Retour à la rubrique : filmographie commentée de l'année 1932
Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir
Production
In générique : "Réalisé par les productions Michel Simon avec le concours du CCF"
Directeurs de production : Michel Simon / Jean Gehret / M. Le Pelletier
Distribution
Société des Etablissements Jacques Haïk
Scénario
Jean Renoir / Albert Valentin
d'après la pièce de René Fauchois jouée au Théâtre des Mathurins en 1925 avec Michel Simon dans le rôle titre, qui avait lui-même repris ce rôle interprété par Marcel Vallée cinq années auparavant.
Directeur de la photographie : Marcel Lucien
Opérateur : Jean-Paul Alphen / Georges Asselin
Musique : Raphael / Johann Strauss (extraits de la valse Le Beau Danube bleu) / Jean Boulze (flûte) / Edouard Dumoulin (orphéon) / Chanson : Sur les bords de la Riviera, de Leon Daniderff
Décors : Jean Castanier / Hugues Laurent
Son : Igor B. Kalinowski (procédé Tobis Paris, standart Tobis Klangfilm)
Montage : Suzanne de Troeye / Marguerite Houllé-Renoir
Assistants à la réalisation : Jacques Becker / Georges Darnoux
Régie : Clément Ollier
Casting
Michel Simon : Boudu
Charles Granval : Monsieur Lestingois
Marcelle Hainia : Madame Lestingois
Max Dalban : Godin
Séverine Lercynska : Anne Marie
Jean Gehret : Vigour
Jean Dasté : l'étudiant
Jacques Becker : le poète
Régine Lutèce : la promeneuse
Jane Pierson : Rose
Georges Darnoux : un invité au mariage
Epoque du tournage : été 1932 (Studios Eclair d'Epinay)
Sortie parisienne : 11 novembre 1932
Durée : 87 mn
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Les photogrammes sont issus de collections personnelles, tous droits réservés du propriétaire de l'oeuvre. Toute reproduction est interdite. Ces photogrammes sont proposés à titre de citation et viennent illustrer le texte d'analyse du film. Nous nous excusons auprès du lecteur des quelques défauts dus à la médiocre qualité du support.
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D'un regard l'autre
Présentation des principales études et critiques consacrées à cette oeuvre. Tous droits réservés des auteurs des textes cités. Les sources bibliographiques sont rappelées afin de permettre au lecteur de se reporter au texte original.
Eric Rohmer (texte de 1957) : "Boudu est un clochard réussi, l'archétype absolu après lequel courent les quatre-vingt-dix-neuf pour cent des clochards vrais, fous qui se croient clochards. Si le clochard n'existait pas, Boudu l'aurait inventé. Il est parfait dans son espèce. Nous ne pouvons en l'apercevant, que pousser le même cri d'admiration que le libraire Lestingois, le voyant entrer dans le champ de sa lorgnette. Cet être absolument naturel est absolument comédien - puisque cette comédie est chose naturelle - et ne pouvait être campé que par un grand comédien. Renoir lâche la bride à Michel Simon : libre et heureux du côté de l'acteur, il place et fait bouger sa caméra avec une infaillible sûreté, qu'il s'agisse des cadrages en profondeur de l'appartement du quai de Conti, ou de la promenade en barque sur la Marne. Et le raffinement des liaisons (la trompette), bien qu'il appartienne à ce genre de choses qui ont pas mal passé de mode, n'a rien perdu de sa forme comique. Si Renoir laisse Boudu et Simon vagabonder en liberté, c'est qu'il n'attend d'eux que de bonnes surprises. Il répugne à tyranniser tant l'acteur que le personnage. Et puis, il découvre en Boudu trop de sa propre philosophie pour ne pas aimer à s'écouter parler par la bouche d'un autre. Si philosophie est trop dire, constatons au moins que le clochard commet tous les péchés charmants, et capitaux, énumérés dans l'Album de famille : luxure, gourmandise, hypocrisie, et, surtout, paresse, la fameuse paresse chantée sur de tout autres cordes, dans Le Fleuve ou dans Elena. Seules sont exclues l'envie et l'avarice, réservées au Journal d'une femme de chambre. Avec Boudu, Renoir nous a révélé une bonne moitié de lui-même d'un trait net, sans bavure, définitif. L'autre part, timide et souterraine, aura plus de mal, et mettra plus de temps à sourdre". (in Cahier du cinéma, n° 78, Noël 1957, spécial Jean Renoir, p. 69)
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André Bazin : " (...) S'il fallait qualifier d'un mot l'art de Renoir, on pourrait le définir comme une esthétique du décalage. Boudu sauvé des eaux n'échappe pas à cette règle. Dans ce film le scénario est amoureusement à côté du sujet, les acteurs à côté de leurs rôles, le jeu à côté de la situation. Il n'y a, à vrai dire, que le découpage qui soit ans le coup parce que c'est précisément lui qui dirige la danse avec une habileté diabolique, et contraint cet univers esthétique contradictoire à s'ordonner dans un style (...). L'une des meilleures scènes de Boudu sauvé des eaux, celle de la tentative de suicide sous le pont des Arts, a visiblement été tournée en dépit de la logique de la scène. La foule massée sur le pont et sur les berges et qui fournit une abondante figuration bénévole n'assiste visiblement pas à une catastrophe. Elle s'est installée là pour regarder faire du cinéma, toute cette histoire l'amuse et loin de lui demander de feindre l'émotion qu'impliquerait la vraisemblance de la scène, on pourrait même croire que Renoir l'a encouragée dans sa curiosité amusée. Le montage ne parvient même pas à nous faire admettre que cette foule s'intéresse à Boudu, tout le monde regarde la caméra comme aux actualités et, comme s'il craignait que la fausseté relative de l'interprétation ne soit pas évidente, Renoir a fait prendre des plans à la sauvette, dans le dos de la foule, qui ne laissent aucun doute sur son absence d'émotion (...). (in Jean Renoir, Janine Bazin et Editions Gérard Lebovici, 1989, p. 29)
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André Bazin (texte de 1957) : "1/ Fonction de la musique dans Boudu. Essentiellement un indicatif érotique, soit annonciateur (par exemple l'orgue de barbarie dans la rue), soit signalisateur (quand Anne-Marie chantonne, quand Lestingois pianote "Les fleurs du jardin"), soit encore triomphant et symbolique (le clairon du zouave reproduit en gravure musicale). Disons que, de toute façon, quand on entend de la musique dans Boudu, nous savons qu'un personnage bande. 2/Le charme de Boudu, c'est la glorification de la vulgarité. C'est la mise en forme civilisée et nonchalante de la plus franche lubricité. Boudu est un film magnifiquement obscène. 3/ Tout ce que peut faire un acteur dans un film, Michel Simon le fait dans Boudu, tout, même les pieds au mur !". (Notes manuscrites d'André Bazin ajoutées dans l'ouvrage d'André Bazin, Jean Renoir, Janine Bazin et Editions Gérard Lebovici, 1989, p. 31)
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Armand-Jean Cauliez (texte de 1962) : " (...) Pour les prises de vues des intérieurs, Renoir a imposé la profondeur de champ, alors inusitée. L'appartement des Lestingois (vu par Vigour), la succession des pièces le long d'un couloir, le travelling créant l'espace fermé d'une demeure : ce sont des éléments qui augmentent la crédibilité et accroissent la participation du spectateur à l'écran. Renoir ne cherche pas les contrastes vifs ni le clair-obscur. Il densifie l'image par la valeur du décor et des accessoires (impressionniste pour les extérieurs, Renoir, en intérieurs, s'apparente à Chardin). Il oppose au dialogue, souvent abondant, un arrière-plan visuel plus ou moins contradictoire. Sous son apparence de farce affective, Boudu sauvé des eaux cache un anarchisme foncier. Boudu, c'est l'éléphant dans un magasin de porcelaines... Ce film annonce La Règle du jeu et rappelle L'Age d'or. La librairie symbolise la société, vue d'ailleurs sous un jour aimable : les éditions originales sont les valeurs classiques ; Lestingois, c'est ce qui se fait de mieux, du point de vue du bourgeoisisme éclairé, depuis la Révolution française ; il trompe son épouse avec la bonne (toujours les amours ancillaires) ; comme il n'a pas de préjugés de classe, il fait de sa bonne une nymphe ; il n'hésite pas à se jeter à l'eau pour recueillir un clochard ; toutefois, il s'indigne lorsque son protégé dépasse les bornes. Renoir ne pouvait ni sacrifier Boudu à Lestingois (comme l'auteur de la pièce) ni faire le contraire. Il est Renoir. Certes, il réserve sa tendresse à Boudu (il dépassera cette dualité dans La Règle du jeu en s'insérant lui-même entre les "camps"). Boudu, c'est le sauvage. C'est-à-dire la "réaction de bonne santé" contre l'hypocrisie sociale, les règles et les usages, le savoir-vivre et la sclérose. Boudu mange des sardines avec les doigts ; il préfère l'eau pure au vin. Il dort par terre et a de la propreté une conception spéciale... Mais c'est du point de vue moral qu'il va heurter le plus son "bienfaiteur" (Mme Lestingois dixit). Sa misanthropie ne le rend pas injuste. Il est tombé sur "le meilleur des hommes". Il aurait pu s'en faire un ami mais en dernière analyse, Lestingois, comme Goethe, préfère l'injustice au désordre (...). Dramatiquement, Renoir s'identifie à un héros masculin positif. Legrand (La Chienne) devient clochard après avoir tué une femme et sans être dénoncé ; mais Boudu est clochard, sans compromission ni lâcheté : la vie bourgeoise le tente un moment ; ce n'est pourtant qu'un entracte... Il ne croit en rien, - et surtout pas à l'amour. Il n'accorde pas assez de prix à la vie humaine pour la supprimer ; s'il tente de se suicider, c'est parce qu'il a perdu un être cher (quand Lestingois l'a sauvé, il veut récidiver, mais çà ne dure pas)". (in Jean Renoir, Editions universitaires, 1962, p. 35 et 39-40).
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Daniel Serceau (texte de 1985) : "Dans Boudu sauvé des eaux, Renoir fait pour la première fois avec une telle clarté le procès de l'imaginaire en tant que force de dénégation du réel et instrument de conquête d'une identité mensongère. Tout le malentendu autour de l'insuccès puis du succès de ce film vient de là. A travers le personnage de Michel Simon, le spectateur n'accède-t-il pas lui aussi à une illusion de liberté sur fond de dénégation de ses propres contradictions ? Mais Boudu peut être pris au premier degré. La recherche du bonheur dans le dénuement, la rupture avec les derniers ponts de la société, ne se retrouvent-ils pas, tout au long de l'oeuvre, du moins en tant que tentations ? Pepel dans Les Bas-fonds, Bomier dans La Marseillaise, Félipe dans Le Carrosse d'or n'expriment-ils pas eux aussi cette tendance ? Renoir portait-il réellement cette potentialité en lui ? N'était-elle, à son tour, qu'une référence imaginaire, une ultime protection contre la société, ses méfaits et ses tares, une dernière forme de contestation d'un monde fondé sur la possession et le rendement ? Les deux clochard du Dernier réveillon consomment-ils la fin de cette référence et de ses illusions ? L'oeuvre de Renoir est trop riche pour que nous puissions la ramener à une unité par-delà toute contradiction" (...). (in Jean Renoir, Filmo 12, Editions Edilig 1985, p. 54)
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Roger Viry-Babel (texte de 1986) : "Tout dans Boudu sauvé des eaux participe de la comédie humaine. Et Renoir pense théâtre. Non pas parce qu'il adapte une pièce de théâtre ou qu'il met en scène de manière théâtrale, bien loin de là. Mais parce qu'il joue sur des scènes et non sur la globalité, sans presque s'intéresser à ce qui viendra après ou ce qui se trouve avant. Il y a une unité de récit dans laquelle Renoir "restitue à chaque fois le cadre complet où les personnages vont évoluer" (Jean Douchet). De plus, l'emploi systématique de la profondeur de champ permet de briser un cadre et d'introduire la continuité de la vie, ou plutôt de l'instant, dans un récit qui sinon sombrerait dans le conformisme du théâtre filmé (...). Enfin, une vision un peu réductrice a voulu faire de Boudu sauvé des eaux le symbole de l'anarchisme face à un ordre bourgeois incarné par Lestingois. Boudu est plus que cela, car Lestingois reste en permanence sympathique (il y a là un regard antithétique par rapport à La Chienne). C'est un héros : il sauve Boudu. Quant à Boudu, il ne symbolise pas nécessairement le désordre mais la logique de l'ordre poussée à l'extrême. Et cette logique revêt des formes maléfiques car les objets résistent à Boudu, qui est par ailleurs d'une maladresse totale. Dans une certaine mesure, Boudu n'est que la concrétisation des rêves de Lestingois, comme le souligne Eric Rohmer (...). Boudu sauvé des eaux est encore (...) une comédie des erreurs et de l'inversion des rôles : M. Lestingois, dans la séquence d'ouverture, rêve qu'il est un satyre poursuivant la nymphe Anne-Marie. Et c'est bien évidemment Boudu, une fois lavé, bichonné, pouponné et frisé qui "culbutera" à la hussarde Mme Lestingois sur le lit conjugal tandis que le petit spahi en chromo au-dessus du lit jouera effectivement du clairon (...)". (in Jean Renoir. Le jeu et la règle, Ed. Denoël, 1986, p. 64-65)