Retour : Cinéma allemand des années trente
F.P. 1 antwortet nicht (1932) de Karl Hartl
Arrêts sur images
(Promenade thématique à partir des photogrammes présentés à titre de citation dans l'album photos. La numérotation retenue renvoie à l'ordre de classement des photogrammes)
1 / Allemagne 1932 : symptômes de décadence, espoirs de renaissance
(photogrammes n° 1, 11, 12, 27, 28, 47, 48, 68, 69,70, 71)
FP 1 antwortet nicht est une oeuvre d'approche très délicate. Incontestablement, le film est porteur de multiples réseaux de signification à résonances politiques et sociales. Les risques de contresens en sont accrus.
Bref rappel contextuel. L'année 1932 est une année charnière. La crise économique atteint son point culminant. Le systême politique est au bord de la rupture et de nombreux observateurs lucides de l'époque anticipent déjà l'effondrement de la République de Weimar. Mais pour quel avenir ?
Au cours du premier semestre 1932 le chômage frappe 14 millions d'allemands (dont 8 millions de chômeurs partiels) sur une population de 65 millions de personnes. Les facteurs de la crise sont nombreux. Des facteurs extérieurs tout d'abord avec le ralentissement de la croissance mondiale consécutive à la crise financière de 1929 mais avec aussi l'abandon par l'Angleterre de l'étalon-or qui a pour conséquence de miner les exportations allemandes. Des facteurs d'ordre interne également avec une chute vertigineuse de la production industrielle. Les carnets de commande sont vides, la consommation est très faible, les prix baissent. Crise déflationniste liée à une surproduction et à une politique erronée des investissements imputables à la grande industrie, à ces fameux Konzerns.
Au plan institutionnel, l'année 1932 est une année d'élections à répétition. Le 13 mars Hindenburg l'emporte sur Hitler (53% contre 37%) à l'élection présidentielle mais il lui a fallu un second tour. Le 31 juillet 1932 ce sont les élections générales : triomphe du NSDAP, le parti nazi, qui obtient 230 sièges; le KPD (parti communiste) est affaibli. Mais le Reichstag est dissous le 12 septembre et les allemands doivent revoter, cette fois en novembre : le NSDAP demeure de loin le premier parti représenté (avec 196 sièges) mais le KPD reprend du poil de la bête sur le dos des socialistes. A cela s'ajoutent de multiples élections locales.
L'année 1932 est aussi une année de dissolution : celle du Reichstag on l'a vu, celle de l'organisation des SA aussi (ordonnance signée le 14 avril par Hindenburg lui-même), celle surtout du Gouvernement de Prusse le 20 juillet 1932, acte anticonstitutionnel décidé par le gouvernement Von Papen et sa camarilla d'hobereaux ultra-conservateurs et de grands dirigeants de l'industrie lourde. En définitive, l'Allemagne de l'automne 1932 est au bord d'une guerre civile dont les composantes auraient été très complexes. Avec comme premier axe de confrontation, les SA contre le KPD et le Rotfront, et comme second axe la police prussiènne alliée à la Bannière d'Empire face à la Reichswer et aux SA.
L'année 1932 est enfin une année tactique. La droite ultra refuse de s'allier à Hitler mais rechigne à laisser un passage à une composante plus modérée au demeurant dépourvue de leader crédible. Hitler et le parti nazi sont encore dans l'attente du bon moment, en quête de timing dirait-on aujourd'hui. Prendre le pouvoir ? C'était possible dès septembre 1932 mais au prix de compromissions. Autant poursuivre le travail de sape, accentuer la propagande, parler, éructer de ville en ville, mettre en oeuvre d'énormes moyens lors de ces campagnes électorales successives, inonder l'électeur potentiel de tracts, de feuilles de chou. Goebbels était dèjà un orfèvre en matière de propagande : il fait envoyer , sous enveloppe, 50.000 disques en petit format où étaient enregistrés des textes de propagande; c'est aussi Goebbels qui, le premier, fait un petit discours de 10 minutes devant une caméra sonore.
La position du KPD est encore plus obscure. Elle s'inscrit bien sûr dans une stratégie élaborée à Moscou. Il en résulpe parfois de surprenantes convergences comme cette grève des tramways berlinois menée de concert par les SA et le KPD et qui a paralysé la ville durant tout le mois de novembre. Mais c'est surtout le climat d'extrême violence qui inquiète les citadins. Le Rotfront et les SA s'opposent dans une guérilla acharnée et meurtrière. La misère matérielle et morale facilite les mécanismes psychosociologiques d'enrégimentement. Chaque camp recrute à tout va de la piétaille prête à en découdre sans trop savoir pourquoi.
Mais c'est aussi la Noël. Et voici sur les écrans berlinois la superproduction UFA de fin d'année : FP 1 antwortet nicht .
Intéressons nous à quelques uns des photogrammes choisis pour illustrer ces questionnements sociaux.
2 / Ellissen / Hans Albers : un prince hohenzollern
(photogrammes n° 2, 4, 8 , 9, 26, 33, 58, 63, 65 et 75)
3 / Le cas "Foto-Johnny" (Peter Lorre)
(photogrammes n° 3, 19, 21, 22, 31, 36, 66, 73 et 74)
Photogramme n° 3 :
Initialisation du personnage. Et déjà un paradoxe. Franz Becker c'était une autre histoire, un autre film, un autre rôle. Mais pas n'importe quel rôle justement : Franz Becker alias M le maudit. Dans tous les esprits, en ce Noël 1932, M. de Fritz Lang, sorti dans les salles berlinoises en mai 1931, véhiculait encore et toujours les peurs, les angoisses d'une population urbaine qui appréhendait l'inéluctable déchainement des esprits. Le tumulte et l'hystérie des foules étaient proches. Franz Becker alias Peter Lorre. Le monologue final de M le maudit demeurait dans les mémoires à la plus haute place, celle déjà fréquentée par Oedipe roi, Antigone, Hamlet. Une mécanique infernale s'était enclenchée transfigurant un bourreau en victime. Mais pour la ménagère allemande, Peter Lorre, dans une fascinante confusion de l'homme avec le personnage joué, restait le tueur d'enfant. Malgré quelques apparitions dans des comédies tournées depuis ce fatidique mois de mai 1931, Peter Lorre portait sur sa figure les stigmates de l'horreur vraie.
Le voici assis à l'avant d'un fauteuil qui semble disproportionné. L'espace semble clos, oppressant. La silhouette de l'acteur a changé : Franz Becker avait les cheveux noirs coupés courts, Foto-Johnny a les cheveux blonds, un peu plus longs. Le personnage est vouté, désoeuvré presque absent quoique son matériel dans les bras signifie une activité bien réelle. A quoi pense-t-il ? A quoi pense aussi notre ménagère allemande ?
Photogrammes 19, 21 et 22 :
Trois arrêts sur image réellement étonnants. (19) Dans l'histoire racontée à ce moment du film, l'action et le suspense tiennent le spectateur en haleine. Que se passe-t-il donc ? Quels sont les plans d'Ellissen ? Pourquoi a-t-il tenté ce que l'on pense encore être un étrange cambriolage ? Sera-t-il découvert ? Les voitures de pompiers sont arrivées. Les journalistes, les correspondants de la presse étrangère sont tous là, palabrent, scrutent. Mais Foto-Johnny est ailleurs, là, au premier plan, cadré en légère plongée. Inscrit dans le champ de vision et pourtant hors du plan. Son regard hors champ amplifie l'impression. Certes on nous dira que diégétiquement, Foto-Johnny a des raisons de ne pas se sentir concerné puisque il est lui-même partie à la manipulation orchestrée par Ellissen. Il est vrai. Mais quand même.
(20) Fonction de mémoire de l'intertitre. "Et soudain les pompiers sont arrivés...". Il y a le texte (diégétiquement anodin : le veilleur de nuit relate à Claire les évènements qui viennent de se produire alors qu'elle était elle-même en route), il y a ce regard hors champ de Claire (elle observe tout simplement la façade du bâtiment qui ne présente aucune trace d'incendie) et il y a cette physionomie de Foto-Johnny. Une représentation d'un visage de souffrance, la tête légèrement inclinée, comme il en existe tant dans les oeuvres picturales figurant le Christ en croix. Or, rien ne justifie dans la diégèse cette expression si intense. L'image est pourtant là, signifiante en elle-même. Proposons une hypothèse de lecture.
"Et soudain les pompiers sont arrivés". Autrement dit, dans un autre film : et soudain surgit le Commissaire Lohmann et les policiers garants de la loi au sens langien. Ceci au moment même où Schränker, tout à la fois juge et procureur, achevait son réquisitoire à l'encontre de Franz Becker et exigeait son élimination radicale, demandait à ce qu'il soit supprimé, "éteint comme un incendie" pour reprendre les termes exacts de sa tirade. M. resurgit comme film fantôme. Après tout, ce regard hors champ de Claire pourrait tout à fait être un regard de spectatrice.
(21) Par un surprenant renversement de valeur d'image, voici à présent au premier plan le profil d'un inconnu qui assiste lui aussi au spectacle et regarde cet ailleurs. Foto-Johnny a changé d'expression : la douleur s'est muée en résignation comme quelqu'un qui connaîtrait déjà la vraie fin de l'histoire. L'expression de Claire est plus réservée mais emprunte de tristesse. Cette expression est à notre adresse par le jeu d'un regard caméra. Elle nous est destinée, nous, spectateur berlinois de cette fin d'année 1932, comme si ce Noël de fête devait être le dernier.
4 / Claire Lennartz (Sybille Schmitz) : une femme de la modernité
(photogrammes n° 5, 7, 10, 22, 30, 35, 58, 64, 76, 80)
5 / La voix mécanisée : téléphone, télégraphie sans fil, radio récepteur
(photogrammes n° 4, 6, 41 à 44, 49, 50 à 55)
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