Retour : le cinéma du sam'di soir
Port du désir (1954) d'Edmond T. Gréville
Générique
Scénario et dialogues : Jacques Viot
Photo : Henri Alekan
Musique : Joseph Kosma
Décors : Lucien Aguettand
Son : Lucien Legrand
Montage : Jean Ravel
Société de production : Elysées Films
Directeur de production : Fred d'Orengiani
Casting
Andrée Debar : Martine
Jean Gabin : Commandant Le Quévic
Henri Vidal : Michel
Edith Georges : Lola
Jean-Roger Caussimon : M. Black
Gaby Basset : Mme Aimée
Leopoldo Frances : Baba
Robert Berri : un malfrat
Antonin Berval : Léon
Denise Carvenne, Yoko Tani, Annette Maistre, Jacques Dynam, Ly Lang,Gaston Orbal,
Charles Blavette, Edmond Ardisson, Julien Maffre, Jean-Marie Bon, Jean-claude Dumontier, Jean Daniel
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(Les photogrammes sont issus de collections particulières, tous droits réservés des propriétaires de l'oeuvre. Toute reproduction est interdite.)
Port du désir sort sur les écrans parisiens le 15 avril 1955. Un relatif flop commercial pour Jean Gabin (90.000 entrées à Paris contre 300.000 pour French Cancan qui sort la même année à un mois d'intervalle après le festival de Cannes). En cette même année 1954 Jean Gabin obtient le prix d'interprétation à Venise (la coupe Volpi) pour Touchez pas au grisbi et pour l'Air de Paris. Ici, Jean Gabin (alias Le capitaine Le Quévic) se trouve dans un bien étrange pot au noir. Marin breton de grande réputation, le voici encalminé avec son navire à quelques centaines de mètres de la côte marseillaise avec pour seule mission de renflouer une épave. Un personnage à la dérive qui fréquente, certes avec la manière, le bordel à marins. Il y trouvera l'occasion de faire vibrer sa fibre paternelle en faisant la rencontre de Martine (Andrée Debar), jeune femme tout aussi paumée dans ce lieu de misère. Mais il faut bien de l'action à ce film voulu commercial par son réalisateur (un peu malgré sa volonté) : l'épave cachera donc un mystère, les truands locaux se mêleront de l'affaire, les poules nous la joueront d'abord façon garce avant de se réhabiliter par de belles (mais funestes) actions, et, la "jolie gueule" du moment, Henri Vidal, vrai/faux mauvais garçon, viendra sauver la pauvre Martine pour vivre avec elle le grand amour. Mais il y a aussi l'inquiétant Jean-Roger Caussimon qui campe une belle figure de salaud pervers adorant taquiner la proie féminine avec des aiguilles à chapeau dans une séquence qui évoque nécessairement El de Luis Bunuel réalisé deux années auparavant.
L'insuccès de Port du désir constitue une nouvelle injustice pour Edmond T. Gréville, un grand nom trop délaissé du cinéma. La ville de Marseille est superbement filmée par Henri Alekan, directeur de la photographie. Avec une des plus belles partitions musicales de Joseph Kosma qui conjugue de remarquables thèmes populaires avec une écriture symphonique (en particulier les deux séquences de plongée sous-marine) qui s'inscrit dans une esthétique proche de Silvio Lazzari et de Charles Koechlin. Les décors (la boite de nuit "L'ancre de marine") sont signés Lucien Aguettand. Edmond T. Gréville et son scénariste, Jacques Viot (l'auteur en particulier de Le Jour se lève en collaboration avec Jacques Prévert), nous proposent un étrange film policier qui ne dit aucunement adieu au réalisme poétique. Port du désir est tout aussi remarquable pour son audace humaniste, Edmond T. Gréville et Jacques Viot transportant l'action dans le quartier black de Marseille pour nous proposer, à contre-courant d'une France encore en plein cauchemar indochinois, une société de partage et de fraternité, loin des différences raciales.
Et on se prend à fredonner avec le personnage de l'aveugle, "Les filles de Marseille, s'en vont se promener...".
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Arrêt sur images
Photos 2, 3, 5, 7, 9, 12, 38, 39, 42 et 43
Lola (Edith Georges) au téléphone. Et Michel (Henri Vidal) qui l'attend sur le plumard (2). La découverte du cinéma de Rohmer, Truffaut, Varda, Rivette, a coupé court (mais peut-être était-ce simplement un certain épuisement d'un code de représentation ayant fait florès durant les années cinquante) à un érotisme familier, bon enfant, fleurant bon la gambette et assez loin encore du féminisme du début des années soixante. Edith Georges est une de ces délicieuses actrices au fort joli minois qui ont fait les couvertures des magazines de cinoche à la grande joie des mômes des quartiers. Repérée pour sa plastique et ses remarquables qualités de danseuse (38) dans le rôle de Peggie dans La danseuse nue de Robert Florat (1952), Edith Georges se voit proposer par Edmond T. Gréville un rôle tout à fait à sa convenance avec le personnage de Lola, la garce de service au début du film (12) jouant les effeuilleuses sur la scène de L'ancre de marine (3, 5, 7, 9) mais qui devient peu à peu la fille courageuse décidée à sauver finalement son homme au péril de sa vie (39, 42, 43). Tout ceci heureusement sans le petit couplet habituel de la brebis égarée revenant dans le droit chemin. On reverra Edith Georges en particulier dans le film un peu oublié d'André Berthomieu, Les deux font la paire (1954) puis dans Folies-Bergère d'Henri Decoin (1957).
Photos 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Il y aurait sans doute un sujet fantaisiste d'études à proposer en Université sur les difficiles choix de mise en scène d'un effeuillage réussi. Car les exemples sont nombreux en France et bien sûr au-delà de nos frontières, et les réussites pas toujours au rendez-vous malgré toute la bonne volonté des actrices concernées. Ancestrale problématique de la représentation de la Danse des sept voiles... Ici, Edmond T. Gréville choisit le parti de l'humour et des trouvailles visuelles. Les trois plans de coupe (3, 5, 7) sont formidables. Photo 3 : ne pas louper le regard outré de Yoko Tani (à noter que la charmante demoiselle campera une vamp irrésistible l'année suivante dans A la manière de Sherlock Holmes d'Henri Lepage). Question concupiscence, deux portraits masculins tout aussi réussis (5 et 7). Le sang monterait-il à la tête ? Port du désir, c'est bien le titre du film. L'humour encore avec nos quatre malfrats de service (6) qui n'en ont strictement rien à faire. L'effeuillage çà rapporte, le client oublie l'addition, point. Joliment portraiturés quand même nos lascars. Et puis deux idées visuelles : certes il fallait bien montrer des jaretelles (6), mais Gréville nous offre un bel effet de mise en scène en faisant pousuivre l'effeuillage derrière un vrai / faux lecteur d'un journal de très grand format, bien obligé (7), pour achever le spectacle la tête à l'envers (9) dans le reflet un peu flou d'une grande vitre miroir. Tant pis pour le voyeur !
Photos 15, 19, 23, 24, 47, 54, 58, 60
Martine (Andrée Debar). Les ouvrages consacrés à ce cinéma français si prolixe des années cinquante oublient trop souvent cette actrice qui, après de solides études aux conservatoires de musique et de théâtre, s'est lancée sur les planches dans la mouvance de Jean Cocteau et a joué tout aussi bien La Machine infernale que le répertoire classique (Britannicus). En 1947, Andrée Debar apparaît à l'écran dans Le Bataillon du ciel d'Alexandre Esway. Puis elle joue aux côtés d'Henri Vidal (déjà) et de Michel Auclair dans Le Paradis des pilotes perdus (1948) de Georges Lampin. En 1949 elle est dirigée par Raymond Bernard dans Le Jugement de Dieu puis par Roberto Rossellini dans le sketch "L'envie", in Les Sept péchés capitaux (1952), avant de suivre le champ des sirènes des coproductions franco-italiennes (Le Marchand de Venise de Pierre Billon en 1952, Il Prigioniero del re de Richard Pottier et Giorgio Rivalta en 1954). Port du désir signe son retour sur la scène parisienne. Sa collaboration avec Edmond T. Gréville se poursuivra l'année suivante avec Je Plaide non coupable. Puis nouveau tournant dans sa carrière avec sa rencontre avec la réalisatrice trop méconnue Jacqueline Audry avec qui elle tourne La Garçonne (1957) et Le Secret du chevalier d'Eon (1960).
Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)