Retour : Cinéma allemand des années trente
F.P. 1 antwortet nicht (1932) de Karl Hartl
Le coin du cinéphile
La publication en 1930 du roman éponyme de Kurt Siodmak (frère de Robert Siodmak) a obtenu en Allemagne un succès commercial retentissant, consacrant son jeune auteur (Kurt Siodmak a 28 ans) comme un brillant écrivain de science-fiction (en 1932, il publie Die Rache im Aether qui anticipe l'invention du rayon laser; plus tard Kurt Siodmak écrira le célébrissime Donovan's Brain plusieurs fois adaptés au cinéma). Le tirage du roman est très important. Sa traduction est faite en français, en anglais, en russe.
L'idée d'une île flottante était pourtant déjà présente dans la littérature avec Jules Verne qui imagina en 1881 un immense radeau destiné à remonter l'Amazone (La Jangada) puis conçut L'île à hélice en 1891. Entre-temps, en 1883, le méconnu et génial romancier Didier de Chousy fit éditer le roman Ignis, une hallucinante histoire dans laquelle l'Angleterre était détâchée de son pivot terrestre. Historiquement parlant, Manuel Hirtz rappelle qu'un projet d'île mouvante pour envahir l'Angleterre donna lieu à un projet présenté au Directoire par un certain citoyen Leblanc.
Mais la thématique d'une île artificielle n'a pas été uniquement associée à des finalités guerrières ou simplement aventurières. Les années 20 sont celles de l'essor de l'aéronautique. La traversée de l'Atlantique est au coeur de nombreuses réflexions. En 1928, un ingénieur viennois, Gunter Bandat, affirme qu'île flottante sera opérationnelle dès 1930... La même année, F. Arthut Hodge écrit le roman A modern Atlantis qui met en scène un immense aéroport flottant.
Le thème enthousiasme, passionne même, aussi bien les adeptes d'une vision pacifiée du monde où les continents pourraient ainsi se rapprocher que (et c'est là le paradoxe qui rend plus délicate la lecture film FP 1 antwortet nicht) les partisans d'un nouveau moyen technologique de domination. Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit avant tout, pour le public friant de ces romans populaires mêlant aventures et science-fiction, de rêver, de s'évader d'un quotidien plutôt désespérant en ces années 1928-1930.
Citons Hervé Dumont (in Robert Siodmak. Le maître du film noir, Editions L'âge d'homme, Lausanne, 1981, spéc. p. 73) : "Le roman de Kurt Siodmak repose sur un postulat technique probable pour l'époque. Depuis la traversée sans escale New-York-Paris de Charles Lindbergh en 1927, des compagnies aériennes comme Air France et la Deutsche Lufthansa étudient sérieusement le problème du vol transatlantique. Kurt Siodmak raconte la vie à bord d'une sorte de phalanstère géant,"l'île flottante numéro 1", érigée sur 32 piliers d'une hauteur de 68 mètres au-dessus de l'Atlantique, et qui constitue le premier jalon d'une route d'escales permettant la liaison aérienne entre les continents. FP 1 se situe à mi-chemin entre Lisbonne et New-York. L'idée n'est pas abstruse puisqu'en 1936, l'ex-cuirassier "Westphalen" sera transformé en porte-avion stationnaire et immobilisé dans l'Atlantique du Sud, sur la ligne aérienne Berlin-Buenos-Aires".
Erich Pommer voit dans le roman de Kurt Siodmak un formidable succès cinématographique à venir qui doit concurrencer Hollywood sur le terrain du film à grand spectacle. La production sera donc très côuteuse mais la firme U.F.A. a encore les reins solides (en 1931 Erich Charell réalise Der kongress tantz (Le congrès s'amuse), la comédie musicale la plus chère de toute l'histoire du cinéma allemand des années trente). Trois versions seront tournées : outre la version allemande, il y aura une version française et une version anglaise (en 1932-1933, le marché américain est encore ouvert aux réalisations allemandes). Dans la version française figureront Charles Boyer (Ellisen), Jean Murat (Droste), Danièle Parola (Claire), Pierre Piérade (le photographe) et Pierre Brasseur pour ne pas tous les citer. André Beucler sera chargé de l'adaptation des dialogues. Dans la version anglaise, on retrouvera Leslie Fanton, Conrad Veidt, Jill Esmond, George Merritt...
L'île "artificielle" est réellement construite mais sur les fondements d'une minuscule île de la Baltique dénommée Greiswalder Oie et située au nord de la base secrète de l'armée allemande Peenemünde. 8000 tonnes de matériel, un pont de 500 mètres de long et 150 mètres de large, élevé à 25 mètres au-dessus du niveau de la mer et sur lequel un avion peut effectivement se poser. L'édifice est soutenu par trois énormes piliers remplis d'air. Le maitre d'oeuvre est l'architecte Erich Kettelhut. Celui-ci élabore également les maquettes et les décors intérieurs.
Robert Siodmak se voit confier dans un premier temps la réalisation du film. Pour des raisons mal élucidées, Robert Siodmak refuse et résilie son contrat avec l'U.F.A. après avoir avoir tourné cinq films dans les studios de la firme ( Abschied (Adieux, ou La vie d'une pension de famille, 1930), Der Mann, Der seinen mörder sucht (L'Homme qui cherche son assassin, 1930), Voruntersuchung (Autour d'une enquête, 1931), Stürme der leidenschaft (Tumultes, 1931) et Quick, könig der clowns, 1932). Cette défection est un rude coup porté à Erich Pommer. Car le financement du film est bouclé, la construction de l'île déjà très avancée et le scénario (écrit par Walter Reisch et Kurt Siodmak) quasiment achevé. De plus le film doit être impérativement tourné avant le 15 novembre car le climat est rude en mer Baltique. Enfin, la sortie du film est impérativement prévue pour la Noël. Erich Pommer prend alors une décision de patron de studio en confiant le film à Karl Hartl, un jeune réalisateur autrichien de 32 ans qui n'a encore à son actif que quatre films, Ein burchenlied aus Heidelberg (1931) sur un scénario de Billy Wilder, et Berge in Flammen, coréalisé avec Luis Trenker (1931), Der prinz von Arkadien (1932) et Die gräfin von Monte-Christo (1932), film dans lequel il dirige Brigitte Helm.
Un coup d'audace payant ! FP 1 antwortet nicht triomphe sur le écrans berlinois mais aussi à l'étranger et Karl Hartl se trouve d'entrée de jeu propulsé dans le petit cercle des grands metteurs en scène de l'U.F.A.
Karl Hartl a fait ses débuts dans le cinématographe comme monteur sous l'égide d'Alexandre Korda. Puis à partir de 1926-1927, il devient assistant de réalisation et travaille avec Gustav Ucicky, un des grands noms du cinéma allemand d'avant-guerre. La réussite de FP 1 antwortet nicht sera telle que deux ans plus tard l'U.F.A. lui confiera la réalisation d'une nouvelle superproduction : le très remarquable Gold (1934). Un nouveau triomphe pour la firme et pour le réalisateur. On doit aussi à Karl Hartl, entre autres films de grande qualité, l'étonnant Der Mann der Sherlock Holmes war réalisé en 1937, une parodie brillante inspirée de l'oeuvre de Conan Doyle.
Pour le casting, Erich Pommer confie le rôle d'Ellisen à Hans Albers qui va connaître avec FP 1 antwortet nicht la consécration de star du cinéma allemand. Sa collaboration avec Karl Hartl se déroule si bien que l'acteur obtiendra de nouveau le premier rôle dans Gold et dans Der Mann der Sherlock Holmes war. Hans Albers est une personnalité très attachante mais déroutante. Elégance, audace, froide indifférence aux contingences, autant de qualificatifs possibles pour ce baroudeur au tempérament explosif, résolument hostile au régime national-socialiste (Klaus Kreimeier raconte dans son indispensable ouvrage Une histoire du cinéma allemand : la U.F.A. (Car Lanser Verlag, 1992 ; traduction française par Olivier Mannoni, Flammarion, 1994) qu'avec Hans Albers, "il était toujours difficile de séparer la pose de la biographie, de faire la part de la vie vécue et de la vie jouée. Il s'attira l'inimitié du ministre de la Propagande en refusant de se séparer de son amie et collègue Hansi Burg : Goebbels se serait mis en colère en apprenant que "cet homme blond aux yeux bleus", une quintessence physiologique de la germanité, vivait avec une juive. Hansi Burg émigra en Angleterre et revint auprès d'Albers après la guerre ; son père Eugen Burg - partenaire d'Albers dans le film de Richard Eichberg Der Greifer (1930) - mourut en camp de concentration"(op. cit. p. 435).
A ses côtés, Sybille Schmitz. En ce Noël 1932, le spectateur allemand avait encore en mémoire les surprenantes mimiques de l'actrice jouant le personnage de Leone alors en proie au vampirisme ainsi que son visage sublimement apaisé à la fin du film Vampyr, der traum des Allan Gray de Carl -Theodor Dreyer sorti à Berlin au début du mois de mai de la même année. Quant à Peter Lorre, nous y reviendrons tout spécialement dans l'étude du film, les quelques comédies et films musicaux auxquels il avait participé entre-temps n'avaient en rien gommer la trace du M, qui, aux yeux de nombre de ménagères allemandes, personnifiait (presque au sens littéral) le monstre, tueur d'enfant. L'oeuvre de Fritz Lang demeurait dans les esprits et le public en avait presque oublié que Peter Lorre était classé comme acteur de théâtre comme "komik" et avait obtenu dans ce registre en 1930 un succès retentissant dans "Pioniere in Inoplastadt" en 1930. Peter Lorre et Sybille Schmitz avaient tous deux été pensionnaires de Max Reinhardt au Deutsches Theater Berlin. Il faudrait également évoqué l'influence de Bertolt Brecht. Mais la place manque et nous nous éloignons du film.
Moins connu peut-être du public français, Paul Hartmann. On peut le découvrir dans le film d'Ernst Lubitsch Anna Boleyn (1920) et dans Schloss Vogeloed réalisé par F.W. Murnau en 1921. Sa filmographie comporte ainsi une quinzaine de rôles de jeunes premiers durant les années vingt. Mais en 1927, Paul Hartmann délaisse le cinéma commercial et reprend ses activités d'homme de théâtre au Burgtheater de Vienne. FP 1 antwortet nicht constitue son grand retour au cinéma et pour la première fois les spectateurs des salles obscures pourront entendre sa voix. Une nouvelle carrière cinématographique, prolifique et fortement impliquée politiquement ( par exemple Pour le mérite de Karl Ritter en 1938 et Legion Condor du même Karl Ritter en 1939) débutera pour cet acteur. Paul Hartmann occupera également en qualité de "comédien d'Etat" un poste de membre au conseil de surveillance de la U.F.A. en 1937. En 1942 il deviendra président de la Chambre du théâtre du Reich.
FP 1 antwortet nicht s'inscrit dans un étonnant carrefour de destinées très différentes, voire opposées. Les thématiques abordées, les personnalités si contrastées des acteurs et actrices, le contexte socio-politique, tout concourt à rendre la lecture de ce film très délicate. Certes, il s'agissait avant tout d'un film d'action, d'aventures, qui fit rêver les spectateurs (cf. le très beau texte d'André Beucler en ligne sur le net sur le site andrebeucler.com/cine/filmo/if1/if102.html). Redevenu un objet filmique, un élément de catalogue d'une période cinématographique quelque peu délaissée, ce film, paradoxalement, offre aujourd'hui de nouvelles richesses.