Guilty Hands (1931) de W. S. Van Dyke
(Les photogrammes sont issus de collections particulières. Ils sont présentés à titre de citation. Tous droits réservés des propriétaires de l'oeuvre. Reproduction interdite)
Générique
Production
Hunt Stromberg (M.G.M.)
Casting
Lionel Barrymore : Richard Grant
Kay Francis : Marjorie West
Alan Mowbray : Gordon Rich
Madge Evans : Barbara Grant
William Bakewell : Tommy Osgood
C. Aubrey Smith : Reverend Hastings
et Polly Moran, Alan Mowbray, Forrester Harvey, Charles Crockett, Henry A. Barrows
Photographie : Merritt B. Gerstad
Décors : Cedric Gibbons
Montage : Anne Bauchens
Son : Douglas Shearer
Musique : L. Andrieu, Domenico Salvino
* * * * *
Un film policier de la M.G.M.
Avant le "film noir", c'est-à-dire avant l'apparition d'un genre conceptualisé a posteriori par la critique, il y eut le film criminel. On songe alors aux studios Warner. La marque de fabrication Warner (une douzaine de films policiers étaient produits chaque année) a fait l'objet de très nombreuses études. Les réalisateurs sous contrat (Mervyn LeRoy, Roy Del Ruth, William Wellman, Lloyd Bacon, William Dieterle, William Keighley, Archie Mayo, Frank Lloyd), le rythme du montage, les thématiques abordées, l'extraordinaire talent des acteurs tels Edward G. Robinson, James Cagney, Joan Blondell, Bette Davis, George Brent, Paul Muni, Ann Dvorak, puis au milieu des années 30, Humphrey Bogart en mauvais garçon, ont élevé les films Warner produits durant les années 1930-1939 au rang de mythe cinématographique.
Les productions de films policiers des autres studios n'ont pas conservé la même notoriété exceptés quelques chefs-d'oeuvre comme City Streets (1931) de Rouben Mamoulian (Paramount) ou Beast of the City (1932) de Charles Brabin (Cosmopolitan Productions). Honneur donc à Woodbridge Strong Van Dyke, réalisateur prolifique sous contrat à la M.G.M., à qui l'on doit des oeuvres magnifiques tel White Shadows in the South Seas (1928). W.S. Van Dyke s'est intéressé à tous les genres (comédies, musicals, films d'aventures), capable aussi bien de boucler des films de studio à petit budget que de gérer des tournages en pleine jungle ou aux confins de l'Arctique (Trader Horn en 1931, Eskimo en 1933). W.S. Van Dyke connaît en 1932 un immense succès mondial avec Tarzan the Ape (Johnny Weissmuller/Maureen O' Sullivan) puis assume avec brio la réponse des studios M.G.M. à la politique Warner en exploitant le genre de la comédie policière avec le couple William Powell et Myrna Loy (The Thin Man en 1934, After the Thin Man en 1936, Another Thin Man en 1939).
Il s'est agi-là d'un virage décisif dans la politique du studio. Preuve en sont les trois films criminels réalisés auparavant par W.S. Van Dyke entre 1931 et 1933 (outre Guilty Hands, il faut citer Night Court en 1932 et Penthouse en 1933) qui privilégient la noirceur de ton. Premier volet de cette trilogie Guilty Hands est une grande réussite qui doit tout autant à W.S. Van Dyke qu'à Bayard Veiller (auteur jadis très réputé de pièces de théâtre) et à l'omniprésence de Lionel Barrymore confronté à Kay Francis.
Le scénario est construit sous la forme d'un huis clos. Richard Grant (Lionel Barrymore), un ancien procureur devenu par la suite un célèbre avocat new-yorkais, est de retour chez lui, quelque part dans le Sud. Sa venue est dictée par les affaires, un de ses vieux clients, Gordon Rich (Alan Mowbray) lui ayant demandé d'établir un nouveau testament. Il s'agit-là d'un prétexte. En réalité, Gordon Rich, une crapule accumulant les conquêtes féminines avec des mineures dont l'une est morte dans des circonstances très douteuses, est parvenu à séduire la propre fille de Richard, Barbara Grant (Marge Evans). Celle-ci est aveuglée par le jeu de séduction de Gordon au grand dam de son ami d'enfance bien sous tous rapports, Tommy Osgood (William Bakewell).
L'idée du mariage de sa fille avec Gordon Rich est insupportable à Richard Grant. Après avoir vainement tenté de dissuader sa fille, Richard Grant menace Gordon Rich de le tuer s'il persiste dans son projet. Celui-ci n'en a cure. Perfide dans l'âme, Gordon Rich retrouve quelques instants plus tard sa maîtresse, Marjorie West (Kay Francis). La décision de Richard Grant est prise. Il tuera cette nuit-même Gordon en échafaudant un crime parfait. Tout ce petit monde et quelques autres invités dont le révérend Hastings (C. Aubrey Smith) se retrouvent pour passer la nuit dans la superbe propriété de Gordon isolée sur une petite île au large.
Richard Grant accomplit avec brio son crime qu'il maquille en suicide. La réussite semble totale, Richard se voyant même confier la maitrise de l'enquête par les autres invités. Mais c'était compter sans l'intelligence de Marjorie qui, folle de douleur, s'obstine à découvrir l'alibi imaginé par Richard. Richard Grant et Marjorie West s'affrontent dans un formidable fac-à-face. Un moment déstabilisé, Richard retrouve tout son art oratoire et renverse la situation en échafaudant un réquisitoire à l'encontre de Marjorie. Stupéfaite, celle-ci est incapable de contrer la rhétorique de Richard Grant. Après tout, en sa qualité de légataire de Gordon, elle pouvait aussi avoir intérêt à le supprimer. Richard Grant semble emporter la mise in extremis : Marjorie West ne dira rien à la police. Mais un coup de théâtre survient au final : un incroyable coup de feu venu du revolver encore dans les mains du cadavre de Gordon abat accidentellement Richard Grant. Par respect pour la fille de Richard, Marjorie ne révèlera rien à la police. Après tout la thèse du suicide l'arrange bien : l'héritage de Gordon lui revient !
Tu ne tueras point
Guilty Hands est un petit bijou de concision scénaristique. W.S. Van Dyke, Bayard Veiller et Lionel Barrymore jonglent avec le Code Hays et nous offrent une fable profondément immorale qui se joue des concepts de Bien et de Mal. Le film débute dans le noir d'un tunnel ferroviaire. Richard Grant expose à ses compagnons de voyage sa conception du meurtre : exit la loi, un meurtre peut se justifier moralement ! Seul compte le fait d'être pris ou non.
La rhétorique pouvait surprendre le spectateur puritain des films de la M.G.M.. Place alors aux travaux pratiques avec un cas de figure idéal : un père tente de sauver sa fille pure et chaste de la souillure d'un être abject très attiré par les jeunes filles. Si, par hypothèse, le crime s'avère parfait, pourquoi s'obstiner à penser en termes de Loi ? Après tout, l'Ancien Testament nous parle bien du sacrifice imposé par Dieu à Abraham ! Mais c'est oublier les réactions passionnelles de l'être humain. Pour des raisons insondables, Marjorie West veut la vérité. C'est l'honneur de Gordon qui serait bafoué si la thèse du suicide était retenue. Absurdité du propos au regard du passé trouble de Gordon. Le comportement de Marjorie est même incohérent puisque Gordon était sur le point d'épouser Barbara tout en se servant de la menace du testament pour poursuivre ses relations adultères avec la première citée. Mais rien dans tout cela qui s'inscrit dans la logique de Richard. D'où son trouble.
Mieux, une fois le meurtre commis, c'est Barbara qui vient révéler à son père qu'en définitive elle n'aurait pas épousé Gordon. La construction d'un crime parfait fondé sur la Morale tourne à la farce. Et la Loi resurgit. Richard Grant change d'habit. Le revoici dans ses anciennes fonctions de procureur. Le jeu reprend mais sur un autre registre. Tel est pris qui croyait prendre. La Loi se dérobe sous l'effet de la rhétorique. Magnifique démonstration selon laquelle n'importe qui peut être accusé de meurtre et envoyé à la chaise électrique. Tout est question d'esprit de conviction. Kay Francis ne comprend plus. Elle découvre ébahie les règles d'une très subtile partie d'échecs alors qu'elle imaginait benoitement que la Vérité et la Loi devaient nécessairement coïncider. Fatale erreur ! Marjorie West est aussi prisonnière des vicissitudes de sa propre vie. L'ingéniosité de Richard Grant fera le reste. L'anodin devient primordial. Une simple hypothèse devient un élément décisif de preuve à charge. Le socle de la Loi se fend inexorablement. Richard peut triompher et au diable ce Gordon.
Conclusion inadmissible pour un scénario de la M.G.M.. Un signe quasi mystique (l'invraisemblable coup de feu) vient foudroyer Richard. Peut-être s'est-il un peu trop approcher du Dieu de l'Ancien Testament. D'ailleurs le bon révérend Hastings restera quasiment muet durant toute la nuit du drame ponctuée de redoutables coups de tonnerre.
L'excellente photographie due à Merritt B. Gerstad (qui a travaillé en particulier avec Tod Browning), le jeu de Lionel Barrymore (un véritable fauve de la parole capable de feinter, de simuler la faiblesse avant de bondir), la présence magnétique de Kay Francis révélée par de subtils effets de plongées/contre-plongées, font de Guilty Hands une oeuvre passionnante venant bouleverser quelques idéees reçues sur l'académisme du studio M.G.M.
Arrêts sur image
(commentaire des photogrammes présentés dans l'album photos)
Photo n°1 : L'emprise de Gordon Rich (Alan Mowbray) sur Barbara Grant (Madge Evans) est manifeste. Celle-ci, contemplative, occupe sagement l'espace gauche du plan, alors que Gordon a un comportement invasif. Bien que se sentant surveillé (son regard hors champ) il entreprend avec malice une manoeuvre pour s'approcher au plus près de Barbara. L'effet est renforcé par l'isolement des deux convives au moyen d'un cadrage en plan rapproché.
Photo n°2 : Alors que le Révérend Hastings (C. Aubrey Smith) est admiratif, Marjorie West a le regard absent. Quelque chose a été prononcé qui radicalise la psychologie des deux personnages. Gordon vient d'annoncer son mariage prochain avec Barbara. L'Eglise semble s'en réjouir (le passé trouble de Gordon est occulté -ou ignoré ?- par Hastings) alors que Marjorie West (Kay Francis) ne peut masquer son désarroi.
Photo n°3 : Une nuque d'homme, une main écartant les pans d'un rideau. Au centre un espace éclairé. Deux lieux et déjà un trajet à effectuer pour y accomplir le crime parfait.
Photo n°4 : Kay Francis. Définitivement sublime. Elle a 28 ans et déjà une bonne dizaine d'apparitions depuis l'arrivée du cinéma parlant. Son triomphe reste à venir avec One Way Passage (Voyage sans retour, 1932) de Tay Garnett et surtout Trouble in Paradise (Haute pègre, 1932) d'Ernst Lubitsch.
Photo n°5 : Théâtralisation de la figure d'un assassin.
Photo n°6 : En regardant ce plan, il faut penser le son. Un terrible coup de tonnerre, la peur, un mouvement de recul, un corps drapé dans du satin.
Photo n°7 : Gourmandise du gros plan. Presque gratuit. Après tout il ne s'agit que d'une main tenant un revolver. Et pourtant : le regard est surtout attiré par l'ombre des doigts de l'autre main. Des deux quelle serait la main du Seigneur ?
Photo n°8 : Quelque chose s'est passé. Marjorie reprend position dans l'espace. Déjà elle est en alerte. Construction raffinée de l'espace avec ces belles lignes de fuite coupées nettes par le corps de Marjorie.
Photos n°9 et 10 : Le lion est prêt à rugir à la moindre opposition. Mais à cette figure de roi tout puissant (Lionel Barrymore) s'oppose l'intervention audacieuse et passionnelle de Marjorie qui conteste la thèse du suicide de Gordon.
Photo n°11 : Barbara Grant s'inquiétait encore quelques secondes auparavant de la possible culpabilité de son père. De manière périlleuse, par une astuce de la parole, Richard a pu lever les soupçons de sa fille sans pour autant lui mentir (à la question de Marjorie : "- Papa, est-ce toi qui a tué Gordon ? ", Richard lui répond : "- Je t'assure que Gordon est seul responsable de ce qui lui est arrivé"). Le fait est : Richard n'a pas menti à sa fille !
Photos n°12 et 13 : Marjorie est en train de découvrir le stratagème imaginé par Richard pour se construire un alibi (une silhouette en papier installée sur un gramophone et qui, avec le jeu d'ombre et de lumière et le mouvement de déplacement circulaire, fit croire aux deux hommes chargés par Gordon de surveiller Richard pendant la nuit que ce dernier faisait les cent pas dans sa chambre. Deux expressions fugaces de Marjorie en regard hors champ : celle de la satisfaction (elle avait vu juste) et celle de la vengeance (Richard va payer...)
Photo n° 14 : Scène de jungle ou presque. Un peu plus tard, Marjorie est surprise au plein milieu de sa petite enquête par Richard. La proie semble déjà prête à être dévorée. La diagonale est installée d'emblée.
Photos n° 15, 16 et 17 : Extraordinaire composition de Lionel Barrymore. Figure de Méphistopheles. L'acteur se tapit en énonçant le premier pan de sa démonstration avant d'hypnotiser sa victime par un jeu grandiloquent de sourcillement venu ponctuer la démonstration verbale.
Photos n° 18 et 19 : Nouvelle variation sur le rythme binaire de la figure de rhétorique. Tout d'abord, une larme sur le visage de Marjorie, femme offusquée mais se croyant encore sûre de sa vérité. Puis la fureur née de la qualité de l'attaque verbale et de l'incapacité à y répondre.
Photos n° 20, 21 et 22 : Un plan large permettant de circonscrire l'espace du combat final. Richard est debout. Il a l'avantage. Marjorie est engoncée dans son siège, sa main droite agrippe l'accoudoir. La lampe en arrière-plan renforce l'effet de diagonale. Richard est prêt à fondre sur sa proie (20). Richard occupe tout le plan. Marjorie a été expulsée du champ par la force du réquisitoire (21). Elle ne s'avoue pas vaincue et revient défier Richard qui n'entend plus rien lâcher (22).
Photo n° 23 : Plus tard. Les flics sont arrivés. La thèse du suicide de Gordon est retenue comme l'avait imaginé Richard. Une fureur impuissante se lit sur le visage de Marjorie.
Photo n° 24 : L'incroyable coup de feu vient de frapper à mort Richard.
Photo n° 25 : A l'origine du drame : Barbara Grant (Madge Evans). La lumière est assez neutre, peu contrastée.
Photo n° 26 : Le révérend Hastings (C. Aubrey Smith). Une figure massive mais inerte occupant l'espace central du plan.
Photos n° 27 et 28 : Dernier cas de conscience. Dire ou ne pas dire ? Marjorie restera muette. Le visage de Kay Francis clôture le film, irradié par la sensation d'une victoire savoureuse.
Philippe Chiffaut-Moliard (10 janvier 2004. Tous droits réservés).