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Theatre of Blood (1973) de Douglas Hickox

 

 

Une excellente idée de scénario : un grand acteur shakespearien, humilié par un petit cénacle tout-puissant de critiques, en vient à se suicider en se jetant dans la Tamise du haut d'un immeuble. Mais l'acteur rate sa sortie. Il survivra à sa chute et sera "recueilli" par une bande de clochards qui le croyaient noyé. Nous voici passer de William Shakespeare à John Gay et à son Beggar's Opera. Edward Lionheart (!) alias Vincent Price (qui, on le sait, fut un remarquable acteur shakespearien du temps où il fréquentait Orson Welles et le Mercury Theatre), devient le maître de cette bande de gueux et organise dans l'ombre son grand retour sur scène avec l'aide de sa fille aimée, Edwina (Diana Rigg).

Mais cette fois, il s'agira de représentations très privées dans un fort beau théâtre à l'abandon où chacun des critiques coupables de l'injustice suprême (avoir attribué le Prix Shakespeare à un vaurien au lieu et place du grand Edward Lionheart) sera mis à mort par celui-ci et sa troupe (au double sens du terme) de manière fort élaborée en s'inspirant des grandes tragédies du plus illustre des dramaturges (pour un anglais s'entend).

Theatre of Blood nous permet de réviser un peu nos classiques : Julius Caeser, Troilus and Cressida, Cymbeline, The Merchant of Venice, Richard III, Romeo and Juliet, Othello, Henry VI, Titus Andronicus. Beaucoup de bruit et de fureur au cours de ce film où l'horreur est subtilement combinée avec une très bonne dose d'humour (par exemple la séquence de la décapitation dans le lit conjugal ou bien encore Diana Rigg inénarrable, travestie en régisseur branché Woodstock avec perruque et postiches, mais aussi faussement candide avec la victime promise au couteau du Marchand de Venise). Theatre of Blood doit bien évidemment être vu en version originale. Vincent Price nous propose des interprétations assez délirantes déclamées dans un anglais précieux, en parfait cabot qu'il est. Quant au final il nous conduit bien sûr au King Lear.

De nombreux acteurs bien connus des amateurs du cinéma britannique se sont prêtés au jeu de massacre des folliculaires : Ian Hendry (Michael dans Repulsion (1965) de Roman Polanski), Robert Coote (Roderigo dans Tragedy of Othello (1952) d'Orson Welles), Harry Andrews (Stubb dans Moby Dick (1956) de John Houston), Robert Morley en efféminé aux petits chiens qu'il devra consommer à la mode de Titus Andronicus (c'était le révérend dans African Queen (1950) de John Huston) et le personnage d'Oscar Wilde dans le film éponyme de Gregory Ratoff (1960), Jack Hawkins (le Major Warden dans Bridge of the River Kwai (1967) de David Lean), Michael Horden (qui fréquentait déjà le cinéma d'horreur avec The Possession of Joel Delanay (1972) de Warris Hussein et avec Demonds of the Mind (1972) de Peter Sykes...). Le film à sa sortie en France reçut un accueil déplorable de la part des critiques. La petite fable les avait pourtant avertis !

Quelques grincheux s'attarderont sur des petits moments de paresse de mise en scène et oublierons de féliciter les scénaristes confrontés à un délicat travail de film à tiroirs où chaque personnage / victime désignée, doit ignorer jusqu'au dernier instant le sort qui l'attend et où chaque meurtre nécéssite des trouvailles de plus en plus élaborées (Vincent Price s'était naguère retrouvé lui-même noyé dans la fameuse cuve à vin en jouant le personnage du duc de Clarence dans The Tower of London (1939) de Rowland V. Lee).

On assassine, certes, mais dans la bonne humeur et à l'aune du dramaturge. Et tout ceci est réjouissant sauf peut-être (petit bémol) lors de l'exploitation de la pièce Othello.

Honneur aussi à la partition musicale qui accompagne les sombres desseins d'Eward Lionheart et qui est due à l'excellent Michael L. Lewis (qui avait déjà un très beau travail à son actif sur Madwoman of Chaillot (1969) de Bryan Forbes). Et surtout, sutout, ne loupez pas le générique du film : l'idée est ludique. Le film s'ouvre sur des petits extraits de films des premiers temps (Films d'art ou autres) représentant déjà des pièces de Shakespeare (on dit que plus de 400 bandes tournées durant les années 1904-1916 ont eu pour sujet les drames shakespeariens)

 

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La parole à Vincent Price (extrait d'un entretien avec Robert Schlokoff dans L'écran fantastique en 1982, n° 24, p. 60 et s.) :

"Theatre of Blood représente quelque chose de différent de Phibes qui relève plutôt de la fantaisie, voire de la folie pure. Tandis que l'influence principale de Theatre of Bllod est William Shakespeare puisque j'interprète huit de ses pièces. Je me souviens d'ailleurs avoir souvent râlé à ce sujet : je demandais qu'on rajoute cà et là une ligne de texte en perdant complètement de vue que c'était impossible : je récitais du shakespeare !!! Mais il y a un aspect du film qui m'a beaucoup apporté, c'est le fait de mal jouer Shakespeare, cela constitue d'une certaine manière de l'humilité car toute la clé du film est là : cet acteur qui se venge des critiques en les tuant n'était pas un bon acteur, il jouait vraiment mal, cela était donc très drôle pour moi de faire exprès de jouer Shakespeare d'une manière approximative ! J'aime beaucoup Douglas Hickox qui est aussi un fou, à sa manière, comme je crois que tous les grands cinéastes doivent l'être.

Theatre of Blood est aussi mon film préfére car c'est grâce à ce film que j'ai fait la connaissance de ma femme. C'est déjà une bonne raison. D'autre part, Theatre of Blood a vraiment innové et représente une véritable création artistique originale. L'idée qu'un acteur décide de tuer des critiques est vraiment merveilleuse. En outre, Hickox avait réuni une distribution exceptionnelle de théâtre dont Robert Morley et mon épouse, Carol Browne. Des personnalités fantastiques qui ont de tout coeur voulu participer à ce film. Ils voulaient tous connaître l'expérience de ce genre de films. Je pense également que le fait que des critiques de théâtre soient tués les a encore davantage incités à accepter les rôles !

Quand le film est sorti à New York, les comptes rendus furent excellents et un critique californien qui avait souvent l(habitude de se moquer des films gothiques a déclaré : "Si en Amérique, on avait pris au sérieux ce film comme étant vraiment un exemple d'art cinématographique, comme c'est le cas en Europe, Theatre of Blood aurait pu remporter tous les "Oscars" ! Pour moi, ce film est autant une belle oeuvre théâtrale que cinématographique".

 

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Et si vous souhaitez en savoir plus sur William Shakespeare, deux livres et une adesse web.

Les livres tout d'abord. Celui de Philippe Pilard, Shakespeare au cinéma (collection 128, Editions Nathan Université). L'ouvrage se lit d'un trait. Il foisonne d'idées, de réflexions, de références. Une belle introduction à l'univers de Shakespeare au cinéma. Un peu plus difficile à trouver en librairie l'excellent numéro 2 de la revue Théâtres au cinéma née de l'initiative de Dominique Bax (Le Magic Cinéma à Bobigny) et dont ce numéro est consacré à Shakespeare. Quant à l'adresse web, il s'agit d'un tout à fait remarquable site sur William Shakespeare qui présente l'essentiel de son oeuvre de manière particulièrement soignée. Du très beau travail de mise en ligne : www.shakespeare-literature.com

 

 

 

Philippe Chiffaut-Moliard (copyright 2005)