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The Last Safari (Le Dernier safari, 1967)
d'Henry Hathaway
Scénario de John Gay et Gerald Hanley (d'après
son roman, Gilligan's Last Elephant)
Avec Stewart Granger (Miles Gilchrist), Kaz Garas (Casey), Gabriella Licudi
(Grant)
En quasi inconditionnel de Henry Hataway, je ne pouvais manquer Le Dernier
Safari, diffusé ce mois de juillet sur Cinétoile, malgré
le dédain qui entoure ce film, et plus généralement la
fin de carrière de HH, quand ce n'est pas toute l'uvre de "ce
pauvre Henry Hataway", comme l'a écrit Joël Magny, en bon gardien
de la doxa des Cahiers du cinéma (n°470, juillet/août 1993,
p.56). Même Positif, qui est l'une des rares revues à s'être
intéressée à lui, tout particulièrement grâce
à Bertrand Tavernier (étude, filmographie et entretien dans les
numéros 135 et 136, février et mars 1972), n'est, à ma
connaissance, jamais revenue en longueur sur son cas. Ainsi est-il le seul de
ces "quelques réalisateurs trop admirés", brocardés
par la rédaction de Positif dans son numéro 11 (septembre/octobre
1954), à ne pas avoir été intronisé dans le Panthéon
des grands cinéastes. Il n'est pourtant pas dit qu'il ne soit l'égal
des Lang, Ray, Cukor, Preminger, Hawks et Mankiewicz.
Doit-on pour autant considérer que sa signature est un gage de réussite
? Certes non, et Le Dernier Safari semblait pouvoir être classé
parmi les devoirs d'un vieux routier fatigué plutôt que comparé
à l'une de ses magnifiques dernières oeuvres que nous ont offertes
certains grands maîtres (Hawks, Mankiewicz et Huston surtout, à
mon goût). Il faut bien admettre qu'autant les qualités de ce film
ne se découvrent que petit à petit, en cours de projection, et
plus encore par l'empreinte laissée dans la mémoire du spectateur,
autant ses indéniables défauts sautent promptement aux yeux :
une exposition assez laborieuse ; quelques à-côtés un peu
"cheap" (la musique notamment, et plus encore des effets sonores soulignant
plusieurs fins de scènes et répliques soi-disant humoristiques)
; la fille, ni très glamour, ni très sexy, malgré un bout
de sein opportunément dévoilé lorsqu'elle se joint à
des danseuses africaines ; une finition technique parfois douteuse, ce qui est
étonnant de la part d'un réalisateur presque uniquement réputé
pour son habilité professionnelle et pour son "art de raccorder
les plans tournés en extérieurs par ses opérateurs avec
les plans filmés en studios devant transparence", seule qualité
que lui reconnaissaient Les Cahiers du cinéma dans leur fameux"
Dictionnaire des réalisateurs américains contemporains" (n°54,
noël 1955, p.52) et qui n'est rien moins qu'évidente ici. Plus fondamentalement,
l'histoire apparaît bien banale de prime abord : un chasseur sur le retour,
Miles Gilchrist (Stewart Granger), que hante le souvenir d'un éléphant
qui, jadis, tua un ami alors que son intervention aurait pu le sauver, part
pour un "dernier safari" au Kenya, qu'il veut faire à l'ancienne,
et non selon des méthodes plus modernes, peu aventureuses, et moins respectueuses
envers les animaux. Il refuse obstinément d'embarquer avec lui un jeune
nanti, Casey, aussi prétentieux que riche et flanqué d'une mulâtre
(Grant), symbole à ses yeux d'un progrès dévastateur.
Néanmoins, ce film que l'on pourrait avoir tendance à réduire
à une balade touristique en Afrique, se révèle bien plus
riche que prévu. Ainsi, les rapports entre les personnages, qui paraissent
assez caricaturaux, s'approfondissent au fur et à mesure du film. Surtout,
il est assez stupéfiant qu'ait été accepté par les
producteurs un scénario qui s'applique si méthodiquement à
décevoir pratiquement toutes les attentes du spectateur. C'est par exemple
le cas d'une scène assez anodine en apparence, mais où cette volonté
de laisser sur sa faim le spectateur est manifeste : alors que Casey déguste
un met local en ignorant de quoi il s'agit, Grant s'apprête à le
lui révéler, et le spectateur s'apprête quant à lui
à rire du probable dégoût de Casey (tant le gag est éculé),
quand survient un événement qui les interrompt, le spectateur
n'étant finalement jamais informé de quoi était fait ce
repas. Autre exemple plus important du point de vue de l'intrigue : le sort
réservé au personnage féminin principal (on n'ose écrire
l'héroïne, tant ce personnage fait figure d'anti-héroïne,
sans être pour autant un faire-valoir). A l'avant-dernier plan, elle se
retrouve seule et délaissée, alors que, tout du long du film,
on s'attend à la voir tomber dans les bras de l'un des deux mecs, voire
d'un bon autochtone. Il s'agit là d'une des nombreuses différences
avec "Hatari", auquel ce film est parfois comparé (parce qu'il
a été tourné dans les mêmes contrées, quelques
années après). La différence la plus criante est que les
chasseurs de Hawks font preuve d'une solidarité à toute épreuve
les uns envers les autres, alors que ceux de Hataway sont irrémédiablement
solitaires. " Hunting is a personal thing ", décrète
Miles Gilchrist. C'est tout juste s'ils ne se considèrent pas les uns
les autres comme des malades ("You must be mad", lance la fille à
Casey). De plus, alors qu'ils reviennent toujours à leur base après
une journée de chasse dans Hatari, les personnages de Hataway semblent
prêts à larguer les amarres, à s'enfoncer toujours plus
avant dans l'inconnu, à la recherche d'un éléphant aussi
mythique que Moby Dick, sans que l'on sache pendant longtemps si ce voyage ne
sera pas sans retour. Alors que chez Hawks, c'est la description d'un "vivre-ensemble"
plutôt harmonieux qui domine, Hataway privilègie la recherche identitaire.
Alors que les personnages du premier ne doivent à aucun prix rentrer
bredouille, c'est la quête plus que la prise qui importera pour le second.
La filmographie de Hataway est d'ailleurs presque aussi fournie en récits
de quêtes que celle de Huston (Legend of the Lost, Garden of
Evil, From Hell to Texas, Nevada Smith).
Pour rendre plus intéressant encore un personnage féminin qui
ne trouve jamais très bien sa place, oscillant entre deux cultures, Hataway
prétend qu'il aurait carrément souhaité qu'elle fût
noire, ce qu'il ne put obtenir. De même, il déclara avoir été
obligé d'engager Kaz Garas (le jeune premier qui s'oppose à Stewart
Granger), qui se révéla affligeant selon lui, et qui le demeure
à mon avis pour une large part. Toutefois, son personnage, aussi exaspérant
soit-il pendant les trois quarts du film, finit par gagner notre sympathie,
tant il est prêt à avaler toutes sortes de couleuvres pour arriver
à ses fins. Ce qui apparaissait comme le suprême égoïsme
finit par emporter l'adhésion et peut être assimilé à
une forme de générosité (dans l'effort et la persévérance
à tout le moins).
Les exigences des producteurs ne furent pas si néfastes que cela, puisqu'ils
n'allèrent pas jusqu'à demander un happy-ending (contrairement
à ce qui était arrivé à HH pour l'admirable 14 Heures).
Cela permet au personnage principal de rester aussi désabusé que
les scénaristes, hanté par une idée fixe du début
à la fin. Stewart Granger s'est apparemment spécialisé
dans ce genre de rôle (voir par exemple Blanche Fury, diffusé
sur le câble il y a quelques mois). Mais ici, il se retrouve face à
son double, aussi buté que lui (son "double inversé",
aurait-on écrit dans les années 70) : c'est donc à la confrontation
de deux volontés infaillibles que l'on assiste, leur quêtes se
rejoignant finalement. La défaite de l'aîné, qui est en
fait sa victoire, est rendue perceptible par un sublime plan de Stewart Granger
s'enfonçant dans la nuit lorsqu'on comprend qu'il accepte enfin l'aide
que lui propose/impose Kaz Garas et qu'il renonce à le repousser plus
longtemps : magnifique façon de filmer pudiquement le moment où
il ravale son orgueil et admet enfin qu'il n'est pas autosuffisant. Et tandis
que Miles Gilchrist acquiert une certaine forme d'estime de soi, son comparse
finit par apprendre l'humilité.
Bref, le type même du film méconnu et à réhabiliter
: tâche à laquelle est voué le site Cine-studies.net !
N.B. : la bibliographie sur Henry Hataway étant particulièrement pauvre, saluons la publication par Positif (n°519, mai 2004, p.42-45) d'une "Lettre à Elia Kazan" ("Sur mon expérience avec certains de mes metteurs en scène ") dans laquelle Richard Widmark, qui débuta à Hollywood sour la direction de Hataway dans un rôle inoubliable de malfrat sadique et ricanant (Le Carrefour de la mort, 1947) parle assez longuement de lui. Il y confirme principalement, et de façon très éloquente, le contraste saisissant entre l'homme charmant qu'était Hataway dans la vie de tous les jours et le tyran qu'il devenait une fois sur un plateau. Sa relation aux acteurs ayant très souvent été conflictuelle, on conçoit son amertume à l'évocation de The Last Safari (cf. Positif, n°136, mars 1972, p.54), deux des trois acteurs principaux lui ayant été imposés et s'étant révélés faiblards.
Pascal Manuel Heu, juillet 2004 (tous droits réservés)