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La Continental Films et la trilogie Maigret
(Picpus de Richard Pottier (1942), Cécile est morte de Maurice Tourneur (1943) et Les Caves du Majestic de Richard Pottier (1944)
La firme Continental Films, créée le 3 octobre 1940, a produit en définitive 30 films entre 1941 et début 1944 (11 films en 1941, 7 en 1942, 11 en 1943 et 1 en 1944). Parmi ceux-ci des films devenus des grands classiques du cinéma français sous l'Occupation (L'Assassinat du Père Noël (1941) de Christian-Jaque, Premier Rendez-Vous (1941) d'Henri Decoin, Le dernier des six (1941) de Georges Lacombe, Les Inconnus dans la maison (1942) d'Henri Decoin, L'Assassin habite au 21 (1942) de Henri-Georges Clouzot, La Symphonie fantastique (1942) de Christian-Jaque, La Main du Diable (1943) de Maurice Tourneur, La Vie de plaisir (1943) d'Albert Valentin).
Sur la firme Continental Films on pourra se reporter aux études suivantes :
- François Garçon : "La tardive tentation fasciste du cinéma français, septembre 1942/septembre 1943", in Marc Ferro (éditeur), Film et histoire (Edition de L'Ecole des hautes études, 1984)
- Francis Courtade : "La Continental", in Tendres ennemis. Cent ans de cinéma entre la France et L'Allemagne (Ed. L'Harmattan, 1991)
- François Garçon : "Travailler dans une major allemande, à Paris" (Positif n° 491, janvier 2002, p. 98-101)
Au cours du second semestre 1942, la Continental, qui venait d'obtenir plusieurs succès commerciaux dans la veine du film policier décide de faire revivre au cinéma la figure du commissaire Maigret et confie à Jean-Paul Le Chanois l'adaptation du roman Signé Picpus écrit l'année précédente par Georges Simenon (NB : ce roman ne sera publié chez Gallimard qu'en 1944). L'enjeu était de taille, les trois premières adaptations de romans de Maigret (du temps où Georges Simenon était publié chez Fayard) ayant conduit à de grandes réussites artistiques (La Nuit du carrefour (1932), de Jean Renoir, le mésestimé Le Chien jaune (1932), de Jean Tarride et La Tête d'un homme (1932), de Julien Duvivier).
Encouragé par le succès obtenu par le film auprès du public, la Continental met aussitôt en chantier avec le même duo d'acteurs (Albert Préjean et Gabriello) Cécile est morte dont la réalisation est cette fois confiée à Maurice Tourneur, Jean-Paul Le Chanois signant de nouveau l'adaptation, les dialogues étant confiés à Michel Duran. L'année suivante, la Continental Films mettra en chantier Les Caves du Majestic de Richard Pottier dont la sortie commerciale n'aura lieu qu'en octobre 1945. Le ton de ce troisième film, plus sombre, délaissant la thématique de l'étrange et / ou du sensationnel dont les deux premières réalisations étaient empreintes, est très sensiblement différent des deux premiers. Le contexte politique mais surtout la personnalité de Charles Spaak, scénariste, expliquent ce fait.
La critique contemporaine n'a pas été tendre avec ces trois adaptations cinématographiques. Dans son ouvrage consacré à Simenon et le cinéma Claude Goauteur écrit : "La Continental a l'idée saugrenue alors qu'elle avait Raimu sous la main, de faire revivre le commissaire Maigret sous les traits, certes sympathiques mais totalement inadaptés, d'Albert Préjean. On a souvent relevé que Simenon (...) n'écrivit plus un seul Maigret de 1933 à 1939, et sept seulement de la fin 1939 à l'été 1945. La Continental aurait mieux fait de l'imiter. Son tiercé est perdant" (in D'Après Simenon. Simenon et le cinéma, Editions Omnibus, p.97). Jacques Siclier estimait pour sa part en 1981 que les trois films produits par la Continental sont "des travaux d'artisan reprenant une tradition désuète. La fameuse "atmosphère Simenon" n'y était pas. Quelle idée aussi d'avoir fait jouer le commissaire Maigret par Albert Préjean. Il n'en avait ni les silences, ni la présence lourde et massive, ni la vérité humaine. De Maigret, il ne restait que la pipe ! Préjean voltigeait dans les enquêtes de Maigret comme un bateleur, expliquant tout à mesure et soulignant les effets dramatiques (La France de Pétain et son cinéma, rééd. 1981, p. 54-55).
Dans leur ouvrage Noir et blanc. 250 acteurs du cinéma français 1930-1960, Olivier Barrot et Raymond Chirat voient en Albert Préjean "un des pires Maigret qu'on ait vus, il est vrai dans deux des pires adaptations adaptations qui en aient été faites"(op. cit. p. 451-452). Jean-Pierre Berthin-Maghit est moins sévère. Evoquant Picpus, il écrit : "Cette intrigue policière de la Continental Films reprend tous les ingrédients des films à la française. La galerie de personnages secondaires étoffe un peu une énigme tarabiscotée et conventionnelle"(Guide des films, sous la direction de Jean Tulard). Jean Tulard estime que Cécile est morte "n'est pas sans qualités mais inférieur à Signé Picpus"(op.cit.). Quant aux Caves du Majestic, Jean-Pierre Berthin-Maghit en parle simplement comme "une des nombreuses adaptations de Simenon tournées sous l'Occupation" mais considère néanmoins "qu'ici l'enquête policière s'enrichit d'une préoccupation sociale" quant à la question du sens de la paternité (op. cit.).
C'est à Noël Burch et Geneviève Sellier que l'on doit un examen plus attentif des trois films concernés (C'est ainsi qu'il relèvent l'importance toute particulière du personnage de Lucas interprété par Gabriello : "Gabriello, qu'on peut sans doute qualifier pendant cette période d'acteur zazou, contamine les très sérieuses adaptations de Simenon faites par la Continental en créant dans le personnage de l'assistant de Maigret une figure d'idiot bonhomme et bafouilleur qui annonce le "Béru" de San-Antonio"(La drôle de guerre des sexes du cinéma français. 1930-1956, p. 139), mais surtout consacrent des développements essentiels sur le troisième volet de ce qui peut être considéré comme une trilogie, Les Caves du Majestic (op.cit. p. 165-168).
Ce bref panorama de la critique contemporaine demeure néanmoins sévère. A tort. On proposera à cela une explication : il est manifeste que si le point de départ retenu pour l'appréciation de ses trois films est l'exigence d'une adaptation fidèle des romans homonymes de Georges Simenon et, plus synthétiquement, d'une approche cohérente de l'oeuvre de celui-ci comme romancier (caractérisation des personnages, climat de l'enquête, etc.) alors, sans aucun doute, le résultat cinématographique est très éloigné de l'oeuvre littéraire. Il en est même une antithèse.
Albert Préjean ne s'inscrit aucunement dans la généalogie des Pierre Renoir, Harry Baur et Jean Gabin (NB : mais des critiques s'étaient déjà élevées sur l'interprétation de Jean Tarride, et, plus tard, de Charles Laughton (The Man of the Eiffel Tower, 1943), de Michel Simon (Brelan d'as, 1952) et de Maurice Manson (Maigret dirige l'enquête, 1954) sans oublier Heinz Rühmann (Maigret und sein grösster Fall, 1966) et Gino Cervi (Le Commissaire Maigret à Pigalle, 1967).
En définitive, dans les souvenirs des cinéphiles, la seule trilogie réussie demeure bien celle réalisée entre 1957 et 1963 avec Jean Gabin (Maigret tend un piège, 1957, Maigret et l'Affaire Saint-Fiacre, 1959, Maigret voit rouge, 1963). Par la suite, à la télévision cette fois, Jean Richard recevra un accueil enthousiaste du public dans le rôle de Maigret tout comme plus récemment Bruno Cremer. En Italie, Gino Cervi sera également très apprécié du public italien dans une série d'épisodes de téléfilms tirés des romans de Georges Simenon (dont entre autres, Signé Picpus en 1965).
On se propose ici de revisiter cette trilogie Maigret de la Continental Films en en étudiant le premier opus.
Le roman : " Signé Picpus " de Georges Simenon (1941)
Le temps de l'histoire
L'histoire racontée trouve ses prémisses vingt-cinq ans auparavant. Octave Le Cloaguen, fils aîné d'une famille très modeste, parvint avec l'aide de ses parents à devenir médecin de marine. Durant une traversée Octave Le Cloaguen a été confronté à une épidémie de fièvre jaune. Il fit alors preuve d'un certain brio et pu sauver de nombreux passagers dont la fille d'un Argentin très fortuné. Celui-ci, pour le remercier, constitua sur sa tête une rente annuelle viagère de 200.000 francs qui chaque année lui était remise en main propre par un avoué de Saint-Raphaël, Maître Larignan. Octave s'était ensuite marié avec une certaine Antoinette avec qui il avait eu une fille, Gisèle. Durant plusieurs années le couple vécut à Cannes dans une aisance financière certaine grâce à la fameuse rente même si Antoinette Le Cloaguen, très grippe-sou aurait préféré thésauriser au fur et à mesure cette manne providentielle. Dans des circonstances qui demeurèrent jamais élucidées survint alors le décès d'Octave. Antoinette Le Cloaguen et sa fille Gisèle imaginèrent alors une invraisemblable substitution d'identité dans le but de camoufler le vrai décès d'Octave afin de continuer à percevoir la rente viagère. Le nouveau vrai/faux Octave fut choisi en la personne de Picard, un étrange vagabond qui avait été remarqué traînant sa vie dans les rues de Cannes et qui ressemblait étonnamment à son mari.
L'occasion était trop belle de conserver la rente en dissimulant la mort d'Octave et en faisant disparaître le corps de celui-ci enterré à l'insu de tous dans la cave de la villa. Il n'y avait plus qu'à quitter au plus vite Cannes où Octave Le Cloaguen était trop connu pour s'installer à Paris. Il fallait aussi se fâcher définitivement avec la soeur d'Octave, Catherine Le Cloguen, pour qu'elle n'ait plus envie de revoir son frère et apprendre à Picard le rôle d'Octave. Le silence de Picard, un simple d'esprit sous influence, ne posait guère de soucis mais, par sécurité, Madame Le Cloaguen décida de le garder le plus souvent séquestré à Paris dans l'appartement du boulevard des Batignolles, livré au bon vouloir des deux mégères qui désormais thésaurisaient toutes les sommes reçues de Maître Larignan. Néanmoins, pour éviter que le subterfuge soit découvert lors de la signature des reçus, Madame Le Cloaguen contraignit Picard à se couper la première phalange de l'index droit afin de rendre confuse son écriture. La vie de Picard redevint une vie de miséreux soumis, toujours vêtu d'un pardessus miteux. Ses seules libertés consistaient à pouvoir errer sans le sou dans Paris. Le subterfuge fonctionna sans anicroche durant des années.
Mais ce qu'ignorait Antoinette Le Cloaguen, c'est que Picard avait eu une fille d'un lointain mariage, Marie, qu'il avait fini par retrouver par hasard à Paris. Celle-ci avait d'abord gagné sa vie comme "petite main" puis avait tenté sa chance comme mannequin avant de fonder elle-même une maison de couture. Mais très vite les affaires tournèrent mal et Marie Picard se retrouva sans le sou. Par l'intermédiaire d'un petit malfrat dénommé "Justin de Toulon", Marie Picard fit la connaissance de Monsieur Blaise qui, sous une apparence d' homme très respectable, cachait une activité de maître chanteur. Monsieur Blaise installa Marie Picard dans un appartement au 67 bis rue Caulaincourt. Elle dut se faire désormais appeler "Mademoiselle Jeanne" et exercer l'activité de voyante. Il s'agissait bien sûr d'une couverture qui devait lui permettre, au gré des rencontres et des gogos venus la voir pour se faire dire la bonne aventure, de découvrir des petites histoires compromettantes susceptibles de donner lieu à chantage. Les informations ainsi obtenues étaient transmises à Monsieur Blaise par l'intermédiaire de Justin, l'homme de main, qui venait rendre visite à Marie Picard une ou deux fois par semaine. Au volant de son cabriolet vert Justin ne passait d'ailleurs pas inaperçu et Emma, une brave fille travaillant depuis peu dans une crémerie rue Caulaincourt, n'avait d'yeux que pour lui. Picard venait aussi rendre visite de temps en temps à sa fille Marie. Le hasard fit que Justin reconnut un jour en lui ce vagabond qu'il croisait naguère à Cannes. Ces interrogations furent très vite confirmées par "Mademoiselle Jeanne" qui lui raconta alors l'incroyable histoire que vivait son père chez Les Cloaguen.
Monsieur Blaise, qui a son domicile rue Notre-Dame de Lorette, avait installé son quartier général incognito à Morsang, sur les bords de Seine, dans une auberge dénommée "Le Beau pigeon" et qui est tenue par Madame Roy. Marie Picard venait parfois passer ses vacances dans cette auberge. Madame Roy ne semble pas impliquée dans les affaires de Monsieur Blaise.
Joseph Mascouvin, un gosse de l'Assistance publique, a été adopté par les Janiveau, une famille de braves gens qui pensaient ne plus pouvoir avoir d'enfant. Ce ne fut pas le cas puisque naquit par la suite Berthe qui est ainsi devenue la demi-soeur de Joseph. Au décès de leurs parents c'est Joseph qui s'est occupé de Berthe. Lorsque celle-ci a atteint l'âge de 18 ans, Joseph a même trouvé les fonds nécessaires pour un petit appartement coquet en location dans le quartier des Ternes. Berthe, aujourd'hui âgée de 23 ans, travaille dans une agence de voyages à la Madeleine. Berthe ne sait pas grand chose de la vie privée de Joseph, apparemment sans aucun reflet. Celui-ci vit seul dans un petit appartement Place des Vosges. Il travaille chez Proud et Drouin, une agence sérieuse ayant pignon sur rue et qui est spécialisée dans les transactions immobilières et boursières. Joseph, timide et renfermé, en pince pour une étrange Comtesse qui anime un petit cercle de bridge privé où on joue des petites sommes. Joseph s'y rend souvent et s'est retrouvé d'ailleurs avec une petite ardoise de 800 francs. Joseph est entré un peu malgré lui dans la bande à Monsieur Blaise sans doute aidé financièrement par celui-ci pour faire face à tous ses engagements financiers.
Monsieur Blaise est en bonnes relations avec le Cabinet Proud et Drouin. En fait, il vient surtout fouiner à la recherche d'informations sur les transactions en cours, les fortunes des clients et rencontrer à cet effet Joseph Mascouvin. Pour ne pas éveiller les soupçons il conclut lui-même de temps en temps des petites affaires par l'intermédiaire de cette agence.
La découverte faite par Justin sur les Le Cloaguen fut immédiatement perçue par Monsieur Blaise comme un magnifique objet de chantage.
Mais Marie Picard comprit très vite que ce chantage risquait de devenir très dangereux pour son pauvre père totalement ignorant et dépassé par tous ces évènements. Elle s'opposa à ce projet auprès du grand patron. Celui-ci considéra alors que Marie devenait elle-même une personne bien embarrassante et qu'il fallait l'éliminer avant qu'elle ne parle à la police. Justin fut chargé de l'assassinat qui devait avoir lieu au domicile très fréquenté de Marie Picard, ceci afin de ne pas trop éveiller les soupçons.
Joseph Mascouvin est pris de panique lorsqu' il apprend que Marie Picard va être assassinée. Il décide de se rendre Quai des Orfèvres après avoir imaginé une invraisemblable histoire pour ne pas se compromettre lui-même. C'est ainsi qu'à la table du Café des Sports, Place de la République, dont il est un habitué, il rédige sur un buvard un pneumatique où il écrit : "Demain, à 5 heures de relevée, je tuerai la voyante, signé Picpus". Joseph Mascouvin se rend ensuite au Quai des Orfèvres avec le précieux buvard soi-disant trouvé sur une table de café tout en prétextant avoir volé 1000 francs dans la caisse de son employeur, histoire se de faire arrêter et de se retrouver à l'abri d'une possible vengeance de Monsieur Blaise. Maigret le reçoit sans trop croire à son histoire et lui conseille de restituer l'argent prétendument volé et de rentrer chez lui. A tout hasard il fait suivre Mascouvin par Lucas et fait surveiller les voyantes connues sur Paris.
Le temps du roman débute le lendemain, un jeudi, à cinq heures moins trois.
Le temps du roman
Premier chapitre :
Un soir d'été. Maigret est dans la salle de l'immense plan de Paris située au Quai des Orfèvres. Mascouvin, très inquiet, est revenu pour parler au commissaire. Les minutes s'égrènent. A cinq heures huit, on annonce le décès de Mlle Jeanne rue Caulaincourt. Maigret s'y rend aussitôt avec Lucas et Mascouvin. Ils découvrent le corps de Mlle Jeanne tuée d'un coup de couteau. Ils se renseignent auprès de la concierge et de la personne qui a découvert la victime et a averti la police, Madame Roy. Celle - ci a justifié sa visite par les liens d'amitié qui la liait à Mlle Jeanne (elle venait lui apporter du poisson frais pêché dans la matinée...). En fouillant l'appartement, Maigret découvre derrière la porte de la cuisine fermée à clef, Le Cloaguen. Celui-ci est bien incapable de s'expliquer sur les circonstances de sa présence. Il explique simplement que Mlle Jeanne l'a fait entrer précipitamment dans cette pièce quelques minutes avant cinq heures avant de l'y enfermer à clef. Le Cloaguen décline son identité et son adresse. Il se dit fou. Maigret fait embarquer Mascouvin et Le Cloaguen pour vérification d'identité.
Deuxième chapitre :
Après un premier interrogatoire Quai des Orfèvres, Maigret décide de raccompagner lui-même Le Cloaguen à son domicile. Durant le trajet il constate les mains étranges de celui-ci et la phalange manquante de son index droit. Dans l'appartement du boulevard des Batignolles Maigret est accueilli par Antoinette Le Cloaguen. Il découvre aussi la présence de Gisèle, sa fille. Son attention est tout de suite attirée par l'absence de photographies aux murs ou sur les meubles. Il visite les lieux et l'étrange chambre de Le Cloaguen dont la porte est munie d'un verrou à l'extérieur. De retour au Quai des Orfèvres Maigret est convoqué chez le Grand patron. Il apprend que Mascouvin, entretemps relâché, a défié la surveillance de Lucas chargé de le suivre et s'est jeté par-dessus le parapet du Pont-Neuf. Mascouvin est entre la vie et la mort. Lucas reconnaît aussi ne pas avoir pensé à interroger Madame Roy qui est repartie à Morsang.
Troisième chapitre :
Le lendemain matin, Maigret reçoit la visite de Berthe Janiveau qui lui révèle être la demi-soeur de Mascouvin. Ensemble ils se rendent au domicile de Mascouvin. Durant la conversation Maigret apprend quelques bribes d'informations sur Mascouvin. Maigret se rend ensuite au Café des sports et interroge brièvement le garçon de café. De retour à son bureau Maigret est attendu par une Emma qui veut témoigner. Elle lui révèle l'existence de l'homme au cabriolet vert qui fréquente régulèrement le 67bis rue Caulaincourt. A l'hôpital, Mascouvin paraît sauvé d'affaires. Lucas a pris en filature Le Cloaguen mais sans obtenir le moindre scoop. Le médecin légiste est reçu par Maigret. Lucas se rend chez la Comtesse dont Berthe avait révélé l'existence à Maigret. Mais là encore, bien peu d'indices concernant le crime. C'est Vendredi soir : Maigret ira passer le week-end incognito avec sa femme dans cette fameuse auberge du Beau Pigeon à Morsang.
Quatrième chapitre :
Morsang. Dimanche après-midi. Lucas téléphone à Maigret. Il l'informe qu'il s'est fait semer par Antoinette Le Cloaguen. Pendant ce temps, Monsieur Blaise, qui est arrivé comme d'habitude à l'auberge du Beau Pigeon la veille au soir est parti pêcher à la ligne sans se douter de la présence de Maigret. En fait, cette partie de pêche était un alibi pour disparaître quelques heures. Maigret s'en rend compte après-coup car le résultat de la pêche de Monsieur Blaise est pour le moins curieux : les brochets sont intacts, pas une égratignure ! Maigret discute avec Madame Roy qui ne laisse filtrer les informations qu'au compte-gouttes s'agissant des allées et venues respectives de Mlle Jeanne et de Monsieur Blaise. A l'insu de Maigret, Monsieur Blaise quitte précipitamment l'auberge dès qu'il apprend l'identité de ce dernier.
Cinquième chapitre :
Mardi. Quai des Orfèvres. Maigret a convoqué Le Cloaguen et sa femme Antoinette. Celle-ci doit patienter dans la salle d'attente et c'est Le Cloaguen que Maigret décide d'interroger en premier. Durant plus de trois heures Maigret questionne le vieil homme, en particulier au sujet de la clef de la pièce de la cuisine qu'un témoin l'a vu jeter de la fenêtre ce qui prouvait que Le Cloaguen avait menti et qu'il n'avait pas été enfermé à clef par Mademoiselle Jeanne mais qu'il s'y était au contraire enfermé lui-même. Du coup son alibi tombait. Maigret tente alors de savoir si Le Cloaguen est le meurtrier quoique lui-même n'y croit pas vraiment. Le Cloaguen résiste étonnamment bien aux différents pièges de Maigret. Celui-ci finit par faire entrer Antoinette Le Cloaguen. Mais il décide en définitive de ne pas la questionner, surtout pas en particulier sur ses activités de la veille. Antoinette Le Cloaguen repart furieuse. Le directeur de la PJ convoque Maigret. Il a reçu une lettre de Monsieur Blaise qui s'estime offusqué d'avoir été ainsi surveillé incognito par Maigret durant le week-end puis durant toute la journée de lundi. Pourtant dans la tête de Maigret, le puzzle commence à s'assembler.
Sixième chapitre :
Maigret se rend personnellement au cercle de jeu de la Comtesse. Sans résultat. Maigret retourne au Café des Sports et là, soudain, il a une illumination : en face de lui, une affiche au mur qui fait de la publicité pour "Les Déménageurs Associés, 101 rue Picpus".Voilà d'où Mascouvin tenait son inspiration. Maigret se rend à l'agence Proud et Drouin. Il découvre que Mascouvin n'avait pas pu voler 1000 francs dans la caisse pour la simple raison que le Cabinet Proud et Drouin n'effectue aucune opération en cash. De retour au Quai des Orfèvres Maigret a un rendez-vous avec le juge d'instruction. Celui-ci lui annonce deux initiatives : il a ordonné une enquête à Saint-Raphaël sur les Le Cloaguen et il a décidé de faire expertiser Le Cloaguen ce jour par deux médecins psychiatres. Une lettre recommandée lui a été adressée la veille l'informant de la visite ainsi prévue. Maigret décide de rencontrer avant Berthe Janiveau. Il déjeune avec elle puis va visiter son appartement. Maigret se rend ensuite boulevard des Batignolles où doit avoir lieu l'expertise. Mais Le Cloaguen est justement absent. Antoinette Le Cloaguen reconnaît avoir reçu l'enveloppe contenant la convocation mais affirme ne pas avoir lu la lettre qui s'y trouvait et qui a disparu. Mine déconfite du juge d'instruction.
Septième chapitre :
Maigret a un face-à-face un peu tendu avec le juge d'instruction. Où se trouve Le Cloaguen dont on est sans nouvelles ? Le juge d'instruction exige que l'on diffuse son signalement comme étant un homme dangereux. Maigret laisse faire. Il a l'intime conviction qu'en fait toute la trame de l'histoire se situe à Saint-Raphaël et non à Paris. Maigret décide d'appeler Maître Larignan. Il parvient à arracher à celui-ci des informations décisives sur les Le Cloaguen et quant à la manière dont les sommes étaient remises depuis dix ans à Le Cloaguen. Il le prévient qu'un inspecteur prendra contact avec lui pour se rendre dans l'ancienne villa des Le Cloaguen pour rechercher si le véritable Octave Le Cloaguen n'aurait pas été naguère enterré clandestinement à cet endroit. Et puis Maigret a soudain une autre idée. Il retourne boulevard des Batignolles et demande à la concierge si l'appartement des Le Cloaguen dispose de chambres de bonnes. La réponse est affirmative. Il se rend sous les combles et là, il découvre dans une des deux pièces Le Cloaguen qui s'y terrait.
Huitième chapitre :
Le lendemain. Tout le monde se retrouve dans l'appartement des Le Cloaguen. Maigret a même fait mander le juge d'instruction. Maigret lui s'est absenté pour foncer à un rendez-vous. Lorqu'il revient il est accompagné de Catherine Le Cloaguen, la soeur d'Octave, qu'on a pu faire venir illico presto de Saint-Raphaël. A la vue du faux Le Cloaguen, Catherine consacre la supercherie. Maigret se lance dans la démonstration. Toute l'histoire de la substitution d'identité est révélée. Mais quid du meurtre de Mademoiselle Jeanne ? Quel rapport avec l'histoire Le Cloaguen? Et là Maigret assène à Antoinette Le Cloaguen la question fatidique : qu'a-t-elle fait ce fâmeux dimanche après-midi pendant que Monsieur Blaise faisait croire qu'il pêchait le brochet ? Pourquoi a-t-elle retiré la veille 200.000 francs de son compte joint ? Antoinette refuse de répondre. Maigret la fait conduire dans son bureau du Quai des Orfèvres mais sans avoir encore toutes les réponses.
Neuvième chapitre :
Maigret part dîner avec Le Cloaguen. Celui-ci se raconte enfin. En pleine nuit, Maigret retourne rue Caulaincourt. Il veut parler à Emma. Celle-ci s'habille en toute hâte et accepte de suivre Maigret. En brave fille, Emma se fait piéger en reconnaissant Justin sur une des photos qu'on lui présente. Elle est catastrophée d'avoir bien malgré elle confondu celui dont elle est amoureuse. Peu importe. C'est bien lui qu'elle a vu monter à cinq heures chez Mademoiselle Jeanne. Maigret fait reconduire Emma. Le signalement de Justin est envoyé partout, y compris bien sûr sur la Côte d'Azur.
Dixième chapitre :
Le lendemain matin. On apprend que Justin a été arrêté à Nice. Maigret, lui, est parti à l'aube en taxi à Morsang. Il interroge, il questionne les gens du coin en leur montrant les photos de Justin et de Monsieur Blaise. Le puzzle s'assemble enfin. De retour à Paris c'est la démonstration finale devant tous les acteurs du drame que Maigret a fait entre-temps convoquer dans son bureau. Tout aurait été si simple si Mascouvin avait tout dit dès le début...
Epilogue : Maigret se rend au domicile de cette fameuse héritière argentine sauvée naguère de la fièvre jaune et dont on a retrouvé la trace. Il l'informe de l'escroquerie dont elle a été victime. Celle-ci s'amuse de l'affaire d'autant qu'elle ne se rappelait même plus de l'existence de cette rente... Maigret rentre chez lui et se dit à lui-même : "Trop bêtes, les gens sont trop bêtes...".
* * * * *
L'adaptation du roman Signé Picpus par Jean-Paul Le Chanois
COMPARAISON DES PRINCIPAUX PERSONNAGES DU ROMAN ET DU FILM
ROMAN * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * FILM ET ROMAN * * * * * * * * * * * * * * *FILM SEULEMENT
Le commissaire Maigret : Albert Préjean
Lucas : Gabriello
Le directeur de la P.J. : Antoine Balpêtré
Le juge d'instruction
Le commissaire Amadieu : Henri Vibert
Les deux médecins experts psychiatres
Le Docteur Pierre : Palau
Honoré Mascouvin : Jean Tissier
Mlle Berthe : Juliette Faber
Le Cloaguen, alias Emile Picard : Delmont
Jeanne Bertaud, alias Marie Picard : Maximilienne
Mme Le Cloaguen : Colette Regis
Gisèle Le Cloaguen
Catherine Le Cloaguen : Gabrielle Fontan
La bonne des Le Cloaguen : Héléna Manson
L'Avoué Maître Laignan, alias Laristan : Guillaume de Sax
Monsieur Blaise
Justin
Emma
Arno de Bedarieu : Noël Roquevert
Agence Proud et Drouin
Destac le clerc : Jean Dasté
Madame Roy
La Comtesse
Les modifications apportées au récit
Jean-Paul Le Chanois choisit de concentrer les deux récits en un et de simplifier l'origine de l'intrigue. Les personnages de Monsieur Blaise et de Justin disparaissent. Le maître du jeu est désormais Maître Laignan (et non plus Laristan comme dans le roman), l'avoué de Saint-Raphaël. De fait, Laignan est à la fois l'instigateur de la substitution d'identité et le parrain de la petite bande de malfrats.
Son grand ami Bouffartigues devient l'ancien amant d'Antoinette Le Cloaguen.
Le scénario demeure évasif sur les circonstances de la mort d'Octave Le Cloaguen. Mais il est patent que Bouffartigues verra d'un fort mauvais oeil l'initiative de Jeanne Dumont de tout révéler à la police. Autre indice essentiel, l'assassin de la fausse Jeanne Dumont sera le fait d'un tireur émérite. Or, précisément, Bouffartigues est une fine mouche : on peut donc imaginer que Bouffartigues et Laignan ont agi de concert, Bouffartigues agissant comme meurtrier sur les instigations de Laignan (Justin ayant disparu du scénario, on voit mal qui serait le meurtrier qui, par hypothèse, ne connaît pas sa victime, ce qui exclut Laignan). Ce qui justifierait le surprenant accident de tir-à-l'arc imputable à Bouffartigues et dont Maigret devait être la victime.
La fille des Le Cloaguen, Gisèle, disparaît également du scénario. Elle est remplacée dans l'appartement du Boulevard des Batignolles par le personnage de la bonne (ce qui nuit un peu avec la cohérence du récit, l'avarice d'Antoinette Le Cloaguen se mariant fort mal avec l'entretien d'une bonne qui, de plus, aurait pu devenir un témoin gênant). Disparaît également du scénario Emma la crémière, le témoin de la rue Caulaincourt, dont la fonction dans le roman était de placer Maigret sur la voie de Justin.
La situation d'Honoré Mascouvin et de Berthe évolue également. Berthe demeure la demi-soeur d'Honoré mais devient la secrétaire de l'agence spécialisée non plus dans les transactions immobilières mais dans des opérations d'affaires un peu plus troubles, une agence de détective privé en quelque sorte. Tous les deux sont impliqués directement dans les affaires de Laignan qui dirige à Paris cette agence, utilisant comme prête-nom le discret Honoré Mascouvin. Le personnage de Berthe est ainsi profondément modifié : elle devient une fille futée, prête à l'action et charmeuse. Capable de jouer un double jeu au point d'abuser un moment Maigret lui-même dans le déroulement du récit.
Exit l'auberge du "Beau Pigeon", la Seine à Morsang, Madame Roy et Madame Maigret. Les lieux de l'action dans Paris changent : voici la rue Picpus (nouveau domicile de Mademoiselle Jeanne), la rue Greneta vers Réaumur-Sébastopol (domicile de Mascouvin), la rue Biot près de la Place Clichy (lieu de travail de Mascouvin). Exit aussi le salon de la Comtesse, les chambres de bonne de l'appartement Le Cloaguen, le domicile de la demi-soeur d'Honoré Mascouvin, la crémerie où travaille Emma, l'appartement d'Honoré Mascouvin. En revanche, Jean-Paul Le Chanois invente l'appartement de la rue Durantin, l'Office d'Avoué à Saint-Raphaël, le café où Emile a ses habitudes, la buvette de la gare de Lyon, le train.
Un nouveau personnage apparaît. Une sorte de Tintin passif toujours là au bon moment pour suivre au plus près l'évolution de l'enquête. Il s'agit d'un auteur de romans policiers en mal d'inspiration, Arno de Bédarieu, qui écrit sous un pseudonyme et qui habite le même immeuble que Jeanne Dumont. Il vient très régulièrement rendre visite à celle-ci pour recueillir moults renseignements qu'il exploitera ensuite dans son travail d'écrivain de romans policiers. L'ironie est manifeste.
Les circonstances de l'assassinat de Marie Picard, alias Mademoiselle Jeanne, sont rendues (par plaisir ?) encore plus complexes. Elles en deviennent même délirantes, bien plus proches de la littérature d'un Gaston Leroux que de celle de Georges Simenon. Que l'on en juge.
La veille du jour où débute le récit filmique, Mademoiselle Jeanne déménage de la rue Durantin (NB : tous les noms de rue sont modifiés dans le film exceptée l'adresse des Le Cloaguen, Boulevard des Batignolles). A 11 heures du matin elle laisse les déménageurs achever leur travail et se dirige vers son nouveau domicile rue Picpus (tiens, tiens...). Les déménageurs eux-mêmes vont déjeuner vers midi. Le tueur dont la mission est d'assassiner Marie Picard à la demande de Laignan (probablement Bouffartigues), s'introduit dans l'appartement rue Durantin et se cache. Au même moment, par un bien fâcheux hasard, arrive une jeune femme travaillant dans une agence immobilière et qui s'enquiert au sujet de l'appartement qui semble se libérer. L'assassin la prend pour Mademoiselle Jeanne et la tue. Il place son corps dans l'armoire encore en place et ferme celle-ci à clef. Les déménageurs reviennent de la pause-déjeuner, achèvent leur travail et trimballent ainsi l'armoire avec le corps de la victime jusqu'au nouveau domicile de Marie Picard, alias Mademoiselle Jeanne, rue Picpus. Lorsque celle-ci parvient à faire ouvrir l'armoire, on découvre le cadavre. Celui-ci ne peut être identifié car cette femme n'avait plus de papiers d'identité sur elle (le scénario nous explique que son sac à mains venait de lui être volé à la station de métro Lamarck-Caulaincourt : décidément ce n'était pas son jour de chance !) L'inspecteur Amadieu (qui ne figure pas dans ce roman de Georges Simenon) se rend immédiatement sur les lieux. Amadieu est le type du flic très primaire, adepte des pistes limpides et des passages à tabac. Selon lui, le coupable est soit Mademoiselle Jeanne, soit les déménageurs. Lucas flaire l'énigme idéale pour Maigret qui pour l'heure est en vacances incognito sur les bords de Seine, dans une petite auberge dénommée "Au pêcheur tranquille" (tiens, tiens, bis). La presse a bien sûr eu vent de l'incroyable histoire. Dans tous les journaux on s'interroge : quel est le mystère Picpus ?
Structure et composantes thématiques du récit filmique
Le récit filmique comprend un prologue et un épilogue dont l'action est par un effet de miroir située à l'auberge du "Pêcheur tranquille". Maigret est "fatigué", il aimerait bien qu'on lui "fiche la paix". A la fin du film, l'enquête bouclée, Maigret, accompagné désormais de Lucas, se retrouvera sur les mêmes chaises longues, inactifs, désabusés sans doute. Cette mise en représentation n'est pas dénuée de sens. Les personnages côtoyés par Maigret tout au long du film n'inciteront guère ce dernier à s'investir plus avant (traduction possible : la France rencontrée durant le film mérite-t-elle vraiment un quelconque investissement? Sous-texte : admission de l'occupation étrangère ou bien certain écoeurement devant la réalité sociale du moment qui inciterait à ne se mêler de rien ? Dans les deux hypothèses il s'agirait néanmoins d'un éloge de la passivité).
La première partie du film se déroule sur un espace temps très réduit : quelques heures. Nous sommes le lendemain de la survenance du premier crime découvert rue Durantin. Maigret est de retour à Paris avec Lucas. Sa motivation première est de contrer Amadieu et ses méthodes. La thématique fondamentale des romans de Maigret est respectée : l'intuition et la compréhension de la part d'humanité en chacun de nous face à l'aveuglement de l'autorité (Le Directeur de la PJ : "Chacun ses méthodes ! Celles de Maigret sont fantaisistes mais elles sont bonnes. Celles d'Amadieu ont fait leur preuve ! Nous ne faisons pas la police avec des enfants de choeur !").
Et déjà un mode de fonctionnement interne du récit. Des fondamentaux que l'on retrouvera dans Cécile est morte, un peu moins dans Les Caves du Majestic : l'inoubliable "Im...pressionnant !" répété à l'envie par Gabriello (5 fois en 15 minutes au début du film), les cinq étages qu'il faut à chaque fois monter à pied (l'idée est de Simenon mais figure dans Cécile est morte, non dans Signé Picpus ), la manie de Maigret de dessiner sur les tables et la réprimande des garçons de café ("- Vous seriez aimable de ne pas dessiner sur les tables! Ca ne s'efface pas! "). Ce qui ne s'efface pas c'est ce qui laisse des traces : méfiez vous de tous! Le dénonciateur dénoncé ou bien, selon, le mal pensant repéré. C'est aussi l'idée du buvard et de son empreinte. Allusion à la délation, aux lettres anonymes. N'oublions pas que de nombreuses familles juives (un point de détail : Maigret fait justement lire ce buvard par un de ses adjoints, un étrange bonhomme que ce Monsieur Goujon à la barbiche si connotée en ces temps de grande exposition au cinéma Rex, qui, alors qu'on lui demande d'examiner dans la glace la trace écrite sur le buvard, demande ironiquement à Maigret : "- Vous voulez que j'm'admire? ") étaient dénoncées de cette manière sans vergogne par de braves gens bien entendu... Le Corbeau d' Henri-Georges Clouzot (produit également par La Continental Films) est systématiquement cité comme film princeps dénonçant la pratique des lettres anonymes mais la très bonne idée de Jean-Paul Le Chanois pourrait fort bien constituer un intéressant précédent en la matière.
Et l'auguste Lucas, le génial Gabriello... Zazou, pas zazou ? Mais faut-il nécessairement classer ce personnage si remarquablement créé ? Gabriello nous offre un récital. Son côté bonhomme, son invraisemblable travail de la voix (bafouillement et très haut débit de paroles jamais égalé), ses blagues ("- L'assassin avait dû promettre à sa victime de la mettre dans ses meubles !"), ses lamentables intuitions ("- On a oublié de lui demander si sa montre était à l'heure !") ... Gabriello vole la vedette du film à Albert Préjean dont les bons mots (impensables d'ailleurs dans la bouche du personnage de Maigret dans les romans de Simenon), semblent à la comparaison un peu fabriqués (par exemple, Maigret à un de ses adjoints un peu chauve : "- Attention, tu vas finir dans la Police dégarnie").
La voix des acteurs. Une des très grandes richesses du cinéma français de cette époque. Ici : Albert Préjean avec sa tonalité assez aiguë de titi parisien, Gabriello déjà cité, Jean Tissier, lui aussi travaillant dans le registre aigü, le ton hésitant, la phrase jamais vraiment accomplie, et Noël Roquevert, au phrasé sec comme un sarment de vigne, incisif, presque vindicatif, prenant à contre-pied quiconque s'avance sur le terrain de l'échange verbal (Maigret : "- Vous écoutiez derrière la porte ?" Arno de Bédarieu : "- Non ! J'entendais ! "). Jean Tissier, Noël Roquevert, L'assassin habite au 21 n'est pas si loin dans les esprits : seuls absents, Pierre Larquey, Pierre Fresnay et Suzy Delair (d'autres voix encore formidablement caractérisées).
Cette première partie du film est constituée d'un entrelacs de modes de représentation. S'agit-il d'un film policier, d'une fantaisie policière sur fond grand'guignolesque (cela sera encore plus frappant dans Cécile est morte avec la décapitation inventée de toutes pièces dirons-nous par Jean-Paul Le Chanois) ? Extravagances, pseudo argumentaires rationnels (la reconstitution du crime par Maigret...), jeu de l'absurde (le témoin de l'immeuble d'en face abattu dans la foulée par l'assassin de la vraie/fausse Mademoiselle Jeanne, qui était en fait aveugle), farce (Maigret se prétendant représentant en bretelles), on peut comprendre que les gardiens du sanctuaire Maigret version Simenon aient été désorientés longtemps encore après la première projection du film.
Car voici qu'approche la farandole des personnages secondaires sans lien ou presque avec l'intrigue principale. C'est tout d'abord le jeune couple de fiancés à la recherche d'un logement confortable et qui fait irruption dans l'appartement de la rue Durantin dès le lendemain du crime et alors même que Maigret et Lucas s'y trouvent encore pour l'enquête. Une jeune femme très décidée et déjà maîtresse du foyer comparée à l'attitude de jeune puceau de son futur mari. Bien curieuse scène si on la replace dans le contexte du début de l'année 1942. Beaucoup de logements devenaient vacants en effet et l'on sait pourquoi : les rafles devenaient de plus en plus fréquentes. Les concierges devenaient d'excellentes indicatrices. Celle de la rue Durantin n'oppose d'ailleurs guère de résistance pour s'épancher, surtout si l'interlocuteur semble déjà avoir quelques renseignements sur la vie privée de cette brave femme.
Et voici l'illuminée de service, la zélote, rencontrée par Maigret dans la cour du 67 de la rue Durantin ("- Pourquoi chercher la vérité chez les voyantes ? La vérité elle est en vous et c'est à travers Zarathoustra que vous la trouverez..."). Inconscience et dinguerie. Joli tableau d'une France pas si troublée que cela par les tournures de la politique vichyste. Mais n'oublions pas le cycliste de Paris-soir qui a traversé Paris en 10 secondes. Cette fois, Maigret s'implique : on discute de jantes de vélo, de nouveaux guidons... et du risque de fauche dans la cour du Quai des Orfèvres. Un peu plus tard même le méfiant Honoré Marcousin est confondu par la bêtise du garçon de café à l'accent de Marseille qui rêvait d'une carrière de détective avant de rencontrer la belle Marquita qui le laissa ensuite tomber voici bien longtemps. Un garçon de café bien compréhensif : il acquiesce bien volontiers à toutes les réponses formulées en même temps que les questions. Passivité, attitude moutonnière, et un bon esprit de délation l'air de ne pas y toucher : pas d'ennuis, surtout pas d'ennuis.
Mais l'enquête dans tout cela ? Résumons. Deux crimes ont eu lieu la veille, deux crimes totalement gratuits en définitive. Le whodunit ? Qui a tué ? Qui a été tué ? Les mobiles des crimes ? Et ce fameux sac à mains que les flics n'ont pas retrouvé près du corps de la femme alors que, c'est bien connu, "une femme a toujours un sac à mains" (dixit Lucas alias Gabriello). Lucas part aux objets trouvés. Rien de tout cela dans le roman de Georges Simenon bien évidemment.
Malgré toute l'ingéniosité d'Honoré Mascouvin, Maigret patauge alors que "la voyante", la véritable Mademoiselle Jeanne va être assassinée "à cinq heures de relevée", Laignan ne risquant pas cette fois de se tromper sur l'identité de la victime. Quant à Mademoiselle Jeanne, Maigret arrive trop tard. Mais nous revoici enfin dans le roman, dans les toutes premières pages du chapitre premier... Le récit peut reprendre un cours un peu plus respectueux du texte littéraire.
La composition d'Edouard Delmont dans le rôle de Le Cloaguen a été peu remarquée par la critique. Marseillais de naissance, Edouard Delmont traverse le cinéma français des années 30 à 50, multipliant les seconds rôles. Qui ne se souvient de ses compositions dans La femme du boulanger, Regain, Adieu Leonard, Le Val d'Enfer, ou La Fiancée des ténèbres ? Le voici ici en vieillard fatigué, détruit ("- Dans les villes on broie les cerveaux pour en faire des fous") retrouvant un peu vie dans un café au milieu de ses congénères de la génération d'avant 14-18, en se réjouissant infantilement de l'obtention (au marché noir bien sûr) de cigarettes, de sucre "et même de chocolat !". Avant que le silence n'accompagne soudainement le passage fantômatique d'un corbillard au-dehors. Etrange séquence où les jeux de lumière, les gros plans sur les faciès, nous renvoient dans quelque bouge enfumé comme ceux fréquemment rencontrés dans le cinéma d'antan, d'avant "cette époque que l'on aime tant", dixit Laignan au banquet de la société de tir du Dernier des Mohicans.
Oui, car il s'est passé pas mal d'évènements depuis la découverte de Mademoiselle Jeanne. Celle-ci a livré en vain à Maigret un indice avant de tomber dans le coma. Maigret a découvert dans la cuisine Le Cloaguen et l'a reconduit à son domicile pour y faire la connaissance de Madame Le Cloaguen, mais aussi de Laignan venu aux nouvelles (encore une facilité d'écriture du scénario). Honoré Mascousin est retrouvé mort à l'Arsenal. Mademoiselle Jeanne décède. Le Cloaguen, au lieu d'être interrogé des heures durant dans le bureau de Maigret, joue aux cartes avec Lucas. Maigret lui apprend que sa fille vient de mourir et l'incite à se venger de l'assassin de sa fille, persuadé que Le Cloaguen connaît son identité (nous sommes fort loin du roman). Il lui donne même un peu d'argent pour qu'il puisse agir (cette idée est bien de Georges Simenon mais on la trouve dans Cécile est morte, non dans Signé Picpus). Bref, l'histoire est racontée sans réel souci de rigueur.
Le film poursuit ses oscillations : tout cela est-il vraiment bien sérieux? Certes le directeur de la PJ (Antoine Balpêtré) ne cesse de vociférer, de prendre des allures de Raimu en colère. Mais Lucas est tout occupé aux objets trouvés à fabriquer une magnifique découpe de cocottes en papier, Maigret se casse superbement la figure sur le parquet ciré de l'appartement des Batignolles, le voleur du sac à mains du métro Lamarck vient spontanément rapporter l'objet volé, histoire "d'affranchir" le flic (l'idée est là encore de Georges Simenon mais apparaît dans Cécile est morte), Berthe s'approprie la célèbre "intuition" de Maigret qui s'avoue "impressionné"... Confusion des genres, confusion des personnages. A la flicaille de débrouiller l'affaire (Berthe à Maigret : "- Faites votre métier ! Moi je ne suis pas flic !").
Une nuit passée dans un train, et nous voici à l'autre bout de la France. D'abord dans l'étude de Maître Laignan où l'on entre par la fenêtre puis au Grand Hôtel durant le gala de tirs à l'arc, l'occasion de montrer quelques donzelles sur tapis rouge. Maigret se retrouve affublé d'une coiffure sioux et manque alors de se faire occire par une flèche tirée par Bouffartigues. Reste la séquence finale, un peu gothique, dans la cave de l'ancienne villa Le Cloaguen. La réunion des principaux protagonistes, le coup de feu fatal au moment où Le Cloaguen allait répondre à la question "Et le coupable est...", la bagarre qui s'ensuit entre Maigret et Laignan (sans doute, Albert Préjean avait-il besoin d'un peu d'action à force d'être resté statique durant tout le film), et, dernier coup de théâtre, l'arrivée inopinée d'Arno de Bédarieu, "l'auteur à la manque", dixit Maigret lui-même).
Picpus de Richard Pottier est un film résolument parodique, n'en déplaise aux gardiens du temple. Mais le roman choisi n'était-il pas déjà un véritable tour de force pour maintenir coûte que coûte un principe de logique déductive alors même que l'histoire concoctée par Georges Simenon était en soi invraisemblable. Avec le scénario de Jean-Paul Le Chanois, on passe de l'invraisemblable au délirant. Le burlesque de L'assassin habite au 21 pousuit sa route. Forme d'écriture qui permet l'émergence de zones d'ombre et de lumière en magnifiant l'absurdité pour mieux stigmatiser une certaine société française en pleine décadence.
De là toute l'ambiguïté du film. La Continental Films pouvait se satisfaire d'une réalisation stigmatisant une France honteuse d'exister : ce Le Cloaguen qui accepte aussi longtemps sa condition d'être résigné, ces notables masquant leurs turpitudes sous des apparences respectables, toute cette faune inconsistante à la cervelle broyée... Mais ce serait oublier Lucas. Ce serait oublier aussi cette très belle séquence de l'immense plan de Paris où s'égrénait de minute en minute devant un Maigret impuissant, chaque disparition, chaque mort, chaque arrestation. Ce serait oublier encore le visage anxieux d'Honoré Mascouvin conscient de l'issue fatale de son action qui visait simplement à sauver la vie d'une autre.
Philippe Chiffaut-Moliard (copyright 2005)