, les techniques de persuasion et les pressions sur les témoins, pour l'autre, le langage aimable et une certaine intelligence), chacun ses brillants résultats : pas moins de quatre personnes conviées à passer aux aveux pour un crime qui n'a jamais existé.
Charles Spaak lui-même dut un peu s'y perdre dans l'élaboration d'un tel scénario. Car la grande farandole se poursuit : voici Madame Baju (Sylvie) qui s'y entend pour prodiguer des soins non homologués par la faculté de médecine, voici Jo (Daniel Cauchy), un petit salopard de la pire espèce, voici encore l'empoisonneur de chiens de garde et sa complice, la femme de ménage du pharmacien, voici encore Danièle (Nelly Borgeaud) convoitée par le fils Boussard mais qui s'est retrouvée sur la touche (rapports de classe oblige) en devenant par là-même un peu hystérique, sans oublier le fils Le Guen, le notaire, le banquier, la logeuse et j'en oublie sûrement. Le dossier noir, véritable mistigri dans l'intrigue, est bel et bien étalé devant nos yeux.
La séquence la plus aboutie est sans conteste celle des interrogatoires. Charles Spaak écrit à cette occasion un superbe dialogue très rythmé et Noël Roquevert réalise là une de ses meilleures compositions de flic nerveux et pervers. La leçon serait presque magistrale. On doit à Jacques Colombier un remarquable travail sur les décors et à Jacques Bourgoin la photographie pensée dans la gamme des gris sombres. Le jeu de Jean-Marc Bory (qui renvoie à un modèle bressonien, en particulier au film Le journal d'un curé de campagne (1951) et au personnage principal du curé d'Ambricourt joué par Claude Laydu) détonne au milieu de tous ces forts caractères.
Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)