Sleeping Car to Trieste (1948) de John Paddy Carstairs
Sleeping Car to Trieste est un petit joyau du cinéma britannique. Beaucoup d'humour, une trame narrative parfaitement maitrisée, une galerie très colorée de personnages, une partition musicale signée d'un grand nom de la musique anglaise, Benjamin Frenkel (deux remarquables concertos pour violon et pour alto, quatre quatuors à cordes, 8 symphonies) qui a beaucoup oeuvré pour le cinéma (par exemple Hotel Sahara de Ken Annakin, 1951, Curse of the Wherewolf de Terence Fisher, 1961, Night of the Iguana de John Huston, 1964).
C'est aussi un cas assez rare de remake dans le cinéma non hollywoodien des années 30 et 40. Il est intéressant de relever que le cinéma américain de la même période connaissait en effet fort bien la pratique du remake (les emprunts venant même du cinéma non hollywoodien : par exemple Gaslight du britannique Thorold Dickinson en 1940 repris par George Cukor en 1944) alors que la cinématographie française par exemple n'en offrait que quelques cas dus à Abel Gance (J'Accuse) ou à Julien Duvivier (Poil de carotte). Il y aurait d'ailleurs là matière à réflexion.
Quoi qu'il en soit, pour le spectateur anglais de 1948, Sleeping Car to Trieste renvoyait nécessairement au souvenir du film Rome Express réalisé en 1932 par Walter Forde qui avait connu un fort joli succès (avec Conrad Veidt dans le rôle de Zurta, Donald Calthrop dans celui de Poole. NB : en 1948, Christian Stengel réalisa à son tour un Rome-Express mais le scénario était sans rapport avec le film de 1932 et son remake de 1948).
Il faut avoir à l'esprit que dans ces années là les films ne faisaient l'objet d'aucune reprise dans les salles de cinéma. Le remake pouvait alors avoir plusieurs fonctions, la première venant à l'esprit étant une simple stratégie commerciale. Mais le remake pouvait également avoir pour objectif d'utiliser une base scénaristique solide pour mettre en oeuvre des innovations technologiques, esthétiques voire même idéologiques. Loin d'être un processus contraire à la démarche créatrice, le remake permettait une réactualisation des thématiques, parfois même un remodelage sémantique des films. Sleeping Car to Trieste peut s'inscrire dans cette ambition en raison de sa modernité dans le traitement du récit et les techniques de caractérisation des personnages.
La teneur du récit de Rome-Express peut aisément être résumée. A la suite du vol d'un tableau de Van Dyke, l'un des trois malfaiteurs (Poole alias Donald Calthrop) a doublé les deux autres (Zurta alias Conrad Veidt, et Tony alias Hugh Williams) et tente de s'enfuir à l'étranger avec la précieuse toile. Son succès n'est que de courte durée car sa trace n'a pas été perdue par ses anciens comparses et tous trois se retrouvent dans le train Paris-Rome dans lequel Poole finira par être fait comme un rat. Principe du lieu clos oblige (on retrouve là le principe de la trame narrative du roman d'Agatha Christie, Le crime de l'Orient-Express), un éminent détective voyage de manière impromptue dans ce même train et les circonstances du meurtre seront résolues en définitive après plusieurs péripéties et rebondissements.
Mais en 1948, l'Europe est en plein bouleversement et Sleeping Car to Trieste inscrit cette nouvelle donne dans le récit. Le point de départ de celui-ci demeure un MacGuffin mais il s'agit non plus d'une toile volée mais d'un carnet compromettant dérobé dans une ambassade et concernant à demi-mot la République de Yougoslavie. Ce carnet va se promener de mains en mains tel un mistigri et justifier les péripéties de l'intrigue.
Le contexte international est cette fois très présent. La situation au-delà des frontières italiennes est complexe. Trieste est à ce moment une ville coupée en deux depuis l'année précédente. Le Traité de Paris a fait de cette ville un "Territoire Libre", neutre, sous protection de l'O.N.U. et composé de deux zones, l'une administrée par les anglo-américains (cela explique la présence dans le train du soldat américain,le sergent West, en partance pour sa garnison), l'autre par les yougoslaves. La situation en Yougoslavie n'est guère plus stable. C'est un nid d'espions : les monarchistes contestent la nouvelle Constitution de la République, l'U.R.S.S. est en crise ouverte avec Tito et justement en juin 1948, la Yougoslavie est expulsée du Kominform par Moscou.
Tous ces évènements doivent être mis en relation avec l'étrange parcours de notre homme politique Alistair MacBain (Finlay Currie), qui prononce en Europe des discours au demeurant peu suivis en faveur d'une "croisade" politique plutôt fumeuse et dont on ne se risquerait pas à y découvrir une métaphore précise (le film contient d'autres allusions politiques mais celles-ci sont si discètes qu'il est très difficile de les déchiffrer). Relevons simplement que dans le film de 1932, Alistair McBain était un politicien faussement philanthropique sans autre caractérisation idéologique.
Mais c'est là un aspect finalement mineur du film. En revanche, John Paddy Carstairs, Allan Mackinson et Clifford Grey se sont plus à repenser totalement la caractérisation des multiples personnages participant au récit et à travailler la vitesse du film en ne cessant de jouer avec les règles du montage alterné. Il en résulte un film virevoltant.
En partance pour Trieste...
Il y a du bien joli monde dans ce "Simplon Orient-Express".
Voici tout d'abord Charles Poole (Alan Wheatley) : ce dernier avait réservé un compartiment solo mais, plan de train oblige, il se retrouve dans un compartiment deux places avec comme vis-à-vis Jolivet (Paul Dupuis), un as de la Sûreté française qui ne se sépare pas de son poste de radio. Voici à présent l'avocat marié et fort respecté George Grant (Derrick De Marney). Le bienheureux dispose d'un compartiment double réservé. Car voyage d'affaires ne signifie pas trajet ennuyeux et la charmante et toute fraiche Joan Maxted (Rona Anderson), sa secrétaire, est du voyage. Celle-ci, en attendant des heures meilleures, partage son compartiment avec Valya. Au n°3, un compartiment réservé à partir de Dijon par notre homme politique Alistair MacBain (Finlay Currie). Pour le moment, au départ de Paris il est vide. Dans un compartiment voisin est installé le sergent West (Bonar Colleano) qu'il partage avec infortune avec l'impeccable Elvin (Michael Ward), un éminent spécialiste de l'ornithologie qui se rend à Trieste pour une conférence.
Un peu plus avancées dans le train , voici deux charmantes donzelles faussement ingénues et anciennes danseuses de french cancan, Andrée (Claude Larue) et Suzanne (Zena Marshall), très affairées à répartir auprès de galants voisins une multitude de chapeaux achetés à Paris et qu'elles seraient désolées de devoir déclarer à la douane italienne. Il y a bien sûr Zurta (Albert Lieven) installé au n°6 avec Denning (David Hutcheson), un parfait voyageur de commerce. Il y a l'inénarrable Tom aussi (le génial David Tomlinson) : ce dernier s'est vu attribuer un compartiment mais en parfait dragueur, son terrain de chasse sera le wagon-restaurant. Il ignore que son vieil ami George est aussi du voyage.
Aux cuisines nous découvrons le chef Poirier (Grégoire Aslan) qui se retrouve flanqué d'un fils de famille assommant, Randall (Leslie Weston), ancien cuistot aux Armées britanniques venu prendre des cours de cuisine française sur la recommandation de son père, patron de la compagnie. Tout le monde est là ? Ah, j'oubliais le chef du train et ses deux adjoints (dont Eugène Deckers) et puis aussi une dame souvent dans les couloirs avec son jeune gamin qui fréquente assidument les toilettes. Le train peut démarrer.
" - Poor, Mister Poole "
Deux jours de voyage. Imaginons une échelle des préoccupations de chacun des personnages.
Tout en bas de l'échelle, au niveau 1, nous pourrions placer le flegmatique Elvin. Notre spécialiste des oiseaux va traverser le récit sans s'impliquer le moins du monde dans l'effervescence des évènements. Il dormira excellemment bien, prendra un excellent breakfeast et sera accueilli à Trieste par une délicieuse jeune femme (charmante conclusion pour celui qui semblait condamné au célibat). Jolivet, muni de son poste de radio, espère suivre le même chemin de calme et de sérénité, mais sa notoriété et sa fonction le plongeront au milieu des évènements. Pour l'heure, il écoute Count Basie.
Au niveau 2 nous plaçons Andrée et Suzanne. Celles-ci sont préoccupées mais l'enjeu est parfaitement circonscrit : planquer chez les uns et les autres leurs fameux chapeaux pour passer la douane italienne en toute quiétude. L'opération est réussie avec brio dès le début du voyage. Au niveau 3, Tom. Pas question pour lui de passer 36 heures dans le train sans rien tenter. Tom traque avec une superbe maladresse le gibier féminin. Amateur de calembours, de scotch à toute heure et de jeu de poker, Tom ne va guère briller dans sa quête, sera plumé au jeu et va bien involontairement conduire Charles Poole au désastre. Au même niveau, nous rangeons le Sergent West. Notre américain déteste les oiseaux mais s'affole en découvrant nos deux tourterelles Andrée et Suzanne. Sûr de son sex-appeal de libérateur, il se risquera à pénétrer dans le compartiment des donzelles mais se fera vertement éconduire. Le temps de la Libération est terminé Mister West ! Au lit.
Au niveau 4, voici George Grant et Joan Maxted. Là, nous passons à des objectifs plus concrets. George s'est organisé sa petite garçonnière d'une nuit. La délicieuse et prude Joan Maxted est folle amoureuse. La nuit à travers les vallons suisses s'annonce savoureuse. Au niveau 5, tout devient sérieux, Valya et Zurta sont en chasse. Poole ne doit pas leur échapper. Mais où donc est caché Poole ? Le voici au niveau 6 de notre échelle, très énervé, anxieux, cherchant désespérément un compartiment solo tout en ignorant encore que Valya et Zurta sont dans le train. Jusqu'à Dijon, le préposé des wagons-lits lui propose le compartiment 3. Poole s'y précipite et y planque le fameux carnet. Après Dijon, que se passera-t-il ? Poole n'en sait rien encore.
Le train approche de Dijon où doivent monter justement Alistair MacBean et son très soumis secrétaire Mills (Hugh Burden) dont le jeu évoque par moment Stan Laurel. Poole opte pour le wagon restaurant après avoir laissé le fameux carnet bien caché dans le compartiment 3. C'est un bon choix du moins en apparence, car de leurs côtés Valya et Zurta attendent le second service pour mieux scruter les mouvements de voyageurs lors de l'arrêt du train. Poole se retrouvent assis à la même table que George et Joan. Mais voici l'impayable Tom, l'homme catastrophe. Terrible dilemme pour George : Tom est un incorrigible bavard. Pas question qu'il fasse la relation entre George et Joan. Poole comprend immédiatement la situation et prend l'initiative. Il s'annonce comme l'associé de George. Les apparences sont sauves et Joan redevient une simple convive. Situation bien embarrassante pour George. D'autant que Poole pousse l'avantage : puisqu'il vient de rendre un sacré service à George, la contrepartie sera qu'il va justement s'installer avec lui dans son compartiment. Le jeu des chaises musicales continue. Joan furieuse devra patienter dans le compartiment de Valya jusqu'à 1 heure du matin (car le chef du train a réussi à caser notre bon Mister Poole dans un autre compartiment après un arrêt en Suisse... Tout cela est fort clair. "Il n'est ; N'est-il pas ?").
Mais Tom est inarrétable. Le voici qu'il propose à George et Poole une partie de poker pour l'après diner. Et qui sera le quatrième ? Tom a une idée de génie en retournant au wagon restaurant et en proposant bien sûr à Zurta d'être de la partie. Les retrouvailles forcées de Poole et Zurta seront d'une grande chaleur comme on l'imagine. Et, signe du destin, Poole bénéficie d'une chance insolente au jeu. De retour dans le compartiment de George, Poole ne veut plus bouger de là ce qui se comprend fort bien, Zurta attendant dans le couloir. Mais George tient beaucoup à sa nuit d'amour avec Joan qui va bientôt le rejoindre en deshabillé. Décidément Poole et George ne se comprendront jamais. Ces deux-là font le coup de poing. George se retrouve assommé. Zurta profite de l'opportunité, force la porte, apprend de Poole que le fameux carnet est ailleurs puis assassine celui-ci. Zurta vient à peine de filer que Joan arrive toute pimpante dans le compartiment. Et voici George et Joan avec un mort sur les bras et le chef du train qui découvre la scène. L'enquête peut commencer. A vous de jouer Monsieur Jolivet !
Une "fantasy" sur la langue anglaise
Le scénario virevolte, les actions s'enchainent à un rythme endiablé et la locomotive fonce à travers Suisse et Italie. Mais c'est aussi la langue anglaise qui connait un fort joli et fort drôle parcours. Car c'est un plaisir de voir un metteur en scène britannique s'amuser autant de sa propre langue, de l'internationalisation des accents (les acteurs francophones (Grégoire Aslan est suisse, Paul Dupuis est québécois, Eugène Deckers est français) sont impayables dans leurs dialogues en anglais. Hugh Burden bredouille un français incompréhensible. Claude Larue a un superbe accent de titi parisienne. Le sergent West (Bonar Colleano) nous gratifie d'un abominable jargon yankee et la présence des douaniers italiens à Doma Dossala (il s'agit bien de la ville frontière après le Simplon quand bien même ce nom de ville italienne évoquerait plutôt les dunes soudanaises) transforme le "Simplon Orient-Express" en Tour de Babel. Les jeux de mots se multiplient à l'envie. Par exemple, lorsque, avant le départ du train à Paris,Tom, après un geste maladroit s'exprime par politesse en français (-"Excusez-moi") , le voyageur lui répond en traduisant dans la langue française une expression anglaise : "-Pas du tout ! ". Gag assuré. Un vrai capharnaüm. Heureusement l'impeccable accent d'Elvin (Michael Ward) sauve la pureté de la langue anglaise.
Bref, tout le monde s'amuse beaucoup dans cette tourbillonnante comédie policière et il n'aurait sans doute pas fallu beaucoup d'ingrédients supplémentaires pour que Sleeping Car to Trieste conserve une aussi belle renommée que les comédies les plus brillantes d'Alexander Mackendrick, de Charles Crichton et pourquoi pas de The Lady Vanishes pour saluer au final le Grand maître.
Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)