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Mystery Submarine (1950) de Douglas Sirk

 

 

Mystery Submarine est un film fort peu connu de Douglas Sirk. Au mieux est-il cité comme marquant les débuts du réalisateur à la Universal-International, firme au sein de laquelle il réalisera par la suite ses grands chefs-d'oeuvre mélodramatiques. Sans doute les immenses succès que connut Douglas Sirk avec The Magnificent Obsession (1954), All That Heaven Allows (1956), There's Always Tomorrow (1956), Written on The Wind (1957), The Tarnished Angels (1958), A Time to Love and a Time to Die (1958) et Imitation of Life (1959) ont conduit la critique à délaisser quelque peu d'autres oeuvres, incontestablement mineures, réalisées durant cette prolifique décennie par le réalisateur à la Universal-International. Au demeurant, dans les interviews données par Douglas Sirk, celui-ci ne cessa lui-même d'affirmer le peu d'intérêt qu'il convenait de reconnaître à ces premiers films de commande dont les scénarios lui étaient imposés par la production, parmi lesquels figurent, outre Mystery Submarine, The First Legion (1950), Thunder on the Hill (1951), The Lady Pays Off (1951), Weekend with Father (1951), No Room for the Groom (1952), Has Anibody for the Groom (1952).

Les circonstances dans lesquelles Douglas Sirk décida de quitter les studios Columbia dirigés par Harry Cohn demeurent mal connues. Mésentente, différents financiers ? Le fait est qu'après avoir réalisé Shockproof (1949) et Slightly French (1949), Douglas Sirk accepte au cours de l'été 1950 de signer un contrat de sept années avec la Universal-International qui à cette époque ne prétendait plus rivaliser avec les Majors. Depuis la fin des hostilités, le studio s'était spécialisé dans les films à moyen budget vantant les valeurs familiales, exploitant une veine comique sagement populaire (Abbott et Costello) et visant surtout les petites villes de province et le milieu rural, secteur dans lequel la firme conservait un excellent réseau de distribution (voir par exemple le succès obtenu par Ma and Pa Kettle (1949) de Charles Lemont). Rien de très prometteur en apparence pour Douglas Sirk.

Premier oeuvre au programme, Mystery Submarine, un film s'inscrivant dans le sous-genre du film de guerre sous-marine (autant de sous-genres, autant d'afficionados...),et nécessitant la participation de l'U.S. Navy (ou peut-être était-ce l'inverse : un film commandité par l'U.S. Navy ? On ne sait).

Comment diable Douglas Sirk allait-il faire face à ce cahier des charges ?

Mystery Submarine a répondu incontestablement aux souhaits des producteurs : l'action est bel et bien présente, les trouvailles de mise en scène pour faire évoluer des acteurs dans un espace confiné (ici le sous-marin) sont efficaces, les séquences maritimes spectaculaires à souhait. Mais à mon sens le grand intérêt de la réalisation se situe sur un autre registre. Mystery Submarine est un film constitué d'expérimentations, de tentatives, d'essais. Un peu comme cet art des catacombes des temps anciens : on bricolait, on cherchait, on ne savait pas trop encore quels principes esthétiques pourraient jaillir de ces ébauches formelles. A son arrivée à la Universal-International Douglas Sirk est un peu comme ces artistes contraints d'oeuvrer dans l'ombre en profitant de la maigre marge de manoeuvre laissée par la production.

La trame scénaristique est la suivante. Nous sommes en 1950. Cinq années après l'écrasement des forces militaires allemandes et la fin du nazisme. Un étrange vaisseau fantôme (le sous-marin "U 64") que l'on croyait coulé lors des derniers combats menés par le Reich, se terre quelque part, protégé par la masse liquide de l'océan et par les vastes étendues de côtes "d'Amérique du sud"où il peut faire halte sans être repéré. A son bord des anciens officiers et marins allemands. Les objectifs ont changé : la guerre est finie mais les trafics demeurent. Du statut de navire combattant l'U 64 est devenu un simple instrument de rapines. A son bord le Commandant Eric Von Molter (Robert Douglas) et le Lieutenant Heldman (Carl Esmond). L'enjeu du moment c'est le rapt d'un éminent savant cardiologue, le Docteur Adolph Guernitz (Ludwig Donath) dont les compétences sont convoitées par une puissance étrangère "d'Extrême-Orient" (l'URSS n'est bien sûr pas citée).

L'appât sera une jeune femme d'origine allemande et naturalisée américaine, Madeline Brenner (Märta Torén), l'épouse de l'ancien Commandant de bord du sous-marin, mort durant la guerre. Madeline, abusée par Eric Von Molter, livrera sans le vouloir le Docteur Guernitz à ses ravisseurs et devra elle même embarquer à bord du sous-marin U 64. Mais il faut un grain de sable : ce sera le personnage du Docteur Young (MacDonald Carey), lui-même d'origine allemande. Peu importe les circonstances justifiant son irruption dans le récit. Le voici transformé en agent secret chargé de sauver le Docteur Guernitz avant qu'il soit livré aux commanditaires de Von Molter. Autant de personnages, autant de faux-semblants, autant de jeux de dupes. Le happy end sera évidemment au rendez-vous, le Docteur Guernitz restera sous protection américaine, Madeline Brenner échappera à des poursuites pour acte de trahison, le sous-marin et son équipage (à l'exception de Von Molter) seront coulés par l'US Navy.

Le film surprend tout d'abord par ses premières séquences d'ouverture. Un récit amorcé en flash-back dans le cadre de l'interrogatoire de Madeline dans le bureau du procureur. Puis, une plage déserte, une femme (Madeline Brenner), un commentaire en voix off, une apparition (Von Molter). L'esthétique de cette séquence flirte avec le genre fantastique tel que pensé par Lewis Allen (The uninvited, La falaise mystérieuse, 1944) ou par Joseph Mankiewicz (The Ghost and Mrs Muir, 1947). Douglas Sirk instaure un second flash-back initié cette fois par la voix off du Docteur Young et tente la combinaison. Les récits s'enchevêtrent, s'organisent en poupées gigognes. Comme s'il fallait chercher un point limite de compréhension du récit.

Les scènes de combat maritime permettent au réalisateur de travailler sur la question du montage de plans documentaires (tournés durant de vraies manoeuvres navales) associés aux plans s'inscrivant dans le récit scénaristique. L'effet de réalité n'en est que plus saisissant. On doit à Clifford Stine les remarquables prises de vue d'explosion de mines sous-marines (Douglas Sirk lui confiera plus tard la photographie des principales scènes d'action figurant dans les grands mélodrames de la fin des années cinquante dont, bien sûr, The Tarnished Angels en 1957).

Quant à la fable, Douglas Sirk raconte en définitive une bien curieuse histoire dans l'immédiat après-guerre. Tous les personnages sont allemands : tous se sont recréés une certaine virginité à l'exception de l'équipage du sous-marin devenu vaisseau fantôme. Voici ces destinées de nouveau réunies en un lieu clos, hors du monde. Aucune relation sentimentale, aucune confiance même, ne peut naître de ces rencontres faites de méfiance, en raison du poids du passé, de l'absolue nécessité de préserver les zones d'ombre d'une existence antérieure. L'Amérique accueille en son sein, se montre magnanime. Il s'agit en contrepartie d'oblitérer son proche passé, de le réduire à un bruit si infime qu'un sonar de navire ne pourrait même pas le détecter.

Scénario : Ralph Dietrich et George W. George (très proche à l'époque de Robert Altman)

Avec Macdonald Carey, Marta Toren, Robert Douglas et Carl Esmond.

La présence de Marta Toren est précieuse. Actrice d'origine suédoise, Marta Toren, dont les traits de ressemblance avec Alida Valli sont surprenants, a été fauchée par la leucémie à l'âge de 31 ans. Avant d'être dirigée dans ce film par Douglas Sirk, Marta Toren avait joué avec Yvonne de Carlo et Peter Lorre dans Casbah (1948) de John Berry, Dick Powell dans Rogue's Regiment (1949) de Robert Florey, Dana Andrews dans Sword in the Desert (1949) de George Sherman et avec James Mason dans One Way Street (1950) d'Hugo Fregonese.

Les années 1949-1950 ont été des années fastes pour Macdonald Carey, habitué des films d'aventures, et très apprécié dans Song of Surrender (1949) de Mitchell Leisen et dans The Fawless (1950) de Joseph Losey. Quant à l'acteur britannique Robert Douglas, sa renommée à Hollywood tenait surtout à ses excellents seconds rôles dans Adventures of Don Juan (1948) de Vincent Sherman, The Flame and the Arrow (1949) de Jacques Tourneur et dans Kim (1950) de Victor Saville.

 

Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)