20 ans de cinéma contemporain
(libres propos)
Par Natalys Raut-Sieuzac et Jean Thooris
I
ICE STORM d'Ang Lee (États-Unis, 1997). Avec Kevin Kline, Sigourney Weather, Christina Ricci…
INNERSPACE (L'Aventure intérieure) de Joe Dante (États-Unis, 1997). Avec Dennis Quaid, Martin Short, Meg Ryan...
INNOCENT BLOOD de John Landis (États-Unis, 1992). Avec Anne Parillaud, David Proval, Rocco Sisto...
INSTITUT BENJAMENTA de Steven et Timothy Quay (Grande-Bretagne, 1995). Avec Mark Rylance, Alice Krige, Daniel Smith, Gottfried John...
J
J'AI HORREUR DE L'AMOUR de Laurence Ferreira Barbosa (France, 1997). Avec Jeanne Balibar, Jean-Quentin Châtelain, Laurent Lucas...
J'AI PAS SOMMEIL de Claire Denis (France, 1994). Avec Katerina Golubeva, Béatrice Dalle, Richard Courcet, Line Renaud…
J'EMBRASSE PAS d'André Téchiné (France, 1991). Avec Emmanuelle Béart, Philippe Noiret, Manuel Blanc...
J'ENTENDS PLUS LA GUITARE de Philippe Garrel (France, 1991). Avec Adélaïde Blasquez, Edith Boulogne, Yann Colette...
J'IRAI AU PARADIS CAR L'ENFER EST ICI de Xavier Durringer (France, 1997). Avec Arnaud Giovaninetti, Claire Keim, Brigitte Cattillon...
JACKIE BROWN de Quentin Tarantino (États-Unis, 1997). Avec Pam Grier, Samuel L. Jackson, Robert Forster, Bridget Fonda...
JACOB'S LADDER (L'Echelle de Jacaob) d'Adrian Lyne (États-Unis, 1990). Avec Tim Robbins, Elisabeth Pena, Danny Aiello…
JAMES AND THE GIANT PEACH (James et la pêche géante) de Henry Selick (États-Unis, 1996). Avec les voix de Simon Callow, Richard Dreyfus, Jane Leeves...
JE RENTRE À LA MAISON de Manoel de Oliveira (France, 2001). Avec Michel Piccoli, Catherine Deneuve, John Malkovich...
JIN-RÔH (Jin-Rôh, la compagnie des loups) de Hiroyuki Okiura (Japon, 1998). Avec les voix de Micheal Dobson, Mike Kopsa, Paul Dobson…
(LE) JOURNAL DU SÉDUCTEUR de Danièle Dubroux (France, 1998). Avec Chiara Mastroianni, Melvil Poupaud, Danièle Dubroux…
JUHA de Aki Kaurismäki (Finlande, 1998). Avec Kati Outinen, Sakari Kuosmanen, André Wilms, Markku Peltola...
JULIEN DONKEY-BOY de Harmony Korine (Etats-Unis, 2000). Avec Ewen Bremner, Brian Fisk, Chloë Sevigny…
K
KANUAS PILVET KARKAVAAT (Au loin s'en vont les nuages) d'Aki Kaurismäki (Finlande, 1995). Avec Kari Vaananen, Kati Outinen, Elina Salo...
KHANE-YE DOUST KODJAST (Où est la maison de mon ami ?) d'Abbas Kiarostami (Iran, 1987) Avec Babek Ahmed Poor, Ahmed Ahmed Poor, Kedha Barech Defai...
KIDZU RITAN (Kids Return) de Takashi Kitano (Japon, 1995). Avec Masanobu Ando, Ken Kaneko, Leo Morimoto…
KIKUJIRO NO NATSU (L'Eté de Kikujiro) (Japon, 1999). Takeshi Kitano, Yusuke Seguiguchi, Kayoko Kishimoto...
(THE) KING OF NEW-YORK d'Abel Ferrara (États-Unis, 1990). Avec Christopher Walken, David Caruso, Laurence Fishburne...
L
(THE) LAST DAYS OF THE DISCO (Les Derniers jours du Disco) de Whith Stillman (États-Unis, 1998). Avec Chloë Sevigny, Kate Beckinsale, Chris Eigeman...
(THE) LAST OF THE MOHICANS (Le Dernier des Mohicans) de Michael Mann (États-Unis, 1992). Avec Daniel Day Lewis, Madeleine Stowe, Russel Means…
LAST SEDUCTION de John Dahl (États-Unis, 1994). Avec Linda Fiorentino, Peter Berg, Bill Pullman…
(LA) LECTRICE de Michel Deville (France, 1988). Avec Léo Campion, Miou-Miou, Charlotte Farran...
(LA) LETTRE de Manoel De Oliveira (France, Portugal, 1999) Avec Chiara Mastroianni, Pedro Abrunhosa, Antoine Chappey...
LIBERA ME d'Alain Cavalier (France, 1993). Avec Louis Becker, Catherine Caron, Paul Chevillard…
(LA) LIBERTAD de Lisandro Alonso (Argentine, 2001). Avec Misael Saavedra, Humberto Estrada, Rafael Estrada…
LIES (Fantasmes) de Jang Sun-Woo (Corée, 1999). Avec Lee Sang-Hyun, Kim Tae-Yon, Jeon Hye-Jin…
LIGHTING OVER WATER (Nick's Movie) de Wim Wenders et Nicholas Ray (Allemagne, 1980). Avec Gerry Bamman, Ronny Blakley, Pierre Cottrell...
LINK de Richard Franklin (États-Unis, 1986). Avec Elisabeth Shue, Terrence Stamp, Steven Pinner…
LITTLE SHOP OF HORRORS (La Petite boutique des horreurs) de Frank Oz (États-Unis, 1986). Avec Rick Moranis, Ellen Greene, Vincent Gardenia...
LONE STAR de John Sayles (États-Unis, 1996). Avec Kriis Kristofferson, Matthew McConaughey, Stephen Mendillo…
LOOKER de Michael Crichton (États-Unis, 1981). Avec Albert Finney, James Coburn, Susan Dey...
LOST HIGHWAY de David Lynch (Etats-Unis, 1997). Avec Bill Pullman, Patricia Arquette, Balthazar Getty…
LOVE STREAMS de John Cassavetes (États-Unis, 1984). Avec John Cassavetes, Gena Rowlands, Diahnne Abbott...
MADE IN HEAVEN (Bienvenue au paradis) d'Alan Rudolph (États-Unis, 1987). Avec Timothy Hutton, Kelly McGillis, Maureen Stapleton…
MAN HUNTER (Le Sixième sens) de Michael Mann (États-Unis, 1986). Avec William L. Petersen, Kim Greist, Joan Allen...
(THE) MAN WITH TWO BRAINS (L'Homme aux deux cerveaux) de Carl Reiner (États-Unis, 1983). Avec Steve Martin, Kathleen Turner, David Warner…
MARRIED TO THE MOB (Veuve... mais pas trop) de Jonathan Demme (États-Unis, 1988). Avec Michelle Pfeiffer, Paul Lazar, Matthew Modine…
ME, MYSELF AND IRENE (Fous d'Irène) de Bobby et Peter Farrelly (États-Unis, 2000). Avec Jim Carrey, Renée Zellweger, Anthony Anderson...
MEMORIES OF AN INVISIBLE MAN (Les Aventures d'un homme invisible) de John Carpenter (États-Unis, 1992). Avec Chevy Chase, Daryl Hannah, Sam Neil...
MONKEY SHINES (Incidents de parcours) de George A. Romero (États-Unis, 1988). Avec Jason Beghe, John Pankow, Kate McNeil...
MUCH ADO ABOUT NOTHING (Beaucoup de bruit pour rien) de Kenneth Branagh (États-Unis, 1993). Avec Keneth Branagh, Emma Thompson, Richard Briers...
MY FAVORITE YEARS (Où est passé mon idole ?) Richard Benjamin (États-Unis, 1982). Avec Peter O'Toole, Mark Linn-Baker, Jessica Harper...
MYNNA YATTERUKA
! (Getting Any ?) de Takeshi Kitano (Japon, 1995). Avec Minoru Iizuka,
Moeko Ezawa, Taka Gatarukanaru…
I
ICE STORM d'Ang Lee (États-Unis, 1997). Avec Kevin Kline, Sigourney Weather, Christina Ricci…
Tempête de glace donc, dans cette chronique désenchantée de la fin d'une époque à travers le quotidien amoureux d'une famille bourgeoise bien sous tous rapports. Les festivités autour de Thanksgiving seront l'occasion de voir s'accélérer les petits écarts qui ne seront jamais bien méchants. C'est là tout l'intérêt du film qui prend un malin plaisir, dans un certain enrobage esthétique, à inverser les schémas classiques. Cette gentille famille n'a rien à faire là, elle semble complètement perdue dans les années 70 et son vent apparent de liberté sexuelle. Abordant de loin et avec beaucoup de puérilité ce qu'ils perçoivent du monde extérieur, les membres de la famille vont devenir acteurs de scenarii qui les dépassent largement. Entre la fille (toujours dérangeante Christina Ricci) qui joue sur le registre de la provocation sans trop savoir où elle met les mains ; et les parents qui tout excités s'embarquent dans une soirée échangiste, Ang Lee parvient à rendre palpable la déconvenue, sans jamais expliciter son propos. Tout est en creux dans ce film nécessairement lancinant et sans épaisseur, qui illustre la nécessité de répondre à une pression extérieure, ne serait-ce que pour se sentir vivant ou pire, pour ne pas être exclu. Il ne reste plus qu'à constater la désincarnation des apparences et à apprécier tous ces costumes trop larges pour ceux qui les portent. La neige peut tomber et étouffer ces âmes qui cultivent avec un brio désabusé l'art de ne pas se poser les bonnes questions…
INNERSPACE (L'Aventure intérieure) de Joe Dante (États-Unis, 1997). Avec Dennis Quaid, Martin Short, Meg Ryan...
Il y a toujours des nouveaux mondes à explorer. Imaginez un univers totalement inconnu et qui pourtant nous constitue. Le corps humain, ce territoire auquel on ne pense pas sauf quand il est déréglé. Nous partons à la découverte de ces terres magiques et hostiles avec un guide de choix : le brillantissime Joe Dante. C'est très bien d'avoir une bonne idée de départ (peu méritante en fait car le film est largement inspiré d'un petit bijou de science-fiction kitsch datant des années 60), encore faudrait-il en faire quelque chose d'intéressant. Pas d'inquiétude à ce sujet avec Dante aux commandes d'un tel vaisseau. L'exploration peut commencer pour notre plus grand plaisir. L'Aventure intérieure est un film d'équilibre, de parfait équilibre à l'image de ce corps dans lequel nous évoluons. À partir d'un scénario très malin, le metteur en scène parvient à chaque séquence à préserver la cohérence de l'ensemble. En d'autres termes, entre l'intérieur et l'extérieur, entre le globule blanc et le globule rouge, entre la rate et le rat (pardon, je m'égare quelque peu) il n'y a pas de baisse de niveau. Même l'aspect romantique homologué par Meg Ryan s'intègre parfaitement et semble ne pas pouvoir subir de coupe sans nuire à l'ensemble. Un équilibre improbable est à l'œuvre avec toujours un soupçon de distance agréable. Petit grand film donc car très bien enchâssé.
INNOCENT BLOOD de John Landis (États-Unis,
1992). Avec Anne Parillaud, David Proval, Rocco Sisto...
Ni tâcheron ni génie, John Landis est un cinéaste modeste dont l'apparente désinvolture de ses films le condamna au « peut mieux faire… ». L'art de Landis, parce que art il y a souvent, marche au trompe-l'œil. Chez l'auteur des Blues Brothers, une commande archi-commerciale cache une critique très très virulente contre Disney et leur façon de vendre des paquets de lessive (Le flic de Beverly Hills 3), un collège-movie basique mu en farce avare et destructrive (American College), un film de lycanthrope tueur dissimule une réelle affection à l'égard de sa créature, et ce au détriment des humains… Film de vampire contemporain mâtiné de gangster-movie, Innocent Blood, tel Le Loup-garou de Londres susdit, ne porte aucun jugement moral sur son « monstre ». Marie, jeune femme un peu enfant et vampire depuis des mille, tue pour se nourrir. Qui est-elle ? D'où vient-elle ? Landis n'apporte aucune réponse ni n'explique les origines de sa belle. Il se contente de suivre un parcours, linéaire, sans speeder avec son lot de séquences chocs, de pauses romantiques (Marie s'amourache d'un flic infiltré, humaine forcément) et ses lois du genre (le soleil, l'ail… tout ce qu'un vampire ne peut supporter). Pourtant, derrière le film de vampires respectueux, Landis en profite pour balancer son habituel discours anti-raciste. Il creuse également l'écart séparant les bandes horrifiques de son enfance des réapparitions hollywoodiennes au sang avarié (pendant qu'une télé diffuse un vieux Dracula en noir et blanc, Marie s'empoisonne avec une victime shootée à l'ail). Cinéaste politique, Landis l'a toujours été. Mais sous le couvert du B (voire du Z parfois) et de l'entertainment à tous prix.
INSTITUT BENJAMENTA de Steven et Timothy Quay (Grande-Bretagne,
1995). Avec Mark Rylance, Alice Krige, Daniel Smith, Gottfried John...
Certains films offrent d’eux-mêmes l’infaillible
recette pour en percer le mystère. Ainsi, entendu dans Institut Benjamenta
: «parfois, il y a plus de vie dans une porte qui s’ouvre que dans
une question ». Après vision globale du premier long-métrage
des frères Quay (que deviennent-ils, d’ailleurs ?), on confirme
: Institut Benjamenta est un film vivant (entendez par là incarné,
à l’inverse de moribond) sur des portes qui s’ouvrent et
se ferment, sur une ribambelle de couloirs labyrinthiques tous bercés
par un jeu constant entre ombre et lumière, sur des passages secrets
menant vers quelques dimensions parallèles – ou bien l’a-t-on
rêvé ? C’est que, dans l’institut du titre, des trucs
curieux s’y déroulent : un parterre de majordomes chosifiés
répète la même leçon ad libitum, un petit nouveau
débarque dans cette enceinte spectrale et semble réveiller les
pulsions enfouies des maîtres de maison, la fräulein se tape un trip
à la Blanche Neige... Vous dites ? En fait, ce n’est pas le plus
étrange : l’atmosphère de l’institut hésite
entre végétal et minéral, la faune animalière agit
comme un leitmotiv moins évident qu’envoûtant, le tempo cotonneux
et l’imagerie onirique qui façonnent l’univers des Quay entraîne
Institut Benjamenta vers la logique du rêve (vers l’illogique,
donc). Fortement secoué par ce film entre Bergman, Guy Maddin et Tarkovski,
Terry Gilliam himself qualifiera cet institut de « film visuellement le
plus beau, le plus envoûtant et le plus drôle que j’ai vu
ces dix dernières années ; je suis très jaloux ».
Oui, le cinéaste de Brazil avait de quoi être jaloux :
Institut Benjamenta ressemble effectivement, parfois, à un film
de l’enfant Terry, en réussi.
J
J'AI HORREUR DE L'AMOUR de Laurence Ferreira Barbosa (France, 1997). Avec Jeanne Balibar, Jean-Quentin Châtelain, Laurent Lucas...
« On s'est aimé comme on se quitte, sans même penser à demain ». Prenez un hypocondriaque-paranoïaque-suicidaire, rajoutez une jeune médecin généraliste, un peu étourdie, et à la recherche de l'amour, et saupoudrez ce joyeux mélange d'un jeune romantique rebelle, suicidaire, et séropositif. Laissez mijoter en scooter sur la musique de Joe Dassin à feu vif et servez chaud sur les écrans cinématographiques. Vous obtiendrez un film qui vous met sérieusement de bonne humeur. À la fois léger et grave, aérien et plombé, poétique et pathétique, Laurence Ferreira Barbosa pour son deuxième film nous comble de bonheur. J'ai horreur de l'amour est typiquement ce film possédant ce tout petit rien, difficile à attraper avec les mots et qui pourrait se résumer en deux mots quant à son origine : l'intelligence-sensible. Elle est présente dans la mise en scène mêlée à une forte sensibilité de l'auteur. La mayonnaise pour ce film est parfaitement montée et ne retombe pas malgré des séjours répétés dans le frigo du temps.
J'AI PAS SOMMEIL de Claire Denis (France, 1994). Avec
Katerina Golubeva, Béatrice Dalle, Richard Courcet, Line Renaud…
J'ai pas sommeil, c'est une histoire d'onirisme que l'on confronte à la réalité. Daïga est actrice. Elle a peu de chance de voir sa carrière décoller dans sa bonne vieille ville de Vilnius. La rencontre avec un réalisateur de passage peu avare de promesses sera l'élément déclencheur pour la décider à aller tenter sa chance à Paris. Armée de son courage et surtout de ses rêves, elle débarque à Paris dans sa petite voiture avec deux numéros de téléphone en poche, un peu d'argent et surtout, beaucoup de cigarettes. L'aventure peut alors commencer et les désillusions se succéder. Le film aborde un sujet éculé, parce que fondateur d'un principe de fiction inestimable, qui dépasse largement le cadre (le plan) du cinéma : le parcours initiatique. Avec Claire Denis, nous sommes plus proches de Christine Angot (la référence non-fictionnelle est volontaire) que de Stendhal. Comme dans tous ses films, il s'agit avant tout d'une histoire de corps et donc, presque par nécessité, d'apprentissage et de corps à corps. La sexualité est importante, mais pas centrale. Le nerf de la guerre se situe ailleurs, dans une idée de maîtrise et de grâce, celle qui nous élève, même dans le plus grand matérialisme, à la hauteur de nos rêves. Il y a une idée de transcendance dans tout cela. Difficilement descriptible, et soyons honnête, impalpable dans le grain du plan, ce rapport au corps nous laisse perdu dans une vague d'impressions fugaces et tenaces à la fois. Comme une odeur qui hanterait notre cerveau des heures après que nous l’aurions véritablement sentie. Mystère donc, celui que nous partageons tous mais que la pensée ne parvient pas toujours à toucher. Talent, donc, celui de cette femme qui film après film s'impose comme la cinéaste du corps dans sa matière et son antimatière. Un autre regard donc, qui sûrement ne pouvait que se conjuguer au féminin. Merci donc !
J'EMBRASSE PAS d'André Téchiné (France, 1991). Avec Emmanuelle Béart, Philippe Noiret, Manuel Blanc...
Légions sont ces rôles de prostituées si belles que la damnation éternelle ne serait que peu de chose face à l'impensable idée de ne pouvoir les approcher. Nombreux sont les réalisateurs qui ont fait des femmes qu'ils désirent plus ou moins secrètement ou officiellement des « belles putes » : pur objet de fantasme masculin. Bernard Blier avec Mon homme en fait partie, André Téchiné aussi, sauf que là, il s'agit plutôt d'un homme (Manuel Blanc, comme trop tôt disparu de l'imagination collective), mais qui nous amène quand même dans les bras de Manon des sources (Emmanuelle Béart, belle car pas si sophistiquée). J'embrasse pas reprend cette vieille histoire des illusions si violemment perdues avec ce jeune provincial rêvant de cinéma qui monte à Paris pour finalement écumer les trottoirs et vendre son désespoir. Servi par « la gueule » d'un Manuel Blanc touchant de désenchantement, J'embrasse pas malgré son austérité formelle (marque de fabrique du réalisateur) nous touche dans la durée et l'habitude d'une image qui ne parvient pas à se défaire d'elle-même. Déchéance et poésie donc pour ce film mineur de Téchiné, mais déjà empreint de ce qui marquera la fin de sa carrière : la rétention des sentiments, ce postulat aux apparences ennuyeuses dans lequel excelle le réalisateur d'Un Cœur en hiver par sa maîtrise et sa finesse. Téchiné avait compris que son austérité et son cinéma hiératique lui permettaient de traiter avec grand talent ce genre de sujet verglacé avec beaucoup de sensibilité. Il était parvenu à maturité. Dommage donc qu'il n'ait pas pu continuer.
J'ENTENDS PLUS LA GUITARE de Philippe Garrel (France,
1991). Avec Adélaïde Blasquez, Edith Boulogne, Yann Colette...
« Une caméra à la place du cœur » écrivait Thomas Lescure à propos du cinéma de Philippe Garrel. Si on était poète, on en conclurait donc que l'œuvre du cinéaste bat au rythme de la vie, mais on en restera au point de vu cinéphilique. J'entends plus la guitare donc, sans doute le chef-d'œuvre de Garrel, est une lettre d'amour et d'adieu à l'ange Nico, ancienne comparse du cinéaste décédée une année plus tôt. Lettre parce que, même si plus cinématographique que 90% de la production mondiale, J'entends plus la guitare est un film littéraire. C'est par les mots que Garrel exprime ses sentiments (en général : la souffrance ; mais aujourd'hui ça semble aller mieux) et le plan séquence, chez lui, s'apparente sans cesse à un nouveau chapitre – ce qui donne souvent à ses films un découpage en forme de roman ou d'essais. Pourtant, rien de sèchement théorique ici. Garrel filme de la pensée là où d'autres cinéastes se contentent de penser. D'où beauté des plans et grande émotion du spectateur qui, soulignons-le plutôt deux fois qu'une, se retrouve plongé dans une intimité d'autant plus intense qu'elle ne tolère jamais le chantage affectif ou le marchandage intellectuel.
J'IRAI AU PARADIS CAR L'ENFER EST ICI de Xavier Durringer (France, 1997). Avec Arnaud Giovaninetti, Claire Keim, Brigitte Cattillon...
Derrière ce titre trop long et explicatif se cache un essai intriguant, en parti réussi, de polar à la française – tout un genre, en effet. L'avantage de J'irai au paradis car l'enfer est ici (décidément, ce titre...) sur les séries noires torchées dans la honte et le complexe ricain comme nous en abreuve le cinéma français depuis trop longtemps ? Durringer préfère l'observation d'une communauté de doulos à l'intrigue tarabiscotée, l'enregistrement de moments creux au whodunit (qui a tué qui ?) gadgétisé. Le monde des mafieux est ainsi saisi dans toute sa quotidienneté triviale, avec ses codes, ses règles, ses trahisons et ses contrats à exécuter – un peu comme un plombier réparant un évier, en plus dangereux quand même. D'un strict point de vu cinématographique, si Durringer n'est ni Scorsese ni Melville (ça se saurait), J'irai... prouve qu'il est un cinéphile conscient d'arriver après des maîtres tels que ces deux derniers. Et justement, I'll go to paradis 'cause hell is there (pour changer) se situe au croisement entre tradition (Melville, mais aussi Hawks ou Aldrich – personnifiés par la vieille garde) et renouveau des 70's (Scorsese, Coppola, Friedkin – symbolisés par l'hérédité). Cette lucidité de cinéaste, conjuguée à une habileté dès qu'il s'agit de décrire les us et coutumes des gangsters, fait plaisir à voir, en dépit de scories évidentes...
JACKIE BROWN de Quentin Tarantino (États-Unis, 1997). Avec Pam Grier, Samuel L. Jackson, Robert Forster, Bridget Fonda...
Un corps aux rondeurs défiant les lois de la gravité et de l'apesanteur s'avance. La caméra est pétrie d'admiration et de désir pour cette femme émanant des fantasmes adolescents de toute une génération de jeunes mâles à la testostérone sécrétée par kilos entiers. C'est Pam Grier qui s'avance ainsi : lunaire, féline, divine, extraterrestre. Dans ce plan, plus amoureux que fougueux et où la vulgarité n'a pas sa place, atomisée par le respect et la splendeur, le temps n'existe plus. Une autre temporalité s'est installée. Pam Grier n'a plus d'âge. Elle est pure beauté, pure icône, pure imago, comme le regard porté sur elle. Nous touchons au comble de l'esthétique, à ce moment indispensablement sans conscience de sa matérialité : la grâce, à la fois du cinéma et de l'actrice. Moment fort donc, à l'image du film-hymne, qui n'a pas le temps de vieillir avant qu'il pénètre dans le dictionnaire céleste de ses scènes qui font l'histoire du cinéma. Ainsi soit-il ! Ainsi est Jackie Brown.
JACOB'S LADDER (L'Echelle de Jacaob) d'Adrian Lyne (États-Unis, 1990). Avec Tim Robbins, Elisabeth Pena, Danny Aiello…
Avec Alan Parker, Adrian Lyne fut le plus nul cinéaste des années quatre-vingts. N'importe quel cinéphile doué de raison cloua au pilori, en ce temps-là, des nanars tels que Flashdance, Neuf semaines et demi ou Liaison fatale, des films puritains et redoutablement moraux qui, sous couvert d'esthétisme publicitaire ripoliné, valaient bien les attaques anti-rouges de Stallone... Dans ce parcours proche de la honte, L'Echelle de Jacob fait figure d'anachronisme. Non pas que le cinéaste de Proposition indécente (en effet) se soit transformé en émule crédible de Garrel sur le coup d'un seul film, mais les effets de manche d'hier virent ici au cauchemar : filtres, fumigènes, montage cut et autres attaques stroboscopiques ne visent qu'à dépeindre une certaine idée de l'enfer, pas la meilleure, pas la pire non plus. Et le cinéaste se lâche : métro abandonné dans lequel surgissent des apparitions patibulaires, couloirs d'hôpitaux jonchés de barbaques en décomposition, personnages prostrés dans la douleur et la peur, insatisfaction quotidienne et sensation d'un Eden, ailleurs... Tout ceci, souvent, s'habille de grosses ficelles et d'escalades horrifiques un peu trop volontaristes pour paraître sincères, mais, encore plus souvent aussi, le film semble littéralement échapper à son créateur. Comme si, ne maîtrisant plus son background publicitaire, Adrian Lyne avait soudainement perdu la raison et enfanté un objet aussi incongru que bizarre. Les flashs virent alors au morbide, la morale républicaine à la critique assassine, les personnages ne ressemblent plus à des images glacées mais à des êtres chétifs en attente d'un jugement dernier... Une fois le film monté, nul doute que Adrian Lyne a dû se demander comment une telle « horreur » avait-elle pu germer dans son cerveau. Nous aussi, on s'est posé la question...
JAMES AND THE GIANT PEACH (James et la pêche
géante) de Henry Selick (États-Unis, 1996). Avec les voix de Simon
Callow, Richard Dreyfus, Jane Leeves...
On ne peut s'empêcher de comparer James et la pêche géante avec L'Etrange Noël de Mr Jack et ceci est une grave erreur. Tim Burton n'a pas contaminé ce long métrage de son univers, il ne sert donc à rien de le rechercher désespérément, en pensant que le film est totalement raté. Les qualités et les particularités sont autres et propres cette fois à l'univers de Henry Selick. L'auteur tente un passage périlleux entre le monde des acteurs et celui des marionnettes représentant l'univers merveilleux dans lequel baigne le film. Il y a basculement (façon Jumanji de Joe Johnston) et non mélange (façon Qui veut la peau de Roger Rabbit ? de Robert Zemeckis), sauf à la toute fin. C'est le gros point faible du film par l'absence manifeste de fonctionnement entre les deux univers. Heureusement, une fois le basculement opéré, nous pénétrons dans un monde féérique adapté d’un romand de Roald Dahl qui a tout à fait retenu les leçons de la psychanalyse en ce domaine. Henry Selick sait nous dérouter également par l'utilisation harmonieuse et hétéroclite de nombreuses méthodes et techniques. Nous passons allègrement de l'animation en volume, à la 3D, en passant par le papier découpé. Le plus curieux est que cela fonctionne parfaitement, créant même des bouffées poétiques soudaines. Et puis arrive la réunion des deux univers, le mélange tant attendu explose enfin devant nos petits yeux ébahis.
JE RENTRE À LA MAISON de Manoel de Oliveira (France, 2001). Avec Michel Piccoli, Catherine Deneuve, John Malkovich...
C'est comme si chaque précédent Oliveira entraînait le suivant. À ce titre, l'anecdote qui permit la naissance de Je rentre à la maison mérite d'être narré : ayant confié le premier rôle du touffu Parole et utopie au gigantesque Michel Piccoli, Oliveira déchanta quelque peu lorsque ce dernier, peu à l'aise face à l'abondance de dialogues en langues italiennes (pas de doublage chez le cinéaste !), déclara forfait. Pressé par le temps et déjà en retard sur son planning de tournage, Oliveira s'en remit à un acteur débutant (Renato Di Carmine). Problème : sommé d'apprendre sa tartine de dialogues la veille pour le lendemain, le jeune Renato, dépassé par les exigences du maître, un jour de tournage particulièrement ardu baissa les bras à son tour, balançant au cinéaste la phrase « ritorno a casa » – en français : je rentre à la maison. Oliveira, jamais à court d'idées fantasques, en fit aussitôt le sujet de son film suivant avec, logique évidente, Michel Piccoli dans le rôle d'un acteur qui, sur un plateau de cinéma, décide lui aussi de « ritornare a casa ». Le film ressemble à l'anecdote : léger de prime abord mais, sur le mode de l'errance sans causes ni conséquences, vaste en questionnements si tôt la coquille percée – sur la vieillesse, le deuil, l'importance de l'innocence, thèmes oliveiriens par excellence.
JIN-RÔH (Jin-Rôh, la compagnie des loups)
de Hiroyuki Okiura (Japon, 1998). Avec les voix de Micheal Dobson, Mike Kopsa,
Paul Dobson…
Jin-Rôh, c’est d’abord un remarquable scénario, écrit par Mamoni Oshii, qui explore un passé alternatif né des conséquences des bombardements nucléaires à Hiroshima et Nagasaki. Dans ce monde, quelque part à la fin des années 50, la barbarie nazie a triomphé. Dans ce Japon totalitaire, dominé par le groupe très répressif des Panzer, chargé de maintenir l’ordre, l’opposition s’organise autour de terroristes et de kamikazes. Bref le chaos et la perdition dominent dans ce conte étrange qui se construit autour de la transposition improbable du petit chaperon rouge teintée de romantisme. Jin-Rôh est le type même de films réflexif, tout aussi bien construit que perturbant quant à ses résonances thématiques et politiques, mais aussi humaniste. En effet, de manière gracieuse et subtile, le film véhicule un message nébuleux que nous pourrions résumer ainsi : l’être humain est capable du meilleur, comme du pire. À l’image du héros, cette machine à tuer bouleversé par cette jeune fille devenue une bombe humaine, Jin-Rôh matérialise un monde à double face. Tout en animation traditionnelle, le film dans ses couleurs opaques et peu contrastées dégage une beauté plastique souvent déconcertante, en harmonie avec ce souffle qui anime le plan et les personnages. Une grande réussite à ne rater sous aucun prétexte.
(LE) JOURNAL DU SÉDUCTEUR de Danièle
Dubroux (France, 1998). Avec Chiara Mastroianni, Melvil Poupaud, Danièle
Dubroux…
Plutôt que d'adapter frontalement un pavé de toute façon inadaptable, Danièle Dubroux a préféré slalomer autour du Journal du séducteur. Ainsi, le texte de Kierkegaard est-il ici un livre passant de main en main, un motif de rencontre et d'attraction hypnotique. Il y a donc une idée de jeu, de « on ferait comme si... » nous rendant le film particulièrement sympathique et souvent très drôle. D'autant plus sympathique que le jeu, ici, dépasse la frontière de la Grande Littérature pour frayer avec le cinéma. Dubroux convoque là les ombres et les images de Dreyer et de Murnau, non pas à titre de citations cinéphiles, mais bien parce que la passation (de signes, d'images, de mots) est le véritable sujet de l'œuvre. D'ailleurs, puisqu'on parle de sujet et nonobstant toute l'estime que l'on possède à l'égard de ce film charmeur, reconnaissons que Dubroux est passée à côté de son histoire. Il y avait là, de façon lisible et évidente, motif à un chef-d'œuvre de drôlerie et d'irrévérence, cela via le personnage qu'interprète le toujours exceptionnel Mathieu Amalric. Celui-ci, amoureux de la belle Chiara, s'éprend finalement de la mère de cette dernière (jouée par Dubroux herself, plutôt bonne actrice, naturelle, chaleureuse). D'où, durant quelques scènes proches de la perfection, une suite d'attirance/répulsion vécue sur le mode du comique et de la différence d'âge. Sauf que, au lieu d'axer l'intégrale du film sur cette relation hors norme, Dubroux préfère s'en remettre à une historiette ado entre Chiara et Melvil Poupaud, historiette non dénuée de qualités mais faisant pâle figure comparée à la puissance comique déployée par le personnage campé par Amalric. Mais Dubroux a choisi, c'est son film après tout. Il faut également préciser que ces (modestes) réserves pourraient provenir d'un point précis : à l'époque, on ne connaissait pas encore Mathieu Amalric (Comment je me suis disputé... n'était pas encore sorti), et la frustration ressentie face au Journal du séducteur découlait sans doute de la découverte d'un acteur génialissime (euphémisme) malheureusement trop peu présent à l'écran. Maintenant que l'on connaît Amalric par cœur, il serait peut-être temps d'à nouveau feuilleter ce journal-là...
JUHA de Aki Kaurismäki (Finlande, 1998). Avec
Kati Outinen, Sakari Kuosmanen, André Wilms, Markku Peltola...
À force de réduire les dialogues de ses films au strict, strict minimum, à force de se plaindre de l’influence néfaste des sous-titres sur la couche d’ozone (véridique ! mais on parle là de Kaurismäki, ce qui change tout...), notre Finlandais fétiche devait bien finir par tourner un film muet, un vrai, avec musique rétro, noir et blanc de rigueur et tout le tralala... Chose faite, en 98, avec ce Juha aussi étincelant que rare. En fait, si l’on exclut la musique qui accompagne chaque saynète, Juha ne diffère guère des précédents Aki (et ni des suivants d’ailleurs, ce qui est un peu dommage pour les suivants...) : cadres statiques, acteurs pantomimes (comme toujours, Kati Outinen est magnifique), désespoir pince-sans-rire, intérêt sincère et humble à l’égard des petites gens, personnages mutiques (le film est muet, certes, mais on ne peut guère prétendre que Kaurismäki fut un jour un grand cinéaste de la parole)... Le renouveau ? L’exercice de style qui consiste à mettre en scène un film muet – depuis Sidewalk Stories, film black influencé par le Kid de Chaplin, l’essai ne fut jamais renouvelé. La grande force de Juha ? œuvrer dans le muet, mais à notre époque (les fours à micro-onde et autres frigos sont là pour nous rappeler que, effectivement, nous ne sommes pas en 1910 mais au présent, celui de 98, le nôtre, le vôtre). Même s’il ne s’agit guère du chef-d’œuvre de Aki (qui ont pour titres J’ai engagé un tueur, Shadows in Paradise et La Fille aux allumettes), Juha n’en demeure pas moins un Kaurismäki de grande envergure (au même titre que Ariel ou Au Loin s’en vont les nuages). Reste que la présence de Matti Pelonppää manque un peu à l’ensemble...
JULIEN DONKEY-BOY de Harmony Korine (Etats-Unis,
2000). Avec Ewen Bremner, Brian Fisk, Chloë Sevigny…
Avec Harmony Korine, on ne sait jamais sur quel pied danser
: le bougre est-il un habile provocateur exhalant un aguicheur parfum de rock
n’roll attitude ? Un surdoué (il a quand même écrit
le script de Kids lors de ses dix-huit berges) trop cadenassé
par un souci de différence ? Le plus indépendant des jeunes cinéastes
américains de ces dix dernières années ? Un futur martyr
payant au prix fort sa soif d’originalité ? L’avenir apportera
sûrement réponses à ces questions, mais, pour l’heure,
ce qui sauve Korine de la pose branchée, de la rébellion en culotte
courte (et c’est aussi pour ça qu’on aime ce cinéaste),
ce sont deux films durs à classer dans des castes définies, deux
films marchant à la dérobade, deux films de cinéaste (aucun
doute sur ce point) : Gummo d’abord, puis Julien Donkey-Boy.
Le second, tout comme le premier, est un curieux mélange entre home movie,
vidéo et pellicules, foutage de gueule et sursauts émotifs, sincérité
et manipulation, délires éthyliques et éclats de génie.
Dans cette histoire familiale, on peut, tout au plus, relever une suite de sentiments
propres au cinéaste : l’admiration à l’égard
des pères (Werner Herzog, idole de Korine, joue le rôle du... père),
l’amour pour la petite amie (Chloë Sevigny, son ex, est filmée
différemment des autres acteurs), le respect dû au clan Korine
(le film s’inspire d’un oncle du cinéaste ayant séjourné
en hôpital psychiatrique)... En cela, et parce que, en pur cinéaste
formel Korine n’oublie cependant pas de filmer des personnages de chair
et de sang, Julien Donkey-Boy se laisse assez vite percer à
jour : sous couvert de poses white trash et d’entourloupes visuelles,
Harmony Korine, c’est typiquement le genre de mec prêt à
franchir tous les interdits, à n’importe quel coup bas du moment
que, au final, une émotion pointe, un vécu se fait ressentir,
un personnage prend vie. D’où, peut-être, notre inaptitude
à cibler le garnement. Tant mieux...
K
KANUAS PILVET KARKAVAAT (Au loin s'en vont les nuages) d'Aki Kaurismäki (Finlande, 1995). Avec Kari Vaananen, Kati Outinen, Elina Salo...
Un appartement bleu, un restaurant aux tons boisés, des rues grises. Souvenirs sensitifs ainsi exprimés de l'univers traversés et exprimés par Kaurismäki. Pas grand chose à dire de plus finalement, car pour rendre hommage au meilleur du cinéaste, il faut se taire, préserver ce silence qui donne libre court aux corps et à l'espace habité par ceux-ci. Simple, émouvant, sensible et bêtement beau, Au loin s'en vont les nuages n'est exprimable que dans la matière de ses plans : cette densité si particulière du contraste et de l'épure et cette mise en scène des plus humble. Le réalisateur n'écarte pas le mouvement bien au contraire, mais celui-ci correspond à un rythme très particulier, véritablement décalé. L'horloge interne du film, et plus globalement son œuvre, répond à un étrange principe. En effet, la vitesse et la lenteur cohabitent allègrement. Ce mariage contre-nature fonctionne harmonieusement, rejoignant l'essence du cinéma de Kaurismäki fait de ce mélange d'hystérie et de profonde méditation.
KHANE-YE DOUST KODJAST (Où est la maison de mon ami ?) d'Abbas Kiarostami (Iran, 1987) Avec Babek Ahmed Poor, Ahmed Ahmed Poor, Kedha Barech Defai...
Lorsque sortit en France Où est la maison de mon ami ? le regard occidental se retrouva face à un beau film qu'il défendit comme de bien entendu. On parlait alors de dépaysement rafraîchissant, d'humanisme retrouvé, de bonté d'âme – tout ça parce que le cinéaste venait d'Iran et filmait une histoire d'enfant. Référence admise : Rosselini. Les films de Kiarostami qui s'ensuivirent prouvèrent que, à défaut d'être complètement faux, les arguments précédents n'étaient pas tout. En fait, beaucoup plus cinéaste de la manipulation que du réalisme, Abbas Kiarostami faisait s'entrechoquer vrai et faux, cinéma et réel, mais sans que la ligne de partage ne se distingue à l'écran. Un exemple parmi tant d'autres, mais suffisamment pervers pour être cité en amont : dans le film, un écolier pleure car celui-ci a oublié son carnet de travail ; le maître risque ainsi de le gronder. Dans la réalité, le cinéaste a simplement déchiré une photo particulièrement appréciée par l'enfant, provoquant ainsi les larmes de ce dernier. Tout le film avance de la sorte, entre purs artifices et séquences de vie retournées. Certes, avec des chefs-d'œuvre tels que Close up, Et la vie continue ou Le Goût de la cerise (liste non définitive), Kiarostami ira encore plus loin dans ce principe de mise en scène, mais, au fond, tout était déjà dit et montré dans Où est la maison de mon ami ?
KIDZU RITAN (Kids Return) de Takashi Kitano (Japon, 1995). Avec Masanobu Ando, Ken Kaneko, Leo Morimoto…
Deux adolescents complices et cancres notoires sont passionnés de boxe. Ils vont voir leur chemin se séparer avec l’entrée de l’un d’entre eux chez les Yakuzas. Kids Return est un croisement entre autobiographie et réflexion sur la société japonaise contemporaine. Dans un discours secondaire, Kitano n’est pas tendre avec les institutions japonaises qui apparaissent monolithiques et inadaptées face à une jeunesse en recherche de liberté et d’émancipation individualiste. À l’école, dans le monde de la boxe, chez les Yakuzas, les identités sont broyées par un principe de hiérarchisation qui semble immuable. Le rouleau compresseur qui passe sur le film n’est pas sans affecter la mise en scène particulièrement froide et sèche. Ainsi Kids Return est un film désaffecté et puissant. C’est sûrement ce qui en fait l’un des moins intéressants de son auteur par manque d’ambiguïté. Si nous y retrouvons l’incongruité kitanienne et les accès de violences, le film est exempt de compassion et de poésie. La démonstration impeccable manque de respiration et de dysfonctionnements. Malgré tout, la force du propos et la nostalgie inhérente confèrent au film une âpreté étrange, proche par instant de l’envoûtement intellectuel. Dommage que Kitano n’ait pas suffisamment radicalisé cette approche trop prise dans son argumentaire. Le réalisateur d’Hana-Bi excelle pourtant dans la digression.
KIKUJIRO NO NATSU (L'Eté de Kikujiro) (Japon, 1999). Takeshi Kitano, Yusuke Seguiguchi, Kayoko Kishimoto...
L'Eté de Kikujiro surprend. Il apparaît un petit peu comme un OVNI dans la filmographie de Kitano ; loin, en apparence, de la violence décalée de la majorité de ses films ; aux antipodes du drame latent du chef-d'œuvre Hana Bi ; évoluant dans un tout autre registre que les frasques télévisuelles grotesques et vulgaires du clown japonais synthétisées dans Getting Any ? Ceci n'est qu'apparences, car il n'y a rien de plus proche d'un film de Takeshi Kitano, qu'un film de… Takeshi Kitano et ce n'est pas pour nous déplaire. Le personnage interprété par Beat Takeshi himself demeure le même, cet homme rustre et violent au grand cœur. La présence du comparse qui n'est autre qu'un enfant nous ramène finalement à tous les personnages du cinéma de Kitano, tous ces grands enfants qui aiment beaucoup jouer (Sonatine ou Brother sont exemplaires à ce niveau). La seule différence réside dans la dimension unilatérale de l'enfant. Il n'est pas habité par son double violent. Nous évoluons malgré tout en chemin balisé qui nous ramène sur la plage de A scene at the sea avec sa profonde poésie. L'Eté de Kikujiro est un peu la rencontre de A Scene at the Sea avec l'ensemble des autres films de Kitano. Pas forcément en mieux, pas forcément en moins bien, il est dominé par cette cruauté toujours prégnante de l'adulte envers l'enfant qui sous-tend l'ensemble sans jamais tomber dans l'irrecevable. C'est un film ludique et d'une grande maîtrise, tout simplement.
(THE) KING OF NEW-YORK d'Abel Ferrara (États-Unis, 1990). Avec Christopher Walken, David Caruso, Laurence Fishburne...
Après une suite de séries B hargneuses et remarquées,
l'ange Ferrara signe avec The King of New York son premier chef d'œuvre.
Fraîchement sorti de taule, Franck White, ancien grand manitou du trafic
de came avant séjour prolongé derrière les barreaux, se
lance dans une croisade toute christique afin de financer un hôpital pour
enfants pauvres. Sa méthode : le crépitement des flingues. L'embûche
: trois flics prêts à toutes les infractions dans le but de le
remettre à l'ombre. Ce qui marque en premier lieu dans ce film en forme
de tragédie grecque, c'est le visage paisible, presque effacé,
de Christopher Walken dans le rôle de sa vie : comme conscient de son
inévitable trépas prochain, son personnage a des allures de mort
en sursis. Une atmosphère crépusculaire qui vaut également
pour tous les autres personnages du film, condamnés par la maladie, tuméfiés
par les abus de drogue ou semblables à des pantins ne tenant qu'à
un fil. L'éclairage expressionniste de Bojan Bazelli ainsi qu'un extrait
de Nosferatu ne font que confirmer cette impression : The King of New York
est le Night of the Living Dead du polar contemporain.
L
(THE) LAST DAYS OF THE DISCO (Les Derniers jours du Disco) de Whith Stillman (États-Unis, 1998). Avec Chloë Sevigny, Kate Beckinsale, Chris Eigeman...
Bien avant l'avènement des « startuppers » avec leurs lunettes multicolores totalement « hype »; bien avant la fulgurance d'une envie de discrétion et de profond cocooning ; il y a eu la grande période du « tout frime, tout argent » dans les derniers balbutiements des années 80. C'était l'apogée des youpies de tout poil, rois de Wall Street, qui projetaient la grosseur de leur voiture ou de leurs actions en bourse sur leur pénis. Les paillettes dominaient le monde occidental perdu dans un océan de consommation et de valeur absente. À New York, « Le club » était le lieu branché par excellence où la cocaïne coulait à flot et où le disco survolté nous délivrait ses derniers rythmes superficiels et légers. Dans ce monde, difficile de survivre sans être un requin sans fois ni loi. C'est pourtant ce qu'essaye de faire le personnage jouée par Chloë Sévigny. Elle se débat tout au long du film pour préserver son intégrité. Whith Stillman signe un portrait sans concession de sa génération qui n'a qu'un mot d'ordre : rentrer dans le moule malsain ou crever ! La seule morale qui apparaît dans Les Derniers jours du Disco se place curieusement au niveau de la danse. C'est simplement lorsque les corps se dandinent, sur les paroles les plus idiotes de la terre, qu'ils deviennent inoffensifs et mus par des sentiments positifs. L'héroïne ne doit son salut qu'à la fin de cette période marquée par le fameux Jeudi noir, situé totalement hors-champ de ce monde de vacuité et de nihilisme. « Le club » devient un lieu de désertion où seuls résonnent les souvenirs d'orgies. De tout cela, il ne reste que des trentenaires rangés et un peu déboussolés, à la recherche de ce que pourrait être une morale. Génération perdue ?
(THE) LAST OF THE MOHICANS (Le Dernier des Mohicans) de Michael Mann (États-Unis, 1992). Avec Daniel Day Lewis, Madeleine Stowe, Russel Means…
Le Dernier des Mohicans est un film de traditions, épique à souhait. C’est l’adaptation du livre de Cooper James Fenimore. L’action se situe en pleine guerre franco-anglaise pour la possession des terres des Indiens de l’État de New York. Guerre, romance, vengeance se côtoient dans un ballet de tous les instants où une vie humaine quelle qu’elle soit n’apparaît pas comme anecdotique ou dérisoire. Michael Mann avec tout le savoir-faire classique qui le caractérise lorsqu’il est inspiré signe un film épique et profondément humaniste. Mann développe une mise en scène toute en sobriété et élégance proche du remarquable Heat et rappelant, par certains éclats, les films d’aventures d’un Raoul Walsh ou d’un John Ford (excusez du peu). Nous avons affaire à un réalisateur honnête cherchant à mettre en valeur de la meilleure façon qui soit son sujet et ses personnages. À travers les 7 films qui composent sa filmographie, jusqu’à aujourd’hui, Michael Mann est toujours parvenu à maintenir ce cap à part dans Ali, son dernier film, où il semble dépassé et prisonnier d’une surenchère esthétique. Peut-être le personnage de Muhammad Ali a-t-il trop d’envergure pour le réalisateur qui n’a besoin que de simplicité ?
LAST SEDUCTION de John Dahl (États-Unis, 1994). Avec Linda Fiorentino, Peter Berg, Bill Pullman…
Il est loin le temps des femmes fatales qui laissaient dans les âmes masculines ce mélange de fascination érotique et de peur castratrice. La pellicule brûlait de désir et les spectatrices de jalousie et d'envie. Les corps des actrices sont aujourd'hui trop lisses, trop pures, la beauté trop évidente et appartenant à des canons véhiculés par tous les médias. L'érotisme est toujours présent car on ne peut pas le retirer d'une femme même la plus quelconque. Par contre, les femmes font moins peur et c'est bien dommage. Heureusement de temps en temps, un corps défie le temps et les modes et s'inscrit violemment dans l'inconscient collectif. John Dahl a été marqué sans l'ombre d'un doute par Lauren Bacall ou Greta Garbo. Dès Kill me Again la femme (Lara Flynn Boyle) représentait la plante vénéneuse fascinante, manipulatrice et incroyablement dangereuse. Avec Last Seduction, le réalisateur radicalise son approche faisant de son actrice un pur morceau d'érotisme. Linda Fiorentino y campe une femme dégoûtée des hommes qui utilise le sexe comme arme. Il n'y a plus rien à faire, c'est fatal. La mante religieuse sans pitié ne tremblera jamais dans l'exécution de ses terribles plans. Les hommes sont des pions, incroyablement faibles et vulnérables que l'on mène par le bout du nez où plus exactement, par le bout de la qu... Last Seduction est à aborder comme un film d'horreur déguisé en film noir, qui fait passer le film La Mutuante pour une vaste supercherie. Linda Fiorentino est une tueuse en série qui possède la plus dangereuse des armes : son corps. Le postulat du film est très simple : et si une femme avait pleine maîtrise de tout son bagage érotique... On regrettera simplement que notre monstre aux yeux de braises ne se confronte pas suffisamment avec les représentantes de son espèce, cela aurait pu générer d'autres scènes d'anthologie. On dit bravo quand même !
(LA) LECTRICE de Michel Deville (France, 1988). Avec
Léo Campion, Miou-Miou, Charlotte Farran...
Michel Deville perd peu à peu de sa hargne en vieillissant. Difficile malgré tout le respect que nous pouvons avoir pour le cinéaste de le nier. Avant de sombrer dans le léger sans fond ou le profond de simple apparence, est apparu sur nos écrans La Lectrice bénéficiant à juste titre d'une bonne aura publique et critique. Qu'en est-il quinze ans après ? Il faut bien avouer que la ferveur est un petit peu tombée, mais pas autant que notre petit radar nous apprenant à mesurer notre enthousiasme ou notre dégoût à la première vision d'un film nous aurait amené à condenser. La Lectrice s'en tire bien, même avec mention. Beaucoup de petits détails liés à la chronique se sont quelque peu flétris, alors que d'autres ont largement prospéré et se sont bonifiés. Bien sûr, nous sommes loin de Nelly et Monsieur Arnaud de Claude Sautet, Melville manquant profondément de subtilité lorsqu'il doit se confronter sous l'angle frontal du désir la relation de Miou-Miou avec le vieil homme. Pour le reste, c'est le charme qui nous saute aux yeux et qui surtout par instants fugaces nous prend à la gorge. Le mélange entre les différents fantasmes liés à la lecture et la mise en abîme fonctionnent sans l'ombre d'un soubresaut. La Lectrice est un film qui file, tel un jeune ruisseau dans son tracé millénaire. Il ne faut pas compter sur lui pour jouer les rebelles et sortir des sentiers battus (et rebattus). Il n'en demeure pas moins que ce parcours ancestral, il l'emprunte avec beaucoup de fraîcheur et de spontanéité.
(LA) LETTRE de Manoel De Oliveira (France, Portugal,
1999) Avec Chiara Mastroianni, Pedro Abrunhosa, Antoine Chappey...
La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette adaptée par Manoel De Oliveira ne pouvait être qu'un pur chef-d'œuvre tellement l'univers du cinéaste est proche de celui du roman. Cela a toujours paru comme une évidence qu'un jour le cinéaste portugais allait se confronter à cette œuvre, qui peut-être, il y a longtemps l'a même inspiré en qualité de cinéaste. C'est chose faite donc avec la réussite escomptée et quelle réussite. Les univers délicats fusionnent pour un film pétri de peinture, de sensation et d'affect. La délicatesse atteinte par Oliveira est sensible dans le moindre grain de pellicule. Chaque geste semble porté par la grâce, à l'image de l'actrice Chiara Mastroianni tout en mystère et beauté contenue. C'est une évidence, La Lettre touche à quelque chose de rare et incroyablement précieux, une sorte de nirvana que le réalisateur a toujours recherché film après film. Il l'a plusieurs fois entraperçu, mais jamais aussi nettement qu'ici où, clairement, il l'a caressé avec pleine conscience.
LIBERA ME d'Alain Cavalier (France, 1993). Avec Louis
Becker, Catherine Caron, Paul Chevillard…
En prenant le titre à la lettre, la première
scène de Libera me s'impose d'elle-même : des hommes et
des femmes enfermés dans une pièce sinistre, mains au-dessus de
la tête, pendant que des officiers semblables à ceux de la Gestapo
vérifient leurs passeports. Soudain, l'un des prisonniers tente de fuir.
Coups de feu. Écran noir. Le titre, lourd de sens, apparaît. Les
scènes suivantes compliquent la donne et il faut attendre une bonne dizaine
de minutes pour se repérer : des individus se font faire des passeports,
d'autres (des officiers) avalent le repas du soir, le tout sans une seule parole
(on n'entend que le craquement des pas, la respiration des hommes et la sonorité
des objets). On passe ensuite à une longue scène détaillant
l'activité de deux bouchers : couper la viande, la ficeler, la mettre
dans un grand panier, puis la vendre aux clients. Cavalier saisit une suite
de gestes naturels, banales, mais passionnés, artisanales même,
d'une grande beauté. Un officier va pour acheter un panier de rosbif,
mais, contre toute attente, il attrape la tête du boucher et l'enfonce
violemment dans le panier à viandes. La scène suivante montre
le boucher devenu à son tour prisonnier. Film sec, court (une heure dix),
dégraissé de tout ajout inutile, Libera me est un violent
réquisitoire contre la dépossession de l'homme et, plus généralement,
contre toute forme d'autorité fascisante. Pour cela, Cavalier ne filme
que des visages meurtris ou impassibles et des gestes quotidiens (couper une
orange, tourner les pages d'un livre), jamais dans un même cadre, sans
un seul plan large. Lorsque l'homme se voit interdire d'exercer les activités
humaines les plus simples mais aussi les plus vitales, il se retrouve aliéné,
chosifié. Pour les officiers, les prisonniers ne sont ainsi que des corps
sans visage, ou bien des photos sur une carte d'identité. La scène
la plus forte du film insiste sur cette horreur : un homme est attaché
à une chaise (sa tête est hors champs, on ne voit que les mains
liées), un carton rouge lui est épinglé sur sa chemise
(impossible de ne pas penser à l'étoile jaune), plan suivant :
le corps est placé dans un cercueil sur lequel un garde inscrit le numéro
douze. Effrayant.
(LA) LIBERTAD de Lisandro Alonso (Argentine, 2001). Avec Misael Saavedra, Humberto Estrada, Rafael Estrada…
L'un des films les plus dépaysants de l'année 2001, l'un des meilleurs aussi. Détruisant la mince frontière séparant documentaire et fiction, Lisandro Alonso, jeune Argentin de 26 ans, filme, durant une heure et dix minutes minérales, le quotidien d'un coupeur d'arbres dans la pampa. Ce qu'il faut savoir : le bûcheron l'est vraiment, les gestes mécaniques saisis par le cinéaste ne sont pas joués, probable que notre ami des bois n'a que faire de la présence de la caméra dans son environnement naturel... Clou du film : le lent dépècement d'un tatou et la transformation de ce dernier en repas frugal ! Ça pourrait n'être que terriblement chiant ou trop axé béhavioriste, ça ne l'est pas : par le soin accordé à saisir les moindres mouvements de son unique personnage (il est vrai fascinant à observer), par la parcimonie de ses dialogues (trois lignes ?) face aux bruissements de la forêt (tout un univers proche de nous, par la seule force du son, devient aussi mystérieux que, mettons, la découverte du monolithe à la fin de 2001), par cette égalité entre homme (au singulier) et espace naturel, La Libertad mue soudain, sans que l'on ne s'en aperçoive, en un pur film d'action – action au sens ou le personnage bouge beaucoup.
LIES (Fantasmes) de Jang Sun-Woo (Corée, 1999). Avec Lee Sang-Hyun, Kim Tae-Yon, Jeon Hye-Jin…
Quand ils s'y mettent, les Asiatiques ont souvent beaucoup plus d'audace (dans les circuits classiques possédant une ambition cinématographique) que les Occidentaux pour représenter les choses du sexe de manière frontale. Fantasmes est un film aux budgets décors et costumes réduits. Nous pouvons résumer cela à deux corps nus et chauds pétris de désir. La jeune Y, autant par amour que par soif de découverte, est prête à tout tenter avec l'expérimenté J, homme marié possédé par sa passion envers la jeune femme. S'ensuit alors un voyage initiatique autant pour la jeune femme (le sexe et le plaisir facilement dissociables) que pour l'homme (l'apprentissage de la moindre parcelle du corps d'Y, qui n'a rien d'un chromosome). Ce premier parcours initiatique maîtrisé, les deux amants ne parviennent plus à revenir de leur passion dévorante, sombrant dans un univers parallèle et charnel boulimique. Ils deviennent corps avant tout, cherchant toujours plus loin, toujours plus fort la fusion de plus en plus inaccessible. Il ne s'agit alors plus de plaisir, mais de douleur, seul moyen de retrouver les sensations d'extase. Jang Sun-Woo parle explicitement de la dépendance, qui est le véritable sujet de son film trouble comme une rivière dynamisée par le courant. Dépendance troublante aussi comme un voile hypnotique qui s'agite incessamment devant nos yeux en recherche de repères. De ces deux corps en sueur, l'esprit est absent. C'est le corps compulsif qui a pris le pouvoir, oubliant les autres besoins primaires à l'image d'une mise en scène qui, sans oublier ses principes fondamentaux, construit plus un corps qu'un plan. C'est de cette forme de possession, dont on a du mal à percevoir les limites, que le film acquiert toute sa puissance, rendant l'évocation de L'Empire des sens bien fade.
LIGHTING OVER WATER (Nick's Movie) de Wim Wenders et Nicholas Ray (Allemagne, 1980). Avec Gerry Bamman, Ronny Blakley, Pierre Cottrell...
Entre deux arrêts de tournage de Hammett, Wim Wenders rend visite à son mentor et ami Nicholas Ray. Ce dernier, au stade terminal de la maladie, confie au cinéaste allemand le seul remède apte à le remettre sur pied : tourner, vite, là, maintenant, un film. De là démarre le projet Lightning Over Water : jouer un tant soit peu sur la fiction sans vraiment être dupe de la véritable essence de l'œuvre, filmer les derniers jours d'un homme. Consentant, initiateur du projet, Nicholas Ray, par cette offrande et sa mise en avant, permet à Wim de ne pas verser dans le regard morbide ni dans le voyeurisme malsain. Il faut dire aussi que personne n'est dupe de cette mise en abîme : de Ray ne rechignant guère à montrer son corps malade et vieilli face caméra, à Wenders ne cessant de se poser des questions sur les limites à ne pas dépasser, jusqu'au film lui-même constitué de séquences véritablement mises en scène, d'apports documentaires et de hors champs tournés en vidéo. Parce que work in progress plutôt que véritable film (l'inspiration au jour le jour suinte à chaque plan), Lightning Over Water ressemble, in fine, bien plus à un film de Nicholas Ray dernière période (celle, expérimentale et faite de bric et de broc de We can't Go Home Again) que de Wenders. Ce dernier, médium indispensable au cinéaste malade de La Fureur de vivre, ne sert que d'assurance. À noter que, véritable ami des grands maîtres du cinéma, Wim réitérera la donne avec Antonioni pour un Par-delà les nuages largement inférieur à ce Nick's Movie à deux doigts du chef-d'œuvre.
LINK de Richard Franklin (États-Unis, 1986).
Avec Elisabeth Shue, Terrence Stamp, Steven Pinner…
Une ou deux fois pas an, on repère le nom de Richard Franklin collé à la confection d'un téléfilm de troisième zone. S'en offusquer serait accorder trop d'importance à des cinéastes n'en méritant pas tant. Car il suffit de préciser que Richard Franklin débuta sa carrière en écrivant le script de Psychose 2 (purgatoire !) puis en réalisant l'avoriazé Patrick, un pompage de Carrie, pour se faire une idée de la jeunesse tourmentée du gaillard : on raconte qu'Hitchcock en personne lui changeait les couches ! Le vote du jury serait clos si, entre deux hommages maladroits au gros Alfred, Franklin n'avait réalisé Link, un coup de bol. Dans nos souvenirs, un sacré bon film, ce Link. Dix-huit ans après La Planète des singes (celui de Schaffner, hein !) et deux avant Incidents de parcours (l'un des meilleurs Romero), Richard Franklin reprend à son compte l'idée suivante : les singes, ça fait peur. Très conscient des règles du suspense, Link isole une charmante étudiante (Elisabeth Shue, déjà excellente) dans un manoir tenu par un savant spécialisé dans les guenons. Le savant disparu, un jeu de cache-cache entre la femme et le primate se met en place. Attention : ici, le singe n'est clairement pas identifié à un psycho-killer court sur pattes, et l'étudiante ne passera guère l'heure trente du film à repousser les attaques poilues du primate. Au contraire, une partie érotique, tout en non-dit et regards lourds d'envies renfrognées, unira la femme et le singe dans ce qui n'est, au fond, qu'une énième variation sur l'instinct et le désir. Celle-ci se révèle suffisamment originale pour être signalée...
LITTLE SHOP OF HORRORS (La Petite boutique des horreurs) de Frank Oz (États-Unis, 1986). Avec Rick Moranis, Ellen Greene, Vincent Gardenia...
Une curiosité, assurément, et un film que l'on aimerait bien revoir. Remake d'un classique (vieillot, on parie ?) de Roger Corman avec Jack Nicholson en vedette (bien avant Easy Rider), La Petite boutique des horreurs conte les mésaventures de Audrey 2, une plante carnivore qui parle, bouffe de l'humain et chante aussi dans cette seconde version (qui est, faut-il le préciser, une comédie musicale). Avec une histoire pareille, un cinéaste tel que Joe Dante en aurait sans doute tiré des merveilles. Beaucoup plus docile que le réalisateur fou de Gremlins, Franck Oz, si nos souvenirs sont bons, joue la carte rétro plutôt que celle contemporaine. Et c'est probablement là, dans ses apparats d'objet kitsch (désolé, Moretti) que La Petite boutique des horreurs doit aujourd'hui encore posséder un certain charme – à défaut sans doute d'un charme certain. On se rappelle surtout d'un casting constitué en grande partie d'échappés du Saturday night live : Rick Moranis, John Candy, Bill « the king of comedy » Murray, Steve Martin (en loubard bardé de cuir) et même Jack Nicholson qui vient faire un petit tour et puis s'en va. Oui, franchement, à revoir...
LONE STAR de John Sayles (États-Unis, 1996).
Avec Kriis Kristofferson, Matthew McConaughey, Stephen Mendillo…
John Sayles est un modèle d'indépendance. Pour vivre, il écrit des scénarios pour les majors et, pour respirer, il réalise ses films. Sa filmographie est impeccable : Limbo, City of Hope, Matewan… Le réalisateur a cette faculté de ne jamais recourir au second degré. Lone Star en est le meilleur exemple. Ce western sur plusieurs époques se résume à une quête du père rythmée par une profonde nostalgie, qui transpire dans chaque plan, dans chaque expression de visage. Servi par un casting hallucinant d'hétérogénéité misant sur le conflit des générations, le film est aussi une réflexion sur l'acteur aujourd'hui. Sans avoir l'air d'y toucher, John Sayles formule une problématique sur la place de l'acteur dans un monde qui se dématérialise. Dans le même temps, Lone Star qui est tout sauf réactionnaire questionne l'héritage, les valeurs. Et plus simplement, il tente de répondre à cette grande question masculine : que faire de son père (bien entendu d'un point de vue symbolique) ? C'est fort, souvent raffiné et terriblement affecté. C'est un film de John Sayles dont la naïveté première peut souvent déstabiliser, mais ce n'est qu'apparences.
LOOKER de Michael Crichton (États-Unis, 1981).
Avec Albert Finney, James Coburn, Susan Dey...
Romancier à la petite semaine, producteur contestable (il a tué un film de Mac Tiernan), Michael Crichton, heureusement pour lui, a signé quelques bons films en tant que metteur en scène, certains aujourd'hui vieillots (Mondwest, sorte de Terminator avant l'heure), d'autres toujours d'actualité – ce qui est le cas de Looker. Parce que fasciné par les progrès de la science et désireux d'anticiper les bouleversements technologiques, Crichton a parfois vu juste. Ainsi de Looker, série B bien torchée, distrayante, correctement interprétée (par Albert Finney, un gage de qualité) mais surtout judicieuse quant à son propos. En gros, le film parle de playmates assassinées par les dirigeants d'une boite d'effets spéciaux, ces derniers ayant littéralement volé l'image des filles. Commerce de l'image donc, avec une question phare à la clef : jusqu'où l'image peut-elle nous tromper ? Carrément une pérégrination autour du godardien « le cinéma, c'est vingt-quatre vérités par seconde », plus tard corrigé par Fassbinder qui, beaucoup plus dans le vrai, remplaça le mot vérité par mensonge. Certes, à la même époque, Cronenberg (pour Videodrome) et Peckinpah (pour Osterman week-end) allaient plus loin que Crichton dans ce constat. Mais contempler une publicité composée d'instruments électroménagers (le décor), de machabés (le vrai) et de présentatrices au sourire colgate (le faux) vaut franchement le coup d'œil...
LOST HIGHWAY de David Lynch (Etats-Unis, 1997). Avec Bill Pullman, Patricia Arquette, Balthazar Getty…
Cinq très longues années après le transitoire Fire Walk With Me, David Lynch nous offrait cet objet polymorphe et fascinant qu’est Lost Highway. Avec du recul, nous nous rendons compte que ce film est loin d’être inclassable si nous nous référons à l’œuvre de ce grand cinéaste. Avec Blue Velvet et Mulholland Drive, Lost Highway représente la quintessence de l’Inquiétante étrangeté faîte film. Nous pouvons même l’interpréter comme le premier volet de ce qui nous apparaît comme un triptyque sur la schizophrénie. Dans cette optique le second chapitre serait Mulholland Drive (la filiation est évidente) et le troisième serait encore à venir. Lost Highway, avec son opacité trouble, son décalage et son langage atmosphérique sonore et visuel, nous fait pénétrer dans les méandres d’un cerveau humain. Il s’agit donc d’un voyage intérieur et métaphorique dans la psyché d’un personnage en proie à une forme de jalousie obsessionnelle qui le fera tomber dans la schizophrénie, laissant place à son double pulsionnel évoluant dans un monde inversé. Ecrit ainsi, tout semble limpide (quoique !). Il faut bien entendu prendre en compte l’approche sensorielle et pulsionnelle du réalisateur qui adore brouiller les pistes en laissant libre cour à son intuition, à sa manière très caractéristique de mettre en scène dans son sens le plus créatif. Avec David Lynch, un couloir aux rideaux rouges (le motif plastique récurrent du cinéaste susceptible à lui tout seul de faire l’objet d’un livre de 300 pages !) devient un passage vers le « ça » freudien dans toute sa non-prétention et son immanence ; une vidéo, un téléphone portable deviennent les vecteurs de nos peurs archaïques les plus violentes. David Lynch n’invente pas du cinéma, il ne recycle pas du cinéma non-plus, à part le sien ; il interprète le 7ème Art avec ses propres obsessions, il donne de la matière au son et du relief à l’image en deux dimensions. Les notions du double et de la jalousie à l’œuvre dans Lost Highway sont déclinées de telles façons que le matériau original en devient flou et incertain (le scénario est finalement anecdotique), alors que l’impact final s’avère démultiplié. David Lynch est définitivement la figure inversée (le double négatif) de Stanley Kubrick. Voilà deux génies (n’ayons pas peur des mots) qui n’ont qu’un sujet : L’humain, mais dont l’approche est radicalement différente : l’intelligence, la précision et le détail pour l’un ; le sensoriel, le fantasme et la pulsion pour l’autre. Une chose est sûre : la rencontre improbable ne se fera jamais et les rideaux rouges resteront rouges !
LOVE STREAMS de John Cassavetes (États-Unis,
1984). Avec John Cassavetes, Gena Rowlands, Diahnne Abbott...
Dernier film de Cassavetes (on ne compte pas Big Trouble, médiocre œuvre de commande achevée par le cinéaste sur l’insistance de Peter Falk), Love Streams, sur le papier, ne dépareille guère des grands thèmes précédemment développés par le cinéaste dans des chefs-d’œuvre tels que Faces, Une Femme sous influence ou Husbands (liste non exhaustive) : l’amour à mort, la perdition des êtres, le rapport à l’enfance, la solitude et la marginalité. Sur l’écran, par contre, Cassavetes avait toujours la niak pour labourer un territoire vingt fois arpenté par ses soins et en tirer un jus nouveau. Qu’est-ce qui différencie donc Love Streams des autres Cassavetes ? Peut-être une noirceur beaucoup plus palpable qu’à l’accoutumée, un pessimisme déroutant et étrange venant d’un cinéaste qui, jamais, ne bloqua ses personnages sur une voie sans issue. L’histoire de Love Streams marine dans l’alcool et la déchéance et ses personnages partent tous en vrille : Robert est écrivain, mais plus encore, Robert flirte avec le désespoir à coup de prostitués et de bouteilles vite éclusées vite tombées ; Sarah est divorcée, séparée de sa fille, contemplée de haut par le bon peuple, en attente d’un frère d’âme. Le torrent d’amour promis par le titre est bien présent, pas sûr pourtant qu’il mène au paisible et à la survivance. L’amour se teinte, pour la première fois chez Cassavetes, d’une mélancolie que rien ne viendra déranger, malgré les rencontres, les correspondances intimes, la connivence des égarés. Il y a comme un constat de point de non-retour dans ce film triste et beau (beau parce que triste) : le mal que ne cessent de porter les personnages cassavésiens se place soudain sur les frêles épaules d’un seul homme, et il semble trop lourd à négocier ce mal !
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MADE IN HEAVEN (Bienvenue au paradis) d'Alan Rudolph (États-Unis, 1987). Avec Timothy Hutton, Kelly McGillis, Maureen Stapleton…
Fils spirituel d'Altman, Alan Rudolph n'a pas vraiment atteint les quelques sommets de son mentor : il est aujourd'hui l'incarnation parfaite de la prétention auteuriste américaine. On s'en remettra donc aux meilleurs films du cinéaste réalisés au cours des années quatre-vingt : Choose me, ballade noctambule et légère, Wanda's café, qui offrait au travelo Divine l'un des seuls rôles masculins de sa carrière, ou encore Made in Heaven. Ce dernier est ce que l'on peut nommer "un film à la Capra ". Que l'on en juge : un jeune homme serviable et honnête perd la vie et se retrouve au paradis (le paradis : un lieu où l'on peut tout faire et où l'on s'emmerde grave). Là, entre Saint Pierre et sa tante défunte, il tombe amoureux d'une never was (comprenez : une femme qui n'a jamais été sur terre). La mort serait bien belle pour eux si, un jour, l'amoureuse n’était sommée de renaître en tant qu'humain. Le garçon, refusant de voir partir sa compagne, accepte une faveur de Saint Pierre : réincarné à son tour sur terre, il disposera de trente années, pas plus pas moins, pour retrouver sa belle. Via cette histoire « impossible », Rudolph, au fond, ne pose qu'une seule question : est-il possible, en 1987, de tourner une féerie comme le cinéaste de La Vie est belle le concevait trente ans plus tôt ? La réponse, forcément, est non - disons surtout qu'à cette époque, Harold Ramis n'avait pas encore imaginé son majeur Groundhog Day. Le chassé-croisé qui s'ensuit est donc prévisible, les pions sont déjà jetés et nul doute que les deux tourtereaux, en dernière instance, se retrouveront. Mais Rudolph a l'ironie facile, le regard volontiers critique, d'où le ton souvent décalé, les situations déceptives et, mine de rien, les enjeux cinématographiques à l'œuvre dans son film. À la fin, cette curieuse sensation de s'être infusé une niaiserie pas dupe, du merveilleux distancié et auto-critique. Également au programme : Tom Petty dans un petit rôle – après Kris Kristofferson et Willie Nelson, et juste avant Neil Young, Rudolph se posait décidément en tant qu'ami des folk singers.
MAN HUNTER (Le Sixième sens) de Michael Mann (États-Unis, 1986). Avec William L. Petersen, Kim Greist, Joan Allen...
Il n'y a pas si longtemps sortait sur les écrans l'horrible Dragon rouge (préquel du Silence des agneaux), qui par sa façon de trahir le roman de Thomas Harris se plaçait dans la droite ligne d'Hannibal (Séquelle qui porte bien son nom). Nous en venions tout simplement à la conclusion que seul Le Silence des agneaux valait vraiment le coup. C'était oublier que dix-sept ans plus tôt sortait confidentiellement une première adaptation des aventures douloureuses de Will Graham et du sadique Hannibal Lecter (Brian Cox). Le futur réalisateur de Heat avait déjà bien compris quelles étaient les figures en jeu dans le monde de Thomas Harris : la noirceur, l'ambiguïté, le trouble… L'épaisseur psychologique des personnages est remarquable. Le cinéaste a bien compris qu'il fallait s'attaquer au sujet en creux même si les évocations du roman amenaient l'action. Ainsi l'action est cantonnée à sa juste place pour ne pas interférer avec l'essentiel : la tension et le malaise. Michael Mann s'est appliqué à développer une mise en scène calme et posée, toujours efficace avec très peu de superflu. Tout y est signifiant et justifié. Il en résulte une tension jamais gratuite qui nous laisse souvent les mains tremblantes et nous emballe notre gros cœur de cinéphile (toujours si cela veut encore dire quelque chose). À croire que Jonathan Demme s'est inspiré de l'approche pleine de maturité de Michael Mann pour réaliser ce qui restera la meilleure adaptation de Harris : atmosphère quand tu nous tiens !
(THE) MAN WITH TWO BRAINS (L'Homme aux deux cerveaux) de Carl Reiner (États-Unis, 1983). Avec Steve Martin, Kathleen Turner, David Warner…
Pour ceux, nombreux suppose-t-on, qui, à la longue, en aurait soupé des délires mécaniques des ZAZ, revoir L'Homme aux deux cerveaux, c'est s'infuser une comédie absurde (comme chez les frangins Zucker, d'acc') mais pétrie de références cinématographiques antérieures à l'année 81 (première différence entre un comique tiroir caisse – ZAZ – et un comique en forme d'hommage à des choses dont la plupart des spectateurs n'ont dorénavant plus rien à battre – L'Homme aux deux cerveaux, tout comme Frankenstein Jr d'ailleurs). Le film de Carl Reiner réactualise en effet certains « classiques » connus (par leurs titres) tels que La Créature du lagon noir, L'abominable docteur Phibes ou Frankenstein s'est échappé (moins vu que La Fiancé de Franky), non pas pour se foutre cyniquement de leurs gueules, mais pour en reprendre la poésie faite de bric et de broc et, peut-être, la pousser suffisamment loin afin d'en extirper un côté non-sensique. On pense pas mal à l'un des sketchs de Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe (sans jamais oser le demander), celui où Woody Allen est poursuivi par un téton géant. Même bricolage visuel, même amoncellement de clichés bis (le savant fou, les conséquences désastreuses de la génétique olé olé), avec, en prime, un Steve Martin en pleine possession de sa folie. Le duo Reiner/Martin avait auparavant déjà fait des miracles à l'occasion des Cadavres ne portent pas de costards, mais ce coup-ci dans le Bogard film. C'était bon.
MARRIED TO THE MOB (Veuve... mais pas trop) de Jonathan Demme (États-Unis, 1988). Avec Michelle Pfeiffer, Paul Lazar, Matthew Modine…
Commençons tout d’abord par oublier le titre français peu inspiré et inspirant ! Revenons à Married to the Mob pour bien comprendre de quel film il s’agit. La belle et adorable Michelle Pfeiffer (Angela) s’est mariée trop tôt avec Alec Baldwin (Frank). Elle n’est pas heureuse dans son couple. Rien de grave pour l’instant, sauf que le gentil mari est l’homme de main de l’impitoyable mafieux Tony. Là, ça commence sérieusement à se corser et, par là même occasion, à générer une dynamique scénaristique ! Angela ne rêve que de quitter ce milieu et d’élever son fils dans un environnement plus sain. L’assassinat par Tony de son mari sera sa chance. Mais voilà, on ne coupe pas les ponts aussi facilement avec la mafia, surtout quand le F.B.I est persuadé que vous êtes la maîtresse de Tony ! Sans compter que l’agent chargé de vous espionner tombe fou amoureux de vous. N’en jetez plus ! Tout cela est déjà bien compliqué et ne peut que se décliner dans le registre de la comédie grinçante et impitoyable. Maried to the Mob est clairement à rapprocher de Dangereuse sous tous rapports réalisé deux ans plus tôt par le même Jonathan Demme. Outre un plaisir non dissimulé de spectateur, nous y retrouvons la même envie, le même sens du rythme dans la mise en scène et dans la comédie, le même sens du casting parfait et de la direction d’acteur vers une interprétation survoltée mais tenace (même Alec Baldwin est bon !). Bref, ce sont les grandes années de Jonathan Demme, qu’il concrétisera avec l’irrésistible Silence des agneaux avant de sombrer corps et bien dans un complexe à la Spielberg et de vouloir dire et faire autre chose que du cinéma. Married to the Mob n’est pas un chef-d’œuvre, loin de là en réalité, mais c’est un grand-petit film pétri de qualités humanistes et d’une dynamique exemplaire. Ce n’est pas le genre de la maison, mais il y a une anecdote succulente autour du film qui en dit long sur les choix de carrière douteux par la suite, à quelques exceptions près, de Michelle, la belle (« sont des mots qui vont très bien ensemble… »). L’actrice s’étant remarquablement entendue avec Jonathan Demme, celui-ci lui proposa le rôle de Clarice dans Le Silence des agneaux. Michelle Pfeiffer eut la très bonne idée de refuser prétextant que cela lui posait des problème d’être l’héroïne d’un film mettant en scène un monstre sanguinaire et cannibale. C’est consternant !
ME, MYSELF AND IRENE (Fous d'Irène) de Bobby et Peter Farrelly (États-Unis, 2000). Avec Jim Carrey, Renée Zellweger, Anthony Anderson...
À l'époque de Fous d'Irène, certaines grenouilles de bénitier avaient reproché aux Farrelly de parsemer leurs films d'handicapés mentaux avec pour but intolérable de se foutre de leur gueule, et avec méchanceté en plus. Mauvaise réception des intentions des frères, croit-on. Si handicapés il y a dans chaque film des Farrelly (en plus de la cohorte de freaks, dépressifs et introvertis maladifs), les attaques gratinées des cinéastes se portent essentiellement sur la faune blanc-bec au racisme tout en demi-teinte. Voir l'une des premières séquences de Fous d'Irène dans laquelle Jim Carrey, naïvement, mais l'ambiguïté peut se concevoir, balance un « les gens comme vous » à un nain black adepte du manchaku. Ce dernier, forcément, filera une sacrée trempe à l'Américain moyen avant de lui piquer son épouse toute fraîche, non sans lui avoir au préalable offert trois bébés noirs ! Cinéastes profondément humanistes (trop parfois, cf. L'Amour extra-large et ses intentions affichées plutôt lourdement, ce qui est le cas de le dire), les Farrelly mettent au premier rang les individus habituellement ignorés par la majorité des films hollywoodiens. Pire : avec son mauvais goût clairement revendiqué, sa laideur visuelle et sa cohorte de gags « navrants » (mais hilarants), ce cinéma est un gros doigt pointé à l'encontre des fadasseries shootées aux beaux couchers de soleil et à l'hypocrisie sirupeuse. On aime beaucoup, donc.
MEMORIES OF AN INVISIBLE MAN (Les Aventures d'un homme invisible) de John Carpenter (États-Unis, 1992). Avec Chevy Chase, Daryl Hannah, Sam Neil...
Cinéaste fasciné par le rapport visible/invisible et n'ayant eu de cesse d'osciller entre le « je montre tout » (The Thing) et le « je ne montre que dalle » (Fog), l'immense Carpenter se devait un jour de se frotter au mythe de l'homme invisible. Chose faite en 92 avec cette superproduction aujourd'hui reniée par son auteur pour cause, semble t-il, de mauvaise entente avec son acteur vedette (Chevy Chase, plutôt bon comédien quand il le veut). Pas le meilleur boulot de big John, Les Aventures d'un homme invisible n'en demeure pas moins un film de Carpenter, donc un grand film – affirmation valable pour tous les autres Carpenter, Ghosts of Mars excepté. Comme d'hab', notre homme prend un malin plaisir à casser de l'institution (le F.B.I n'en ressort pas grandi) et à moderniser, pour ne pas dire réinventer, des codes et des figures usés jusqu'à la moelle (ici, l'homme invisible n'est plus le beau salopard auquel la plupart des films du genre nous avaient habitués, mais un mec traqué, paumé et à la bonne bouille). C'est pourtant dans l'emploi des effets spéciaux que le cinéaste excelle : totalement au service de l'histoire racontée, trucages informatiques et autres bidouilles numériques ne se remarquent même plus sitôt le principe admis – là où la plupart des daubes hollywoodiennes en veulent à nos mirettes. Sans doute parce que, réalisateur de la vieille école, Carpenter sait bien que moins + moins = plus ! En l'occurrence, il a raison...
MONKEY SHINES (Incidents de parcours) de George A. Romero (États-Unis, 1988). Avec Jason Beghe, John Pankow, Kate McNeil...
Paralysé suite à un accident stupide, un jeune étudiant se voit offrir un ouistiti en guise de nouveau compagnon et, surtout, de nouveau corps. Attention : il s'agit là d'un film de Romero réalisé entre 68 et 88, donc un chef-d'œuvre. Remisant au placard les effets gore qui firent sa marque de fabrique et l'objet de tant d'adoration à son égard, le cinéaste de Zombie (le seul, l'unique), se concentre ici sur l'horreur mentale. Mentale parce que, une fois de plus, le cerveau et ses ramifications insensées tiennent le rôle principal. Ne pourtant pas en rester au constat susdit : tel les morts-vivants de ses précédents ouvrages, le singe de Incidents de parcours fonctionne au réflexe pavlovien. Qui plus est, encore plus fort que pour la trilogie des morts, Romero explique les agissements meurtriers de la guenon, ainsi que son instinct basique, par la rancœur et le besoin de vengeance de son propriétaire – celui-ci communiquant avec le ouistiti par télépathie. Encore une fois chez Romero, les monstres ne sont pas ceux que l'on croit, d'où le côté farouchement humaniste du cinéaste. Précisons également que la mise en scène de Romero fonctionne à l'ancienne : statique et sans ajouts inutiles, cadrant corps et espace dans un même plan, cet art, rare et unique, n'a rien à envier à un Eastwood. Sauf que la reconnaissance unanime de George Romero reste à faire... À quand, bordel, à quand ! ?
MUCH ADO ABOUT NOTHING (Beaucoup de bruit pour rien) de Kenneth Branagh (États-Unis, 1993). Avec Keneth Branagh, Emma Thompson, Richard Briers...
Le réalisateur Kenneth Branagh a souvent eu l'habitude de faire beaucoup de bruit pour rien depuis son premier film : Dead Again. Il nous a habitués aux excès gothiques parfois digestes comme dans Frankenstein et généralement insupportables : Hamlet. Ses adaptations shakespeariennes n'ont pas été à la hauteur de son amour immodéré pour le dramaturge anglais. Beaucoup de bruit pour rien apparaît alors comme un vrai petit miracle. Après le temps de la guerre et des complots, c'est le temps de la légèreté et des intrigues amoureuses. Très vite nous nous rendons compte que le nerf de l'amour est le même que celui de la guerre dans ces jeux amoureux loin d'être innocents. Comme toutes les comédies de Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien ressemble à un capharnaüm terriblement organisé et enrobé. L'approche naturelle de Kenneth Branagh se prête parfaitement à cet univers aux apparences débridées, se tournant outrancièrement vers un principe d'exagération autant dans le jeu que dans l'action. C'est un film hystérique et enivrant dominé par le plaisir et la légèreté. Les défauts compulsifs du cinéaste se marient parfaitement avec cette histoire et son traitement. De la même façon, les acteurs, tous très bons, ne font rien d'autre qu'être eux-mêmes. Ils mettent en matière leurs propres défauts de jeu. C'est finalement plutôt agréable.
MY FAVORITE YEARS (Où est passé mon idole ?) Richard Benjamin (États-Unis, 1982). Avec Peter O'Toole, Mark Linn-Baker, Jessica Harper...
Quoi que peu vu, Où est passée mon idole ? est une excellente comédie tirée des années quatre-vingt. L'argument initial est porteur de rêves : fan absolu d'un acteur has been, un employé à la TV américaine est chargé de surveiller les excès alcoolisés de ce dernier en vue de sa réinsertion du grand au petit écran. Évidemment, rien ne se déroule sur un fil d'or lorsqu'un roi du cinéma muet doit s'adapter à la parole, à la télé, au direct et au prime time – le tout en même temps, et sans un gramme d'alcool dans le sang ! Où est passée mon idole ? traite ainsi d'un sujet important : la fascination du fan moyen envers l'artiste, la dépendance aux icônes et la rencontre, l'amitié, entre l'admirateur et l'admiré. Ce postulat admis, le film dépeint également le passage ardu du cinéma à la télévision, donc l'évolution de l'image, de son médium, via la difficile évolution des mentalités et le constant renouvellement des supports. Le titre français, judicieux, peut donc se lire autrement : Où est passée mon idole ? Ou plutôt : que sont devenues nos idoles ? Last but not least, Jessica Harper joue dans le film! Jessica Harper ! Mais si, bon sang ! La Phœnix de Phantom of the Paradise, la Suzy Banner de Suspiria, le premier grand amour de l'auteur de ces lignes ! Ce n'est pas rien comme détail. C'est même un gage de qualité...
MYNNA YATTERUKA ! (Getting Any ?) de Takeshi Kitano (Japon, 1995). Avec Minoru Iizuka, Moeko Ezawa, Taka Gatarukanaru…
Après les superbes et racés Violent Cop et Jugatsu, Takeshi Kitano, juste pour emmerder son monde, mis en scène la plus navrante des pantalonnades. L’humour de Getting Any ? fait en effet mal au bide : un jeune crétin se réveille un matin avec l’idée de tirer un coup, mais, se dit-il, pour cela il doit d’abord se payer une voiture (!?!?). La suite est du genre à transformer Dumb and Dumber en un modèle de finesse puisque, après s’être prêté volontaire pour une expérience scientifique, l’idiot se changera en une gigantesque mouche à merde qu’il faudra appâter par... non, c’est trop immonde à écrire. Versant bête et méchant du génie kitanien, Getting Any ? entend choquer, déranger et pourquoi pas critiquer (tout le monde s’en prend plein les guiboles, du consommateur manipulé au vendeur filou en passant par les petits et les gros, les grands et les maigres). Une sorte de rouleau compresseur dans lequel le cinéma de Kitano, lui-même, n’en ressort pas indemne. Selon les jours et les états d’esprit, on peut trouver ça indigne de son auteur et s’en remettre à Sonatine ou Hana-Bi ; on peut aussi lentement se laisser gagner par le niveau consternant de l’œuvre, par ses gags à la ramasse et ses inclinaisons grotesquement scato pour, in fine, virer euphorique (disons que les gags sont si peu drôles qu’ils en deviennent... drôles, vous suivez ?). N’empêche, au moins, après un tel film, qui osera dire que le cinéma de Kitano ne cesse de labourer la même terre ?