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Retour : Cinéma allemand des années trente

 

 

F.P. 1 antwortet nicht (1932) de Karl Hartl

 

 

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Questions de narration

 

Essayons d'imaginer à quelles difficultés scénaristiques ont été confrontés Kurt Siodmak (placé dans la très délicate situation d'adapter son propre roman en devant prendre en considération des contraintes nouvelles) et Walter Reisch (jeune scénariste de la U.F.A. plutôt spécialisé dans la narration de comédies musicales et / ou sentimentales).

Tout comme dans un film catastrophe des années 70, c'est le lieu (l'architecture, les décors) qui fait fonction de "personnage principal". A n'en pas douter, tout le matériel publicitaire de l'époque était axé sur la prouesse technologique que constituait la construction en pleine mer Baltique d'une véritable "île flottante" (sans d'ailleurs qu'à aucun moment du film on puisse imaginer que cette région de la mer Baltique est jalonnée de très nombreuses îles rendant d'autant plus difficile les prises de vues extérieures : dans la diégèse, FP 1 est au plein milieu de l'Atlantique). A cet égard la combinaison des plans tournés en extérieur et des vues de la maquette FP 1 reconstituée en studio, fonctionne parfaitement. Les spectateurs ayant acheté leur billet avant tout pour voir cette fameuse île artificielle, fruit du génie conceptuel d'Erick Kettelhut, la progression du récit devait ménager un certain suspense (l'île n'apparaît qu'au deuxième tiers du film) mais aussi expliquer au public les tenant et aboutissant d'un tel projet technologique.

Dans de nombreux films de tels préalables conduisent à une première demi-heure de film un peu assommante en raison du caractère informatif des données fournies au public le plus souvent au moyen de dialogues ponctués d'aucune action véritable. Rien de tel dans FP 1 antwortet nicht. Tout au contraire, en mettant en place un premier bloc de récit fondé sur l'action (presque toute la première partie du film se déroule sur une seule soirée, celle où Ellisen met à exécution son plan), Kurt Siodmak et Walter Reisch réussissent la prouesse de générer une première intrigue autonome très rythmée, de caractériser les quatre principaux personnages du film (Ellisen, Claire, Droste, Foto-Johnny) et d'exposer brièvement mais clairement le projet FP 1. C'est déjà là une première réussite scénaristique.

Mais l'épineuse difficulté était à venir : il fallait une histoire sentimentale développée sur la base la plus banale qui soit : l'amour dune femme partagée entre deux hommes liés par une amitié supposée indéfectible. Et sur ce terrain, le scénario fonctionne imparfaitement. A cela plusieurs raisons.

La première vient du fait que le coup de projecteur est d'emblée donné sur Ellisen. C'est incontestablement lui le héros du film et Hans Albers n'allait sûrement pas abandonner en cours de route cet avantage acquis dès les premières minutes. . Ellisen et Claire, Claire et Ellisen. La question semble réglée d'avance et se trouve de plus justifiée par l'idée d'Heimat (de baroudeur des airs Ellisen deviendrait une sorte de père tranquille ayant son petit chez-soi, entouré de multiples enfants et d'une femme aimante). Mais une telle voie scénaristique est bien sûr exclue car le chemin du Heimat ne peut aucunement conduire à notre île artificielle. Voici donc propulsé dans le récit Droste le concepteur / constructeur de l'île flottante. Aucune difficulté pour en faire dans un pré-récit cinématographique le meilleur ami d'Ellisen. Voici enfin une équation certes à une seule inconnue (Ellisen ou Droste ?) mais qui pourra nous conduire à FP 1.

Mais voilà. Ellisen ayant pris trop d'importance au cours des trente premières minutes du film, il fallait impérativement le faire disparaître (momentanément) du récit et ceci durant une longue période diégétique afin que son absence et son silence total durant deux années et demi justifient le comportement de Claire (qui se tournera progressivement vers Droste). Or, s'il est un schéma très risqué en matière de scénario c'est bien celui de mettre entre parenthèse durant tout un tiers de film le personnage principal. En effet, s'il est aisé de justifier une sortie de récit (ici c'est la pirouette d'Ellisen juste avant ce fameux dîner avec Claire qui n'aura jamais lieu en définitive), il est bien plus délicat de remettre en scène le personnage. Ensuite, il ne peut être fait l'impasse sur ce qui est arrivé entre-temps à celui-ci (ces évènements, par définition, n'ayant pas été montrés) dès lors que la raison et surtout la durée de l'absence n'ont pas été justifiées au départ (ce serait le cas par exemple, dans une hypothèse totalement étrangère au présent film, si le personnage était condamné à deux ans de prison : une fois sa peine accomplie, il revient dans le récit). Or, ici on sait qu'Ellisen part faire un tour du monde en avion sans escale. Mais alors en bonne logique, Ellisen devait être de retour disons dans les quinze jours. Or il ne réapparaît que deux ans plus tard. Seul un recours à l'explicatif pouvait alors résoudre cette difficulté.

Comment ont alors procédé Kurt Siodmak et Walter Reisch ?

Ellisen fait sa réapparition quelques jours avant l'inauguration de FP 1. L'idée n'est pas dénuée de valeur. On peut admettre qu'Ellisen a besoin d'un prétexte pour resurgir dans la vie de Claire. Après tout c'est grâce à lui que ce projet est à présent sur le point d'aboutir. La boucle est bouclée en quelque sorte. Droste a pu mener son projet à son terme. Ellisen peut de nouveau justifier sa présence aux yeux des Lennartz même si son passé récent ne l'incite guère à se mettre en avant. L'idée est d'autant plus justifiable que ce retour coïncide avec un changement radical de personnalité d'Ellisen : d'aigle des airs le voici un peu perdu, dépressif. A charge pour le metteur en scène de trouver l'image juste pour la réinitialisation du personnage.

Mais quid de ce qui s'est déroulé dans la vie d'Ellisen durant ces trente mois ? Là encore on doit admettre que Kurt Siodmak et Walter Reisch ont trouvé la bonne solution en plaçant Ellisen en position de conteur (les Lennartz lui propose de passer la soirée ave eux et de leur narrer ses aventures qu'ils supposent palpitantes. Le monologue incohérent d'Ellisen produit un effet d'une grande efficacité sur les spectateurs. Ceux-ci , tout comme dans la diégèse les Frères Lennartz mais aussi Claire, en viennent à souhaiter qu'Ellisen s'arrête de parler. Une sorte de commisération s'instaure pour ce personnage. En bref : gommons ces années noires, oublions les. Ouf ! C'était bien le résultat escompté par les scénaristes pour se défaire de ce délicat problème.

Il n'en demeure pas moins que durant la période intermédiaire, le spectateur s'est nécessairement interrogé sur le sort d'Ellisen et là, le récit ne lui a guère fourni d'indice. Tout juste a-t-il été averti, comme Claire, par Foto-Johnny qu'Ellisen était un homme imprévisible, sans attaches, et seul maitre de ses actes. Il réapparaîtra donc un jour. Dont acte. Plus tard, Droste affirme devant Claire comme pour conjurer un sort qu'il pense funeste, en regardant le portrait d'Ellisen fixée au mur, que ce sera lui qui atterrira le premier sur FP 1 (ce qui, par un formidable renversement de récit, sera effectivement le cas).

Reste la question du lien sentimental et / ou amoureux entre Claire et Droste. Cette fois, l'impasse était quasi certaine. Le scénario se veut alors très discret. Alors que la plateforme est en construction dans les chantiers navals de Hambourg, Claire propose son aide à Droste sans réaction particulière de la part de celui-ci . Qu'il est alors difficile d'admettre que deux ans plus tard, Claire Lennartz se pame encore pour ce Commandant Droste, taciturne est dénué de toute fantaisie, désormais installé avec une centaine d'hommes, au plein milieu de l'Atlantique. Ceci, sans pouvoir communiquer durant des mois autrement que par des télégrammes jusqu'à ce que la communication radio soit enfin opérationnelle. Claire Lennartz est un peu une sainte dans cette affaire ! Et son attirance pour Droste bien raisonnable. Il n'empêche. Cette histoire d'amour improbable est magnifiquement relancée par une idée scénaristique fort séduisante : l'échange entre Claire et Droste par émetteur radio et la coupure de la communication juste au moment où Droste allait enfin se lancer dans une petite déclaration d'amour très solennelle.

Nous voici rendu aux principales séquences d'action figurant dans la troisième partie du film. Le scénario devient alors un petit bijou d'efficacité, de concision. Certes, il faut être attentif à de multiples petits détails pour bien comprendre l'enchainement des faits. Malgré la complexité des évènements et la nécessité de recourir à plusieurs reprises au montage alterné, le scénario demeure parfaitement lisible. La caractérisation des personnages est réalisée avec finesse. Le final est traité de manière brillante avec cette très belle thématique du passage de l'ombre (la veillée d'arme sur FP 1) à la lumière. Les producteurs de la U.F.A. obtenaient également une conclusion à la gloire de l'aviation et de l'héroïsme. Certains y verront un manifeste idéologique. Ce serait procéder à une lecture un peu hâtive.

Nous proposons au lecteur de poursuivre cette visite du film en découvrant les photogrammes issus du film et en nous rejoignant dans la rubrique Arrêts sur images pour poursuivre la lecture de ce film, chef-d'oeuvre de la fin de l'année 1932.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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