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Bonnes feuilles : la parole aux spécialistes
L'objectif de ce chapitre est de proposer quelques extraits de textes publiés au gré des publications et parfois peu accessibles, relatifs au cinéma français des années trente. Les références de ces textes seront bien sûr données afin de permettre au lecteur intéressé d'effectuer un retour à la source.
Dossier n° 1 : Le Cinéma colonial français
COMPTE RENDU DE L'OUVRAGE DE M. ABDELKADER BENALI, Le cinéma colonial au maghreb. L'imaginaire en trompe-l'oeil (Ed. du Cerf, 1998)
De l'image fixe à l'image mouvante (une définition
du cinéma colonial)
L'auteur définit le cinéma colonial non pas comme un mode d'appréhension
d'une réalité objectivement perçue mais comme un mode
d'appropriation de celle-ci.
Dès ses débuts, le cinéma colonial s'est appuyé
sur une imagerie héritée de la littérature et de la peinture
orientaliste du 19e siècle analysée dans sa composante paradoxale,
tout à la fois révélatrice d'un réalisme d'ordre
documentaire et vecteur d'une transformation du paysage maghrébin en
spectacle "dont l'altérité n'est reconnue que par la différence
qui le sépare de son propre monde de référence"
(p. 24). L'exotisme n'est alors autre que "l'élaboration d'un
cadre dans lequel il s'agit de recréer un Autre dans la mesure des
codes perceptifs de l'Occident" (p. 26).
Au cours des années 20, le film colonial s'inscrit dans ce paradoxe
d'ordre esthétique, offrant tout à la fois une approche de type
documentaire dans laquelle les fictions tentent de trouver leur place, et
un engagement, plus profond au fil des années, dans la représentation
du maghrébin comme Autre, qui va de pair avec l'entrée plus
marquée des colonies dans les préoccupations de la métropole.
La thématisation du rapport du Maghreb à la France, elle-même
assimilée à l'Occident, comprend trois composantes essentielles
: l'instauration d'une structure de dualité opposant le Maghreb et
la France, l'appréhension des maghrébins d'un point de vue racial
(par le recours au typage physique et morphologique) et non d'un point de
vue culturel, social ou politique, la religion érigée comme
seul critère déterminant de l'identité maghrébine.
Ces trois composantes ont pour fonction commune la constitution d'un cadre
imaginaire de l'infériorité de l'Autre, celui-ci n'existant
"que parce qu'il est filtré par des codes régulateurs appartenant
au réservoir sémantique français" (p. 39).
Le fonctionnement de ces codes régulateurs conduit à un phénomène
de globalisation (Maghreb = Orient) offrant à la France la place de
porte-parole de tout l'Occident. Cette globalisation, en autorisant par là-même
le cosmopolitisme, prive le spectateur de toute capacité de discernement
identitaire.
La mise en place de cette thématique devient au début des années
30 un acte de politique car le temps presse et à l'approche de bouleversements
pressentis, il importe de renforcer la perception d'un espace colonial inféodé
à la France, la détermination de cet espace nécessitant
dès lors une catégorisation très marquée des personnages
ayant à assumer un rôle concret dans l'oeuvre de fiction. Le
spectateur est ainsi conduit à se "familiariser" avec le
paysage maghrébin qu'il découvre pétri en définitive
de toutes les influences de la civilisation européenne.
Le fait colonial se conçoit alors comme un facteur de proximité,
le cinéma ayant pour fonction de mettre en représentation une
relation de dépendance cristallisée et pensée comme définitive.
Il est à cet égard utile de relever "la proximité
temporelle qui relie l'époque retracée par les intrigues des
films à la date de leur apparition sur les écrans, ce qui témoigne
d'une volonté de ne saisir l'espace maghrébin que dans ses rapports
directs avec les représentants de l'ordre colonial" (p. 40). La
dimension historique est gommée. C'est ainsi que la guerre du Rif (1925-1926)
suivie de l'avancée des troupes françaises dans le Moyen-Atlas
puis dans le Haut-Atlas (en 1933-1934), n'est évoquée qu'au
moyen de vignettes et justifie en revanche l'insertion dans de nombreuses
diégèses du personnage du légionnaire, prototype du héros
colonial. Ainsi, le cinéma colonial se veut un "cinéma
du présent" où la plupart des histoires sont contemporaines
et ancrées dans la réalité du moment.
Le fait colonial envisagé par ailleurs comme un parcours de destinées
individuelles, appréhende la question du couple franco-maghrébin
pour en souligner systématiquement l'échec et exposer "le
seuil de tolérance à ne pas dépasser quant au rapport
à l'indigène" (p. 48). Le film met alors en place une série
de clichés renvoyant au personnage déclassé, ruiné
ou sous le coup d'une déception amoureuse, gagnant l'espace colonial
pour se régénérer. Phénomène réflexif
où l'identité perdue en métropole se regagne à
l'issue d'une quête à connotation patriotique, ou, plus rarement,
mystique.
Ce processus d'aller-retour entre Maghreb et métropole, s'inscrit dans
une zone incertaine entrechoquant Histoire et Imaginaire, et suppose pour
sa compréhension une inscription du déplacement du personnage
héroïque dans une réalité objectivée. C'est
ainsi que nombre de films coloniaux contiennent des séquences "à
caractère documentaire" que l'auteur prend soin de démarquer
de ce que serait une séquence documentaire à vocation exclusivement
anthropologique. Il s'agit en effet d'objectiver faussement la vision du Maghrébin
par le spectateur de métropole et non de vérifier les valeurs
identitaires des différents groupes culturels rencontrés par
les colons.
La "séquence à caractère documentaire" n'est
pas indépendante du récit relaté par la fiction. Elle
présente trois caractères : l'absence de jeu d'acteurs, des
mouvements de caméra rappelant le principe du reportage et l'utilisation
de la voix off qui commente l'image. Ces séquences doivent se comprendre
non pas de manière autonome mais dans une logique "d'interaction
du couple fiction / documentaire" (p. 55) dont le but est la mise en
place historique du phénomène de "pacification" au
sein duquel la fiction prendra place. Pseudo-enquête ethno-anthropologique,
"secrets" que la caméra entend révéler, dévoilement
d'un "savoir" (croire par le voir). Il s'agit en définitive
de créer un espace fictionnel permanent et stable dans lequel les personnages
à vocation identifiante auront à se mouvoir avec l'espoir de
s'en échapper. Dès lors, à l'image du légionnaire
répond un monde dénué de puretés raciales et de
valeurs civilisées, stables et cohérentes. Une société
peuplée de prostituées, d'hommes de la pègre, de policiers
véreux.
Un tel brossage pseudo-documentaire (réalisé au moyen d'un montage
court, de flux excessif d'informations, d'ellipses ou de sauts chronologiques)
a pour finalité de réinsérer la fiction dans un espace
pacifié et dévalorisé. La séquence du sorcier
dans Les Cinq Gentlemen maudits (Julien Duvivier, 1931) constitue un
exemple topique de ce code de représentation, la figure de l'arabe
étant "documentarisée" comme un être maléfique
sans qu'il soit appréhendé par la suite comme un personnage
diégétique. Dans La Croix du sud (André
Hugon, 1931), la séquence documentarisée du mariage de Madeleine
s'autorise même un parallélisme entre les coutumes indigènes
et le comportement des animaux.
"L'utilisation de séquences à caractère documentaire
constitue ainsi l'un des socles formels de l'édifice propagandiste
qui permet la comparaison du Maghrébin à soi, à partir
d'un regard centralisateur" (p. 65). Ces codes régulateurs peuvent
à l'inverse optimiser la présence des Français en rappelant
les prouesses technologiques de la France ou en inscrivant l'arrivée
des troupes françaises comme source légitimante d'un droit à
l'appropriation des terres.
C'est alors que la géographie, la topographie entrent en ligne de compte.
De nombreuses cartes parcourent les films coloniaux. Mais, ces cartes "permettent-elles
de "réaliser" l'espace colonial ou renforcent-elles au contraire
sa dimension onirique?" (p. 67). Par l'analyse du film Princesse Tam
Tam (E.T. Greville, 1935), Abdelkader Benali démontre que le lieu
maghrébin n'existe que "dans un système de représentation
que le Français est le seul à détenir" (p. 72).
L'Orient ainsi cartographié est celui "que les autres peuvent
comprendre, à la mesure des pulsions fantasmatiques qu'ils activent
à son sujet" (p. 75). La carte acquiert une fonction onirique
qui supplante au gré des fictions proposées sa fonction première
scientifique. Elle sert tout à la fois de support à la description
et d'objet générant un désir de possession : "elle
devient le support et la source d'un fantasme qui s'accentue davantage dès
lors qu'il s'avère réalisable pour la personne concernée"
(p. 78). La carte topographique multiplie également les degrés
de l'éloignement et renforce par là-même le caractère
héroïque des exploits de conquête. Elle fonde la mythologie
de l'aventure.
Thématisation ou métaphorisation spatiale
L'appréhension de l'espace dans le "film colonial" obéit
à trois principes directeurs : le fonctionnement du vide, la sanctification
de l'espace colonial par un enracinement dans une culture latine ou mythologique
ayant pour fonction de légitimer historiquement et culturellement la
présence du colon, l'installation du Maghreb (spécialement le
Maroc) dans une dimension historique décalée par rapport à
l'Occident.
La vision du désert, exclusive de tout repère architectural,
peut se concevoir comme le premier signe définissant le territoire
colonial. Qu'il s'agisse du Maroc, de l'Algérie ou de la Tunisie, les
territoires ainsi visualisés sont présentés comme des
contrées perdues et, dans un certain sens, virginales. Le temps et
l'espace sont réunis dans une même approche épistémologique
du vide.
Le vide fonctionne dans les films coloniaux sur des registres aussi bien esthétique
que dramatique, symbolique et politique. Il permet la réintroduction
des couples d'opposition culture/nature, civilisation/sauvagerie. L'absence
de culture préexistante à l'arrivée du colon offre au
"héros français" un espace général d'action.
Sur le plan métaphorique, le vide affecte également la psyché
du héros en mal d'un retour à un espace-temps originel. L'abord
du désert se conçoit alors comme une démarche accomplie
pour regagner une "énergie existentielle et créatrice"
(p. 90). L'auteur vérifie alors cette assertion en étudiant
dans le corpus des films analysés, les déplacements Vide/Plein
selon le sens choisi, le désert se révélant soit comme
"scène théâtrale sur laquelle l'action n'a pas encore
commencé", soit comme vecteur ayant donné sens à
l'invisible.
Mais, plus prosaïquement, le vide est ce qui ne contient rien de perceptible,
qui est sans occupant. Dès lors, loin de constituer un quelconque acte
de spoliation, l'accaparement des terres est présenté comme
un fait culturel, un service rendu à l'humanité et à
la nature, le colon étant celui qui "prend en charge" la
terre (p. 90). Le spectateur est ainsi introduit, accompagné en cela
par le colon, le militaire ou le missionnaire, figures diégétiques,
"dans l'essence propre de l'acte colonial en tant qu'appel plutôt
qu'intrusion volontaire" (p. 96). D'un lieu immobile et mystérieux,
le désert acquiert les caractères d'un espace de projection
dans lequel le héros colonial justifiera sa condition en dépassant
ses propres limites.
Confronté à un espace "libre de toutes contraintes historiques
ou culturelles" où le Maghrébin n'est perçu qu'à
un stade embryonnaire, le colon s'arroge la position d'élément
dynamique "au sein du statisme d'un décor naturel qui n'est plus
seulement une immobilité d'inertie mais plutôt une fixité
spatiale ouverte à tous les possibles fictionnels" (p. 101). En
d'autres termes, le héros colonial s'affirme "comme un élément
constructif dans la mesure où il réinjecte dans un univers absent
de tout référent, les valeurs de "la civilisation".
Mais le désert n'est pas le seul espace visualisé. De nombreux
films offrent également la vision de ruines romaines. La fonction reconnue
à celles-ci est plus délicate à formuler. Certes, dès
le 19e siècle, l'administration coloniale avait choisi d'étudier
le système romain mis en place en Afrique, perçu comme le signe
d'une domination ancienne, comme "un espace de mémoire légitimant
historiquement la présence des colons en assurant l'antériorité
latine au Maghreb" (p. 104). L'inscription de la fiction diégétique
dans l'espace de ruines romaines s'explique alors comme facteur d'identification
à "un pôle de conscience par rapport à l'univers
indigène d'essence à la fois diabolique et irrationnelle"
(p. 116) ; (cf. sur cet aspect les développements très éclairants
sur la séquence dans les ruines de Volubilis in Les Cinq Gentlemen
maudits).
Le légionnaire vient alors porter son empreinte, laisser sa trace.
Figure quasi légendaire qui renvoie à une mythologie romaine
de la colonisation et qui se voit ainsi sanctifiée par ses ascendances
lointaines. Car il ne s'agit bien sûr pas d'agir dans un souci d'historicité
mais d'entretenir le mythe (à cet égard, la seconde version
de L'Atlantide réalisée par G.W. Pabst en 1932 constitue
un intéressant contre-exemple puisque le réalisateur optera
pour un ancrage dans le réel, oeuvrant ainsi aux fins de démystifier
l'acte colonial réduit à "un simple refuge palliant la
déperdition de la société française, un exutoire
de fortune à un fantasme refoulé" (p. 109). Ce qui peut
expliquer l'échec commercial du film.
Quoi qu'il en soit, il importe avant tout de "contourner l'identité
et l'histoire maghrébine de la période musulmane" (p. 113).
Le cas du Maroc est alors révélateur sans doute aucun en raison
du fait qu'à la différence de l'Algérie "pacifiée"
dès le 19e siècle, le Moyen-Atlas et le Haut-Atlas abritaient
encore dans les années 30, vingt-cinq ans après les premières
conquêtes de Lyautey, d'importants foyers de résistance évoqués
exclusivement sur le plan cinématographique comme des actes isolés
de rébellion. Les fictions s'inscrivant dans le paysage marocain (par
ex. : Baroud, Rex Ingram, 1931; Itto, J.B. Levy et M. Esptein,
1934 ; Les Hommes nouveaux, Marcel L'Herbier, 1936) installent le territoire
marocain dans "une phase historique occidentale décalée,
par le choix d'un référent à un Moyen-Age européen"
(p. 120), tout au moins dans une acception obscurantiste et despotique. Au
prix de réminiscences pseudo-historiques assez grossières, les
films examinés insistent sur l'existence de tribus, de luttes intestines,
sur la prééminence des chefs de guerre, sur le despotisme religieux
des caïds, ceci aux fins de réactualiser un rapport de vassalité
devant profiter métaphoriquement aux autorités coloniales françaises.
Les références à une société médiévale
ont également pour objet de réévaluer le "bon"
chef de tribu, c'est-à-dire celui qui se plie aux exigences des autorités,
et de créditer le chef rebelle du qualificatif de fourbe ayant manqué
à son serment, mais encore de situer la femme maghrébine dans
une logique d'exclusion ou comme objet/sujet de phénomènes de
tentation/diabolisation. C'est en définitive à la "longue
nuit" du Moyen-Age européen qu'il est fait appel pour justifier
l'absence d'unité, la violence, l'obscurantisme, ceci au mépris
de toute analyse historique sérieuse.
Seule exception au refus de toute référence à la spécificité
de la culture musulmane, la religion est parfois évoquée par
la représentation, soit de la muraille comme enceinte sacrée
interdisant tout accès, soit de la mosquée comme "dispositif
faisant du lieu de culte le centre de tout le paysage urbain marocain"
(p. 126). Contrepoint négatif de la Raison française, la mosquée
est présentée comme le lieu institutionnel d'une religion hermétique,
incapable d'expliquer scientifiquement son environnement. Les multiples évocations
d'actes de sorcellerie complètent ce panorama afin de mettre en exergue
l'immaturité des maghrébins et de justifier une nouvelle fois
la mission civilisatrice de la France.
L'espace colonial : les Maghrébins entre réification et ensauvagement
La sphère de l'espace colonial s'inscrit dans un ensemble plus vaste,
le Maghreb, dévalorisé précisément comme ordre
culturel. Les espaces qui définissent les maghrébins sont souvent
liés à des extérieurs : "ces derniers sont labyrinthiques
et souvent insaisissables dans leur totalité, ce sont fréquemment
des lieux source de crime et des foyers de violence. Les espaces "indigènes"
ont une organisation anarchiste, amplifiée par la présence récurrente
des foules" (p. 141). La coloration exotique permet également
de présenter le Maghreb comme "un système qui annule la
présence maghrébine en multipliant les strates de sa représentation"
(p. 139) tout en dépouillant les personnages de toute consistance culturelle.
A l'opposé, "on n'accède à l'espace colonial français
qu'en suivant l'individu" (p. 146). Cet espace est alors clairement identifiable,
construit, stable et réservant une part d'intimité à
l'homme. Cette dichotomie entre les deux sphères d'espace se vérifie
en négatif par de multiples fausses individualisations du Maghrébin
: les mouvements de caméra ont alors pour fonction de créer
l'étrangeté et la bizarrerie. Les visages photographiés
en gros plan, sous-tendent une représentation de la pathologie, de
l'anormalité.
L'espace colonial s'affirme comme un microcosme, l'individu y étant
la cellule de base, "constituante de base de la civilisation que les
colons tentent de recréer" (p. 152). A deux appartenances culturelles
différentes correspond "un mode duel de la spatialité"
(p. 147).
L'espace maghrébin peut alors être envisagé comme synonyme
d'espace naturel et l'action des colons se justifie par la fonction d'apprivoisement
d'une nature austère et sauvage. Elle se trouve également légitimée
dans sa dimension guerrière.
La guerre, motif récurrent de nombre de films coloniaux, permet tout
d'abord d'appuyer l'opposition entre l'organisation des troupes françaises
fondée sur la stratégie et l'aspect primitif et instinctif des
actions menées par les "rebelles". La guerre devient "la
scène où le discours patriotique se dessine le mieux" (p.
155). L'agencement filmique des événements est réalisé
d'une telle manière que le spectateur n'éprouve pas le désir
de voir le combattant indigène. L'invisibilité de ce dernier
va de pair avec le processus de dévalorisation relative à son
manque de respect vis-à-vis du code militaire de l'honneur. Il s'agit
de démontrer que le Maghrébin ne possède aucun motif
raisonnable qui puisse légitimer son opposition aux autorités
militaires coloniales oeuvrant pour la modernisation du territoire.
Les menées guerrières sont souvent accompagnées de cartons
écrits renforçant, s'il en était encore besoin, leur
justification par l'emploi de termes très connotés : "pillard",
"razzia", ou, plus simplement "montagnard". Par ailleurs,
la mise en situation de conflits internes aux tribus "indigènes"
souligne l'absence de toute conscience politique et permet indirectement d'évoquer
une certaine forme de courage de "l'indigène" mais comme
individu, incapable néanmoins de donner un sens à ses actes.
Ces deux mondes ainsi imbriqués l'un dans l'autre, impliquent l'idée
de frontière : "la clôture est l'un des motifs qui apparaît
le plus dans les films (...). Elle permet l'établissement de codes
de passage d'un monde à l'autre" (p. 175). L'organisation dramatique
se trouve ainsi fondée sur les déplacements, les fonctions attachées
à ceux-ci, le discours propagandiste trouvant alors sa complète
formulation. Ainsi, lorsque le colon se déplace en direction du colonisé,
il agit soit dans un but humanitaire, soit avec l'intention de négocier
pacifiquement un accord, soit dans le but de marquer son "amitié".
A l'inverse, l'indigène, reclus dans un espace d'enfermement, quittera
celui-ci dans une logique de transgression. Le souk atténue cette forte
dissociation entre les deux espaces. Situé comme "lieu indigène",
il autorise le regroupement et apparaît alors "dans toute sa complexité,
comme un espace d'enjeux à la fois politiques et économiques"
(p. 180) où peut s'effectuer la rencontre avec l'occupé.
Quelle est alors la fonction de la langue ? Plus exactement, par quels procédés
cinématographiques assurer la suprématie de la langue française
? Parfois, l'indigène s'exprimera en arabe mais la restitution de ses
propos s'opèrera par un jeu de traduction révélant une
infirmité langagière. L'espace scriptural (panneaux, affiches)
réduit pour sa part la langue arabe à une simple ornementation
dépourvue de tout caractère signifiant. Ce dispositif valorise
immédiatement la nécessité d'un espace francophone légitimé
par une vision évolutionniste darwinienne dans laquelle le Maghrébin
est placé d'emblée en phase d'arriération (p. 192).
Le repoussoir imaginaire - Le temps du rêve
Le héros est la figure centrale de l'espace colonial, "le centre
d'une constellation dramatique et le noyau personnifié de l'idéologie
qui en émane" (p. 195). Le processus d'héroïsation
consiste en une dématérialisation identitaire initiale et en
une capacité, au travers d'une progression initiatique, à se
muer en référence pour les autres, plus précisément
à acquérir une fonction de chef.
L'intégration dans la société coloniale suppose en postulat
une marginalisation préalable, une perte de position sociale. L'espace
colonial apparaît ainsi dans une première approche comme un lieu
d'exil peuplé de parias, univers de la médiocrité et
de la déchéance morale. Mais c'est aussi un espace de régénérescence
: la rupture sociale initiale, l'opération de dépouillement,
peuvent conduire au rachat qui se matérialise soit par l'intégration
du héros dans la structure coloniale comme "nouveau citoyen français
des colonies" (p. 206), soit par une mort "héroïque",
c'est-à-dire sacrificielle.
Le choix du nom (ou du surnom) accompagnant le trajet du héros durant
la phase initiatique, constitue une donnée essentielle : il participe
à la conception d'une nouvelle identité socio-culturelle, parfois
chevaleresque. A cette première figure de l'espace colonial vient alors
s'opposer celle du maghrébin efféminé. Abdelkader Benali
se propose alors d'examiner les codes de cette féminisation qui correspondent
selon lui au "soubassement imaginaire du conflit qui oppose colon et
colonisé" (p. 210).
A une première thématisation, la nature politique (idées
de pénétration, d'insémination, etc.) s'en ajoute une
autre de nature fantasmatique, la symbolique de la sexualité n'intervenant
pas seulement pour souligner le caractère viril du légionnaire/colon
mais aussi pour exprimer une certaine forme d'union qui emprunterait alors
beaucoup à une approche ethnologique bien plus vaste (ritualisation
du traité de paix, par exemple).
L'expansion coloniale s'accompagne de deux phénomènes récurrents
: l'observation scientifique et l'essor des valeurs de la religion chrétienne.
Si ce dernier phénomène voyait ses origines remonter aux stratégies
de l'ordre cistercien, l'observation scientifique était de tradition
plus récente (l'action de Bonaparte en Egypte par exemple). Le cinéma
ne pouvait qu'exploiter ces deux phénomènes dans le cadre du
Maghreb conquis.
Plusieurs films examinés insistent ainsi sur la mise en oeuvre de principes
positivistes vieux déjà de plus d'un quart de siècle.
Les oppositions : sorcier/médecin, ignorance-éducation, confusion-organisation
linéaire sont ainsi fréquemment illustrées. La présence
des avions offre également au regard un espace à conquérir,
la technologie la plus moderne étant convoquée pour justifier
la puissance de la domination coloniale.
Il incombe alors au missionnaire, Soldat de Dieu, et au militaire d'oeuvrer
côte à côte. L'Appel du silence (Léon Poirier,
1936) retraçant la "vie héroïque" de Charles
de Foucauld, justifie alors des développements conséquents,
non pas seulement en raison du très grand succès commercial
rencontré mais par son caractère topique. Ce film se voulait
en effet comme une "tentative de mythification du personnage à
travers une héroïsation dramatique et idéologique"
(p. 262), un parallèle étant mené "entre la foi
et l'épée, faisant de la religion un élément actif
de l'entreprise coloniale" (p. 251), renouant "avec un mythe ancien,
celui des Croisades" (p. 267).
Le temps du réveil ou l'illusion éclatée
Mais de nombreuses dramaturgies filmiques révèlent l'échec
du couple homme français/femme indigène comme la métaphore
de l'impossible union Orient/Occident (par exemple : l'absence persistante
de progéniture issue d'un tel couple), en insistant surtout sur "l'incapacité
d'ouverture de "l'indigène" aux "vraies valeurs"
que détient seul le représentant de l'ordre colonial" (p.
288), rendant dès lors vain tout espoir d'assimilation.
Cet exemple illustre une tendance plus générale de la représentation
cinématographique coloniale du Maghreb entre les deux guerres qui "tout
en s'inscrivant complètement dans la norme discursive colonialiste,
annonce à travers des éléments symboliques et imaginaires
la fin de l'aventure coloniale" (p. 311). "C'est à travers
cette mythologie de l'échec partagée par les films coloniaux,
qui trouve ses origines dans le courant du réalisme poétique,
que le discours sur la fin de la colonisation se dessine" (p. 312). "La
mythologie qu'engendre le cinéma colonial n'engage pas uniquement l'espace
colonial mais aussi celui de la métropole" (p. 324). Le recul
fictionnel de la colonisation peut ainsi être relié à
la crise culturelle et sociale qui touche la société française.
Le héros colonial s'inscrit en définitive dans une stratégie
de l'enfermement au sein d'une architecture qu'il avait lui-même conçue.
D'évidence, l'ouvrage d'Abdelkader Benali fera date. On ne peut qu'en recommander la lecture.
REFLEXION FAITE
Fonder une thématique d'ensemble même à partir d'un corpus
déjà très étoffé (202 films sont répertoriés
dans le corpus général, produits entre 1911 et 1963, avec, il
convient de le préciser, quelques opus échappant à la
production française), offre nécessairement à l'analyse
critique des espaces dans lesquels l'opération inverse qui consiste
à revenir du globalisant au cas particulier, n'aboutit pas à
une nécessaire vérification des principes directeurs formulés
comme synthèse.
On se propose ici d'en formuler quatre exemples.
1/ Daïnah la métisse (Jean Grémillon, 1931)
Le film n'est pas évoqué par Abdelkader Benali. Il est vrai
que l'ouvrage concerne le cinéma colonial au Maghreb et que le scénario
de Daïnah la métisse nous conduit vers la Nouvelle-Calédonie.
Mais s'agit-il d'une raison suffisante ? Dans son livre sur Jean Grémillon,
Geneviève Sellier relève que Daïnah la métisse
"fait partie d'une sous-catégorie du film colonial : celui qui
met en scène des "colonisés dans un milieu français
: en petit nombre, ces films "fantasment" sur l'homme (ou la femme)
de couleur, porteurs d'un ailleurs lourd d'étrangetés raciales"
(G. Sellier : Jean Grémillon, Le cinéma est à vous,
éd. Méridiens Klincksieck, 1989, p. 93). Précisément,
Jean Grémillon a donné à Habib Benglia, seul acteur de
race noire du cinéma français, un des trois rôles principaux,
et un statut social élevé qui en fait l'égal des riches
passagers blancs. A cet égard, l'influence de Charles Spaak, auteur
du scénario (une indispensable étude comparative s'imposerait
avec Le Grand Jeu (J. Feyder, 1934) et La Bandera (J. Duvivier,
1935) a été déterminante. Il a élaboré
une histoire qui "sent le souffre" (G. Sellier, op. préc.,
p. 92). Le scénario est connu. Répondant, par le jeu des apparences,
au souhait d'un producteur appâté par les décors luxueux
d'un paquebot, Jean Grémillon n'hésitera pas à traiter
la séquence du bal masqué (sublimes images dues à George
Périnal) dans le but de transformer les Blancs en figurants grotesques,
hideux, tous affublés d'un masque si semblable, alors que Daïnah
- ébauche d'une nouvelle Salomé ? - se lance dans une danse
"tourbillonnante et solidaire" (G. Sellier, op. cit., p. 94). "Ne
peut-on pas voir dans ce retournement étrange la projection inversée
du regard que l'idéologie dominante (blanche) porte sur les Noirs ("ils
sont laids et se ressemblent tous") ?
Ce sont précisément les protagonistes blancs qui auront le mauvais
rôle (Charles Vanel, Gaston Dubosc). Loin du désert, la transgression
des lieux par Daïnah conduira précisément dans un endroit
"désert", le pont du navire, à engendrer la pulsion
de viol qui s'accomplira plus tard dans le vrombissement sordide d'une salle
des machines (métaphore du progrès accompagnant le Blanc). Film
passionnant, abordant nombre de préjugés sociaux, raciaux, sans
espoir de réconciliation entre les classes, entre les races : toute
transgression doit se payer et le contraste est frappant avec les multiples
amourettes français/bédouines-berbères, etc. qui ponctueront,
sous forme de clichés les "séries à caractère
commercial oblitérées du tampon film colonial".
Une nouvelle problématique s'instaure alors. Un réexamen du
casting des "films coloniaux" apparaît indispensable. Quelle
vraisemblance "coloniale" accorder en effet à Annabella dans
La Bandera, à Simone Berriau dans Itto, à Françoise
Rosay, Charles Vanel et Pierre Richard-Willm dans Le Grand Jeu ? Joséphine
Baker dans Princesse Tam-Tam, peut-elle sérieusement être l'objet
de la formule de dialogue citée par Abdelkader Benali : "la décrasser
d'abord, l'étudier ensuite, étudier ses réactions"
(op. cit., p. 72).
Le cas de Mireille Balin et de Jean Gabin est à un autre égard
exemplaire (Pépé le Moko, 1936 ; Gueule D'Amour,
1937). Jean Gabin comme anti-héros, Mireille Balin, femme évidemment
fatale, Charles Spaak de nouveau scénariste de ces deux films : là
encore un examen comparatif plus poussé mériterait d'être
mené quant aux multiples occurrences communes propres à ces
deux films, tel ce retour à une identité parisienne, si apparente
dans Pépé le Moko, ou provençale dans Gueule
D'amour (avec la ville d'Orange où se déroule l'arrivée
des spahis). Deux drames naturalistes où "le bon sauvage"
(ou le "mauvais sauvage", c'est selon) n'occupe guère qu'une
place proche du strapontin.
En définitive bien au delà de la thématique colonialiste
- certes perceptible, on ne peut le nier - il s'agit surtout de mettre en
évidence la faculté de déplacement des personnages. Et,
là encore, c'est bien la transgression des milieux (et, par conséquent,
des classes sociales) qui conduit à la perte. Peu importe alors qu'il
s'agisse d'un coup de fusil tiré par un arabe, "toujours dissimulé",
ou d'un couteau que l'on use pour se suicider derrière les grilles
d'un paradis perdu. La propagande coloniale disparaît alors pour laisser
place à un travail sur la représentation du social.
Car le "film colonial" c'est aussi le cinéma qui forge le
mythe. Autant le personnage de légionnaire incarné par Pierre
Richard-Willm n'était guère convaincant dans Le Grand jeu,
autant Jean Gabin va acquérir sa notoriété avec La
Bandera. Celui-ci avait d'ailleurs perçu avec une grande prémonition
ce phénomène à venir en s'impliquant intensément
dans ce dernier film au point d'acheter les droits du roman de Pierre Mc Orlan
avec Julien Duvivier (cf. sur ce point : P. Leprohon, Duvivier, Anthologie
du cinéma, n° 35, mai 168, p. 211-212, et C. Gauteur et G. Vincendeau
: Jean Gabin, Anatomie d'un mythe, Nathan Université, 1993,
p. 109).
C'est peut-être là un regret que l'on pourrait exprimer à
la lecture du livre d'Abdelkader Benali. Qu'il s'agisse de René Lefebvre
(Les Cinq Gentlemen maudits, J. Duvivier, 1931), d'Harry Baur
(Les Hommes nouveaux, M. L'Herbier, 1936 et Sarati le terrible,
J. Hugon, 1938), qu'il s'agisse de Brigitte Helm (L'Atlantide, G.W
Pabst, 1932) ou de Viviane Romance (La Maison du Maltais, P. Chenal,
1938), on ne peut s'abstraire du casting, et de la projection identitaire
que le public de l'époque plaçait dans ces acteurs et d'extraire
de cet ensemble finalement très disparate, la seule dimension colonialiste
quand bien même la démonstration aiguë d'Abdelkader Benali
ne souffrirait dans sa conception aucune critique dirimante.
Là encore, c'est la question de la place du spectateur qui est posée
: qu'allait-il voir ces samedis soirs qui ponctuaient des semaines agitées
par les Croix de feu, les Ligues, l'impossible Front Populaire, les craintes
de la guerre ? Quelle place le générique occupait-il dans le
choix du spectateur ? Quelles projections sous-tendaient la vision des films
précités ? S'agissait-il simplement de réchauffer un
chauvinisme à la petite semaine ?
2. Le Grand jeu (1934, Jacques Feyder) et La Bandera (1935,
Julien Duvivier)
Avec pertinence, Abdelkader Benali relève que dans La Bandera,
"l'invisibilité quasi totale de l'indigène va de pair avec
le processus de dévalorisation relative à sa sauvagerie et son
manque de respect vis-à-vis du code militaire de l'honneur" (op.
cit., p. 161). L'arabe comme ennemi invisible : "Lorsque les légionnaires
tombent, un à un, touchés par les balles de l'ennemi, le spectateur
ne voit que les rochers et les collines d'où les coups de feu semblent
émaner (...). L'absence de l'ennemi de l'écran est à
la mesure de son exclusion du rang de guerrier et de sa relégation
à celui d'un traître, d'un insurgé" (op. cit., p.
173).
L'analyse est séduisante mais ne peut-on pas évoquer alors la
séquence finale de The Lost Patrol (John Ford, 1934). Là
également, le cadre est borné latéralement. Traversé
en diagonale par les troncs des palmiers. A l'intérieur de cet espace
scénique, les soldats de la patrouille perdue se rassurent par l'acte
de parole ; pathétiques, dérisoires, ils tombent un à
un sous les balles d'Arabes invisibles. Mais ce n'est pas la figure de l'Autre
qui importe ici, c'est précisément son absence au sens métaphysique.
Ce serait en quelque sorte le chapitre ultime du Désert des Tartares
de Dino Buzzatti. Nulle impression de réalité. L'abstraction
commande la plasticité du décor. Ce n'est pas la caractérisation
de l'Ennemi qui importe (en l'espèce, l'"Arabe"), c'est le
vide de l'existence confrontée à un danger non appréhendable.
Dans ces deux films la figure du légionnaire centre le scénario
(figure lancée au demeurant en 1927 aux Etats-Unis avec la première
version de Beau Geste d'Herbert Brennon ; remake de W. Wellman en 1939
avec Gary Cooper). "Sous l'uniforme, les nerfs et le muscle", ainsi
que Michel Marie a intitulé son article paru dans l'Avant-Scène
Cinéma (1982) en insistant tout particulièrement sur la marche
à la mort "signifiée par la bande sonore (musique du compositeur
Hans Eisler) dans un film (il s'agit là du Grand Jeu) qui a
fondé tout son système dramatique sur un trucage sonore : la
postsynchronisation d'Irma par la voix rocailleuse et grave de Claude Marcy"
(op. cit, p. 23). La place de "L'Arabe" est alors très faible,
comparée au personnage de Gilieth. Amitié virile, force, violence
: ces thèmes vont inscrire Jean Gabin dans la mythologie de l'acteur
par le biais du "film colonial". La thématique coloniale
ne constitue pas alors la portée musicale d'une quelconque partition
colonialiste mais plutôt un écrin idéal pour permettre
l'accomplissement du mythe Gabin et sa consécration dans ces "histoires
d'hommes" chères à Julien Duvivier.
En revenir à la seule thématique coloniale conduirait alors
à masquer un facteur distinctif essentiel entre Le Grand Jeu
et La Bandera. Aux rapports entre hommes (La Bandera)
s'opposent un mélodrame raffiné homme/femme, ponctué
en filigrane de la recherche d'un double (à ce dernier égard,
une correspondance serait envisageable avec Vertigo d'A. Hitchcock).
Film pour hommes, film pour femmes. Quoi qu'il en soit, la dimension coloniale
et partant raciale occupe dans ces deux films peu de place.
La figure du légionnaire peut, par ailleurs être nuancée.
Ainsi Georges Pitoëff dans Le Grand Jeu : figure centrale dans
l'évocation du milieu de la Légion étrangère (contra
: Charles Ford, in Jacques Feyder, Cinéma d'aujourd'hui, Seghers,
1973, p. 55, qui ne voit dans le personnage incarné par l'acteur qu'"un
petit rôle sans grand relief"). Pourtant les conditions du départ
vers un suicide annoncé de "Nicolas" (son nom d'emprunt),
la réplique figurant dans le dialogue de Charles Spaak : "Quand
il est mort, il a dit : Je m'en fous. C'était peut-être le plus
malheureux de nous tous !", font de ce personnage un anti-héros,
déjà, loin du pittoresque de bazar, loin d'un héroïsme
conventionnel ou cocardier, loin du triomphe de la chanson "Mon légionnaire",
interprétée en 1936 par Edith Piaf et Marie Dubas.
Car c'est déjà le cinéma populiste qui s'exprime à
travers cette figure discrète. Quant à Gilieth, c'est un personnage
complexe, crédible, qui incarne à lui seul deux aventures, l'aventure
de la pègre et l'aventure militaire, toutes deux motivées par
la misère. Les morts de Gilieth et de Nicolas sont alors aux antipodes
de la formule Abdelkader Benali : "les films coloniaux structurent le
plus souvent le processus de l'héroïsation autour de la mort finale
(manifeste ou prévisible) du personnage central (...). Le sang versé,
lié au mythe de la jeunesse sacrifiée, souligne doublement les
mécanismes de l'appropriation de l'espace colonial, fondée sur
une filiation sacrificielle" (p. 207). Rien de tel dans La Bandera.
Rien de tel non plus dans Le Grand Jeu où l'ellipse finale exclut
même du champ de la représentation la mort du héros.
3. Pépé Le Moko (Julien Duvivier, 1936)
Une remarque préalable concerne tout d'abord le générique.
Le rôle de Slimane est tenu par un juif roumain, Lucas Gridoux. Or,
le générique égare son nom, repoussé après
le titre, au milieu des comparses de Pépé (Jean Gabin), bien
qu'il tienne l'un des deux grands rôles masculins du film (cf. M. Lagny,
Marie-Claire Ropars, Pierre Sorlin : Générique des années
30, P.U.V. 1986, p. 131).
Pourtant Slimane et Pépé sont deux figures inséparables,
complémentaires. Dans l'ouvrage précité, les auteurs
ont apporté la démonstration de ce que Slimane "cristallise
la perturbation provoquée par la casbah" (op. cit., p. 61 et s.).
Slimane porte sur lui "une étrangeté raciale dérangeante,
contredite par sa place et ses fonctions dans le monde européen".
Quant à Pépé le Moko, son nom même à
connotation étrangère, marque sa marginalité et justifie
dans une certaine mesure son inscription dans l'espace de la Casbah.
A la dichotomie Orient/Occident, Pépé le Moko offre une
approche plus subtile où le va-et-vient entre le monde européen
et le monde arabe ponctue le récit. Interlocuteur privilégié
de Pépé, Slimane est peu à peu contaminé et provoque
l'incursion métaphorique du Double. Ainsi la phrase suivante prononcée
par Slimane à l'adresse de Pépé qui, par dérision,
l'invitait à lui passer les menottes alors qu'il était au café
: "- Non, Pépé. Je t'arrêterai seul, à mains
nues, sans accessoire. C'est déjà écrit", s'inscrit
dans cette lecture. Dès lors, les stéréotypes s'évanouissent
et "à travers Slimane s'insinuent et se libèrent les figures
du désir, et les pulsions mortelles dont Pépé ne peut
pas se défaire" (p. 167).
Pourtant, selon Abdelkader Benali la relation des deux personnages pourrait
être envisagée "sous une lumière proprement coloniale,
d'autant plus qu'à aucun moment le film ne laisse apparaître
ouvertement la nature du conflit qui oppose les deux hommes et qui provoque
l'acharnement de Slimane contre Pépé" (p. 319). "Le
combat qu'il mène contre Pépé s'inscrit dans un jeu emblématique
qui consiste à piéger ce dernier (...). Un tel schéma
permet un transfert sémantique qui porte la lutte entre les deux personnages
de la sphère individuelle à celle engageant des groupes et surtout
des entités opposées" (p. 320). On peut alors relever que
l'analyse proposée par l'auteur s'appuie sur une démonstration
diamétralement opposée à celle développée
par M. Lagny, Marie-Claire Ropars et Pierre Sorlin dans l'ouvrage précité.
Cette analyse peut alors susciter la réserve tout au moins en ce qu'elle
entend réintégrer le personnage de Pépé dans la
matrice identitaire de l'occupant assiégé par l'occupé.
Il suffit de se référer à la séquence finale où
la Casbah, présentée comme lieu d'enfermement, se trouve métaphorisée
par des barreaux, ceux de la grille du port ouvrant sur la liberté.
Slimane, pour sa part, ne cesse de s'extraire du groupe des policiers. Slimane
est bien la figure renversée de Pépé, tous deux unis
dans la même absence de fondation ; comme un être unique, flottant,
morcelé, s'excluant tout autant des repères indigènes
(Pépé, le "Blanc") que de la structure coloniale (Slimane,
le "bâtard"). Pépé le Moko dépasse
cet antagonisme réducteur pour aborder les questions d'opposition de
classes et de marginalisation pour ceux qui refusent de perdre leur personnalité
dans une simple bilatéralisation des relations dominants/dominés.
En ce sens, Pépé le Moko s'inscrit difficilement dans
le filon des "films coloniaux". D'ailleurs, à cet égard,
Emile Vuillermoz a manifesté à la sortie du film ses craintes
quant à la satisfaction de "certains milieux anti-français"
devant l'échec de la politique coloniale française sous-jacente
dans ce film où Alger était présentée comme "un
repaire inexpugnable de bandits et de hors-la-loi" (Cinématographie
Française, n° 1032 daté du 12 août 1938).
4. La Maison du maltais (Pierre Chenal, 1938)
Tiré du roman de Jean Vignaud (déjà adapté à
l'écran par Henri Fescourt en 1927), La Maison du maltais de
Pierre Chenal sort sur les écrans parisiens le 22 septembre 1938. Une
bien mauvaise période puisque le 11 du même mois, Hitler annonçait
son intention d'annexer au IIIe Reich les Sudètes. Le 28, ce seront
les accords de Munich. Pendant ce temps, les salles de cinéma se vident.
La Maison du Maltais peut-il s'inscrire sous le vocable "film
colonial" ? La généalogie avec Pépé le
Moko permet d'en douter. Certes, dans les studios Paramount de Saint-Maurice
(pour Gladiator Films), Georges Wakhevitch et Maurice Colasson avaient réussi
la prouesse de reconstituer un quartier de Sfax à l'égal de
la reconstitution de la Casbah d'Alger par Jacques Krauss, et la photographie
de Curt Courant égalait, à n'en pas douter, le chef-d'oeuvre
de Jules Krüger. La présence de Frehel n'était pas non
plus un simple hasard de casting. Slimane et Matteo, triomphe des figures
ambiguës, des personnages doubles participant du pouvoir européen
mais traités avec mépris par celui-ci. A quel monde appartiennent-ils
? Les frontières, les espaces se diluent, demeurent secrets. L'image
devient irréaliste. Désormais, les relations entre les groupes
arabes et français font naître des situations instables qui ne
s'accordent plus avec les schémas initiaux propres au genre colonial,
tels que ceux-ci apparaissaient dans les films du début des années
30.
Il n'est plus question de héros s'engageant dans un parcours initiatique
en quête de rachat. Matteo est un simple pêcheur d'éponges,
maltais, musulman et poète. Les histoires qu'il raconte sont autant
de rêves éveillés qu'écoutent des épaves,
des filles perdues. Un héros "métèque" empreint
de douceur, de pureté, de désintéressement. Devenu gangster
par fatalisme, Matteo fera tout pour sauver celle qu'il aime (Viviane Romance)
de son maître chanteur (Louis Jouvet). Réalisme poétique
sur fond d'exotisme réaccaparé et dévoilé. Ce
film dérangera le public et pour cause.
La mixité raciale, l'explosion d'un cosmopolitisme proliférant,
mettaient ainsi à mal les frontières si fragilement dressées
dans la cinématographie des années 33-35. Pour sa part, le colon
devenait un être contradictoire, peu à peu privé de ses
repères. En contrepoint à ces fictions, le nazisme était
déjà là. Que pouvait alors la foi coloniale lorsque les
rhéteurs de la Révolution nationale imaginaient déjà
des lendemains qui devaient selon eux chanter et lorsque la tragédie
de Dunkerque était si proche ?
Dans une optique plus générale, la notion de "cinéma
colonial au Maghreb" suscite plusieurs interrogations.
En premier lieu, s'agit-il bien d'un "genre" cinématographique,
à supposer que ce concept puisse faire l'objet d'une définition
rigoureuse ? (cf. sur cette problématique le numéro 68 de CinémAction
: Panorama des genres au cinéma). Ainsi, le terme n'apparaît
pas dans l'ouvrage récent de Pierre Billard, l'Age classique du
cinéma français (Flammarion, 1995). De même, Jean-Pierre
Jeancolas a préféré intégrer " les films
coloniaux" dans le corpus plus élargi des "fictions militaires"
(cf. 15 ans d'années trente, le cinéma français 1929-1944,
Stock/Cinéma 1983, spéc. n° 246).
En deuxième lieu, s'agit-il bien d'un "cinéma de propagande"
? Certes, dès lors que le film est observé "non comme une
oeuvre d'art, mais comme un produit, une image-objet dont les significations
ne sont pas seulement cinématographiques", l'analyse pouvant alors
"s'appuyer sur des extraits, rechercher des séries, composer des
ensembles, intégrer le film au mode qui l'entoure et avec lequel il
communique nécessairement" (Marc Ferro : Cinéma et Histoire,
édition refondue, Gallimard, 1983, p. 41), la démonstration
d'Abdelkader Benali trouve sa pertinence. Mais quelle était alors la
finalité de cette propagande?
Si, au début des années 20, l'amour propre et le chauvinisme
national pouvaient être agréablement flattés par une réalisation
comme l'Atlantide (M. L'herbier, 1921) tournée à 850
kilomètres d'Alger, ne serait-ce que parce que le film permettait de
rivaliser avec les meilleures productions hollywoodiennes, la conscience des
spectateurs avait profondément évolué à la fin
des années 20 à la suite du conflit rifain où près
de 700.000 hommes, en comptant les supplétifs, avaient été
mis sur le pied de guerre. La persistance des combats avait même conduit
en métropole à de nombreux et violents meetings de protestation.
Les communistes n'avaient pas manqué de s'attaquer à tous les
dogmes de la colonisation et même, pendant la révolte d'Abdel-Krim
(1924-1925) à affirmer leur solidarité avec les rebelles.
Par ailleurs, parmi les populations coloniales, de nombreuses voix d'intellectuels
s'exprimaient en faveur d'une extension de la politique d'assimilation dont
la loi du 4 février 1919 avait constitué déjà
une première avancée (cf. par exemple l'action en ce sens du
jeune Ferhat Abbas). Ainsi une Ligue française pour l'accession des
indigènes de Madagascar aux droits des citoyens français avait
été fondée par un instituteur ancien combattant, Ralaimongo.
Ces mouvements, encore rares, contestaient certes le principe de l'administration
directe mais revendiquaient un désir d'association avec la métropole.
Et c'est lorsque ces mouvements modérés ont été
réprimés qu'une expression révolutionnaire prit alors
naissance, ici, au Maroc, là à Madagascar, etc.
Pour répondre à cette évolution, l'administration coloniale
française a joué la carte de la mise en valeur des territoires
ainsi mis sous tutelle : ainsi, le plan Sarraut en 1921, les projets grandioses
de l'ingénieur Bélime au Niger à partir de 1928 (L'Homme
du Niger de J. de Baroncelli, 1939) le développement spectaculaire
des routes et des voies ferrées au Maroc, etc. Mais derrière
ce volet humanitaire, la politique de profit des grandes compagnies dictait
l'action des hommes politiques. C'est dans une approche de lutte des classes
que pouvaient être évoquées les conditions lamentables
dans lesquelles la masse de la population indigène, déportée
vers tous ces chantiers de construction, s'enfonçait dans le misérabilisme.
Mais de cela, le cinéma ne parlait pas et occultait au contraire totalement
cette logique d'exploitation en focalisant l'attention du spectateur sur ce
qui devenait déjà des clichés.
C'est peut-être là que se situait en négatif l'objet véritable
de la propagande figurant dans ces productions destinées à un
vaste circuit de distribution : persuader la population française de
la légitimité des bienfaits de la colonisation dans le même
temps où quelques études courageuses tentaient pourtant d'alerter
l'opinion publique métropolitaine sur l'exploitation des indigènes
comme main-d'uvre à bon marché (cf. sur ces points, Philippe
Bernard, La fin d'un monde, 1914-1929, Seuil, 1975, spéc., p.
174 et s. ; J. Becque, Le Maroc entre les deux guerres, Seuil, 1969).
A cet égard, l'examen des bandes "d'actualités filmées"
pourrait sans nul doute servir d'utiles pièces à conviction
quant au caractère propagandiste des images du Maghreb proposées
au spectateur (une telle analyse devant alors tenir compte de l'évolution
des bouleversements politiques constatés en métropole et de
leur répercussion sur le contenu des activités filmées).
En troisième lieu, il serait intéressant de procéder
à une étude comparative minutieuse des corpus de films traitant
du phénomène colonial, selon la nationalité des producteurs
et réalisateurs. On ne peut en effet faire l'impasse sur le fait que
le cinéma américain a été également très
tôt intéressé par cette thématique (Beau geste,
H. Bresmon, 1926 ; L'Oasis d'amour, G. Archaimbaud, 1929 ; Le Clairon
sonne, G. Hill, 1929 ; Renégades de V. Fleming, 1930 ; Under
Two Flags de F. Lloyd, 1936, et bien sûr, Morocco, J. Von
Sternberg, 1930), tout comme des cinéastes allemands ou polonais (Die
Flucht in die Legion, L. Ralph, 1929, La Voix du désert,
W. Waszynski, 1932 ; Ombres sur le Rif, J. de Kuharski, 1933, sur un
scénario de Bela Balasz). L'image donnée par ces films était-elle
proche de la vision coloniale française ? Il y a là encore un
champ de recherche à exploiter. Dans le même ordre d'idée
il pourrait également être fructueux de s'interroger sur les
productions du cinéma italien et espagnol de la même époque
traitant elles aussi de la question coloniale (ainsi par exemple, pour le
cinéma franquiste : Bambu, de Saenz de Heredia, 1945). De même
un rapprochement pourrait être opéré dans la production
britannique avec le film Bozambo (Z. Korda, 1935).
En définitive, le rêve de l'Atlantide n'était qu'une échappatoire
et la Casbah elle-même avait fait exploser l'imaginaire généré
par l'ordre établi, au travers de femmes impudiques. Etrange paradis
perdu à forte connotation machiste qui renvoyait à une très
grave crise d'identité d'une génération confrontée
à la montée du fascisme. Le "cinéma colonial"
ne serait-il alors qu'une mythologie d'un passé imaginaire ponctuée
par la voix émouvante de Frehel dans Pépé le Moko
?
Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)