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Retour : le cinéma du sam'di soir

 

 

 

Monsieur Grégoire s'évade (1945)

de Jacques Daniel-Norman

 

 

 

Monsieur Grégoire s'évade étonne et à plus d'un titre.
Par la performance de Bernard Blier déjà qui occupe quasiment toutes les séquences du film, par celle également de Jules Berry qui provoque la déflagration dans la vie trop bien rangée d'Alex Grégoire, grand spécialiste des mots croisés. Le personnage de Charles Tuffal, comme tant d'autres créés par Jules Berry, vient de nulle part et se dirige tout droit vers une mort certaine (ici, il disparaîtra du scénario au moyen d'une ellipse en étant annoncé comme retrouvé pendu dans une cellule). Mais dans cet entre-deux, l'espace de vie des autres protagonistes est vampirisé au sens figuré comme au sens propre, presque anéanti, sans but précis (les comédiens peuvent d'ailleurs être atteints eux-mêmes par le fléau.
On songe à la scène où Tuffal s'invite chez les Grégoire : Tuffal doit jouer le mépris à l'égard d'Angèle mais Jules Berry est en si belle forme que c'est en vérité Yvette Lebon qui pète réellement les plombs à la suite de l'assaut).
Lorsque Jules Berry saisit sa proie, plus rien n'y fait (de la voix même de Jules Berry, alias Charles Tuffal, dans le film : - "Moi j'suis comme du lierre").

Corps et voix, tout est synchrone. Les paroles frappent juste, les gesticulations, mimiques et rictus poussent au crime la partie adverse, comme François (Jean Gabin) face à Valentin (Jules Berry) dans Le Jour se lève de Marcel Carné (1939). Ici, la proie c'est Alex Grégoire, proprement éjecté d'un domicile conjugal exsangue où l'on communique entre mari et femme (Angèle jouée par Yvette Lebon), par prospectus ou journaux étalés à la vue de l'autre.


A la fréquentation de Charles Tuffal, Alex Grégoire, trop falot, ne manifeste pas d'opposition (sa survie en dépend) mais en revanche son équilibre mental est profondément affecté. La folie pour se protéger de l'anéantissement. Tout cela est mis en scène avec brio, drôlerie. C'est là une autre source d'étonnement. Le cinéma français en 1945 ne composait guère plus beaucoup avec le burlesque. Or, l'irruption dans le champ de la caméra d'Alex Grégoire, convaincu d'être devenu amnésique, coiffé d'un casque colonial, affublé d'une tenue d'ancien de la légion et prêt à revivre l'aventure dans un Soudan de 1934, tout ceci dans un appartement parisien près de Montmartre, constitue un superbe moment de cinéma du délire.


Avec l'éviction du scénario de Charles Tuffal vers l'heure de projection, c'est à Bernard Blier que revient la mission de prendre seul les choses en main. Le voici créant un nouveau personnage : "Lulu le Gonflé", transporté au paradis des mauvais garçons (codes de représentation peu ou prou mis sous l'éteignoir sous Vichy). Jacques Daniel-Norman s'en donne alors à cœur joie : truands interlopes (on remarque Marcel Peres et son pif inoubliable), cafés mal fâmés qui se transforment en un clignement d'œil en bons vieux bistrots où l'on guinche sur un air de java. Et pourquoi pas aussi une petite visite aux Folies bergères, histoire de voir Lily Fayol dans le rôle de Bella Mey nous présenter un strip-tease ? Sans oublier les dialogues écrits par le réalisateur vingt-cinq ans avant ceux de Michel Audiard et injustement oubliés ( "- Encore un verre ? - Non! j'aime pas les sourds, ça bavarde! ", ou bien : - T'as confiance en Lulu ? - Oui, il sort de la centrale de Melun, c'est une maison sérieuse!", ou bien encore : "- Au r'voir les hommes! Tant pis si j'me trompe!").


Alex Grégoire s'évade et le spectateur avec lui. Le voici au beau milieu d'une myriade de girls armé d'un appareil photographique hypnotiseur (ce qui nous vaut un excellent gag où une trentaine de girls posant sur une photo de groupe se retrouvent statufiées avant de s'écrouler les unes sur les autres).


Et l'histoire au fait ? Il est question d'un matricule 217, de la "Bande des laveurs du Radjah", d'un "Collier qui porte malheu" , d'une photo du Soudan de 1933, etc.
Il y est aussi question d'amnésie, de recherche d'identité, de flics cadrés de dos et qui ressemblent étrangement à des truands, d'épouse d'apparence irréprochable prête à tromper son petit mari, du meilleur ami qui aspire à cocufier son pote, de "coup de bambou"… Et de Charles Tuffal retrouvé pendu 17 rue des Lauriston.


La même année 1945 Jacques Daniel-Norman signe 120, quai de la gare d'après Léo Malet bien sûr.

 

Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)

 

 

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