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Fantômas contre Fantômas (1948) de Robert Vernay
On doit à l'éditeur Fayard la
parution à partir de 1910 des 32 tomes composant les aventures de Fantômas
nées de l'imagination de Pierre Souvestre et Marcel Allain. Louis Feuillade
a immédiatement perçu les potentialités cinématographiques
de cette uvre immense de la littérature populaire. Soixante ans
plus tard, André Hunebelle réussit un coup de génie commercial
en faisant revivre les héros de ce gigantesque roman à tiroir,
en choisissant de réunir les deux personnages de Fantômas et
de Fandor joués par Jean Marais, en laissant Louis De Funès
concevoir un Juve assez délirant et en complétant ce faux trio
par la fiancée de Fandor, Hélène, interprétée
par Mylène Demongeot.
Mais quel cinéphile se souvient vraiment de la précédente
résurrection au cinéma de Fantômas dans le cinéma
français d'après-guerre ? Pourtant, en 1946, Jean Sacha signe
un Fantômas avec Marcel Herrand et Simone Signoret. La maison de production
Latino Consortium Productions obtient-là un joli succès auprès
du public. L'année suivante, un second film "d'après Marcel
Allain" est mis en chantier par cette même société,
Fantômas contre Fantômas, dont la réalisation est confiée
à Robert Vernay.
Comme à l'égard de bien d'autres cinéastes, la critique
inspirée des années cinquante n'a pas été tendre
avec ce réalisateur (peut-être à raison au regard de certains
des films réalisés durant cette période) quitte à
ignorer totalement les films qu'il avait tournés antérieurement.
Et pourtant, cet ancien rédacteur en chef de Cinémagazine au
temps des années trente a fait son apprentissage avec Julien Duvivier
puis a réalisé durant l'occupation un remarquable Comte de
Monte-Cristo en 1942, puis trois autres uvres d'adaptation, Le
Père Goriot (1946) , Le Capitan (1946) et le très
étonnant Ras El Gua, le fort de la solitude (1947) dont l'action
se déroule dans un fort improbable situé aux confins du désert.
Ce Fantômas contre Fantômas pose problème. De quoi
s'agit-il au juste ? Le film est-il classable dans un genre rassurant ?
Les apparences semblent guider de prime abord vers la comédie policière
solidement codifiée. Un prétendant éconduit (Bréval
joué par Aimé Clariond), un kidnapping (celui de Irène
de Chatras, alias Marcelle Chantal), l'enquête de Juve (Alexandre Rignault)
et de Fandor (Yves Furet), des rebondissements, une visite à la Halle
aux vins, puis dans le métropolitain, Porte des Lilas, au départ
de la gare d'Austerlitz, une course poursuite entre un train et un avion,
apparemment toutes les recettes sont efficacement exploitées. Tout
cela assorti de clins d'il très contemporains (une Caravelle
d'Air France, la nouvelle feuille d'impôts, etc.).
Et pourtant. Le film dérange, inquiète, renvoie à de
bien mauvais souvenirs. Le chirurgien Bréval trépane allègrement
ses victimes, celles-ci deviennent à leur tour les assistantes du bourreau.
Son repaire est situé dans des sous-sols de la Gestapo aménagés
à 100 kilomètres de Paris où les prisonniers encagés
devaient assister à l'agonie des leurs, ensuite plongés dans
un bain d'acide sulfurique. Nous sommes en 1948 et quel autre film a abordé
aussi crûment les années noires de l'occupation allemande et
de Vichy ? Il y est aussi question de la compromission des rois des négociants
en vins et spiritueux, du nouvel état major de "La Défense
Occidentale", d'un môme qui ne supporte pas la musique militaire
qu'écoute son père à la radio et qui, au hasard du réglage
de fréquences, tombe bien involontairement sur un programme intitulé
"Poésie et irréalité", d'un Musée Grévin
où " On a même ceux qui ont inventé la bombe atomique
Vous
verrez cela nous portera malheur (
) le monde est fou
". Et
ce terrible aveu de Bréval "- Ce n'est pas moi le coupable. Je
suis innocent. C'est lui qui m'a obligé à vous torturer!".
Fantômas contre Fantômas ou les affres de la culpabilité.
Deux monstres en un. Bréval finit défenestré d'une église.
L'autre Fantômas a-t-il péri lui aussi dans la cuve d'acide comme
ses victimes ? Le film se referme sur ce terrifiant point d'interrogation
qui ébranle la dialectique tout aussi gaullienne que communiste fondée
sur le bon vieux principe : "Faisons table rase du passé",
même si proche.
Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)