Accueil

 

Retour à la liste des films

 

 

 

The Proud Ones (Le Shérif, 1956) de Robert D. Webb

(avec Robert Ryan, Virginia Mayo, Jeffrey Hunter, Walter Brennan)

 

 

Il s'agit en apparence d'un très honnête western de la 20th Century Fox de forme classique agrémenté d'un fort beau thème musical de Lionel Newman, sifflé comme cela s'impose. Plusieurs destinées réunies dans une même ville durant trois jours : le bon (le shérif Cass Silver), le méchant (John Barrett, un puissant malfrat véreux) et un être déchiré venu régler ses comptes (Thad Anderson, le "fils de son père" tué naguère par le shériff dans un autre lieu et dans un autre temps). Avec une prime scénaristique en plus : le shérif est en passe de devenir aveugle au beau milieu de la tempête de violence qui s'abat sur la ville, ce qui conduira à quelques moments de bravoure. C'est finalement la partie du film la moins bien traitée tant scénaristiquement qu'au plan de la mise en scène ( l'image devient floue donc le personnage devient aveugle).

Or, The Proud ones (littéralement "L'orgueilleux", titre négligemment transformé en "Le shérif" pour la distribution française) est bien plus que cela. L'histoire qui nous est contée par Robert D. Webb et Edmund H. North, son scénariste (d'après un roman de Verne Athanas) me fait songer à la thématique du roman Lord Jim . Au début du film, Cass Silver (remarquable Robert Ryan) régente en qualité de shérif une petite ville bien tranquille du Kansas qui lui est entièrement dévouée. Les décors (une très belle composition architecturale et coloriste de la grand-rue due à des hommes de grand talent de la Fox, Walter M. Scott et Leland Fuller) sont si bien ripolinés que l'on douterait même de la présence de poussière dans ce coin perdu du Kansas. Cass Silver, redoutable tireur, est même sur le point de convoler avec la délicieuse Sally (Virginia Mayo) lorsque le passé resurgit. Un passé trouble. Cet homme pétrie de valeurs humaines a-t-il naguère froidement abattu dans le dos un tueur à gages ? Faute de pouvoir prouver la légitime défense, Cass Silver avait abandonné ses fonctions de shérif et fuit une ville livrée dès lors aux mains de l'infâme John Barrett (fort bon Robert Middleton). Un acte de lâcheté inscrit dans sa mémoire, dans ses pupilles. Mais voici qu'une seconde chance lui est donnée. Tout recommence : John Barrett resurgit avec ses tueurs à gages, comme une gangrène venant pourir le corps social (avec l'arrivée du troupeau qui doit être vendu en ville, c'est la croissance économique qui vient flirter avec cette micro-société urbaine : les prix s'envolent, les esprits se pervertissent au grand bonheur de John Barrett).

L'obsessionnel Cass Silver vient immédiatement défier son double sur ses propres terres (la salle de jeux) et provoquer le moment de revanche quitte à faire courir des risques mortels à son adjoint Jake (Walter Brennan). A ses côtés l'incertain Thad Anderson (Jeffrey Hunter) qui ne sait quel parti prendre. Nouveau piège (l'homme de mains, Chico alias Rodolfo Acosta, fait croire qu'il est ivre mort pour tromper la vigilance de Cass Silver et l'abattre) et nouvelle apparence de meurtre sous le nez de Thad qui n'a rien vu. Mais le shérif aura une preuve : le revolver de Chico que celui-ci tenait en mains. Légitime défense justifiant le permis de tuer de Cass Silver.

Cass Silver avait raison ! Cass Silver a toujours eu raison ! Cass Silver est un donneur de leçons aveuglé par la cohérence de ses actes. Mais ce monde lui échappe, il n'y a plus sa place; l'ère du western s'achève, l'économie est en route. Il ne reste plus à Cass l'orgueilleux qu'à transmettre le témoin (au double sens du terme) et à disparaître. C'est Thad qui prendra l'initiative de venir défier John Barrett et de l'abattre d'une balle dans le dos ! Mais les témoins abondent pour constater que John Barrett avait déjà fourbement dégainé. La boucle est bouclée. Thad ne sera plus hanté par le souvenir d'un père assassin. Mais un parfum de mort emplit les lieux.

Un western signé Robert D. Webb, un homme de la 20th Century Fox, qui a pu réaliser une dizaine de films après avoir fait ses armes notamment comme assistant réalisateur de Fritz Lang sur American Guerrilla in the Philippines. Mais en cette même année 1956 sortait sur les écrans le sublime The Searchers (La prisonnière du désert) de John Ford. La barre était trop haute placée.

 

Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)