Hotel Reserve (1944) de Lance Comfort, Mutz Greebaum et Victor Hambury
(avec James Mason, Lucie Mannheim, Raymond Lovell, Julien Mitchell, Clare Hamilton)
Lance Comfort est un réalisateur britannique très injustement méconnu. Un ouvrage monographique lui a été consacré assez récemment par Brian McFarlane (Editions de l'Université de Manchester). Après avoir travaillé en Angleterre pour la British National Films et la Paramount British, Lance Comfort quitte son pays natal pour s'installer à Hollywood, embauché par les studios R.K.O. Il y retrouve Victor Hanbury (encore un nom bien oublié) et signe en 1943 Escape to Danger avec Eric Portmann et Ann Dvorak. L'année suivante il met en scène Hotel Reserve, film auquel participe également Mutz Greenbaum, un chef opérateur allemand installé depuis dix ans en Angleterre et qui tente en 1943 avec Lance Comfort l'aventure américaine. Le film Hotel Reserve s'inscrit ainsi dans un pan très intéressant de l'histoire du cinéma américain durant la guerre car la venue de nombreux réalisateurs britanniques (au premier rang desquels, et avec un peu d'avance, Alfred Hitchcock bien sûr) a fait évoluer l'esthétique des studios.
Hotel Reserve est un film à petit budget. Il doit donc être appréhendé comme tel. Le scénario du film est basé sur le roman d'Eric Ambler datant de 1938, Epitaph for a Spy (pour les cinéphiles rappelons que plusieurs romans d'Ambler avaient déjà été adaptés, et de quelle manière, au cinéma : Uncommon Danger par Raoul Walsh dans Backround Danger (1943), The Mask of Dimitrios par Jean Negulesco (1939) et Journey into Fear par Norman Foster (1942). Les années 1943-1944 sont des années fastes pour James Mason. Il obtient un succès populaire incontestable en Angleterre en 1943 dans The Man in Grey de Leslie Arliss.
Après-guerre il s'installera durant près de quinze années aux Etats-Unis (jusqu'à Lolita de Stanley Kubrick en 1962). Dans Hotel Reserve, l'acteur, âgé de 42 ans, est en pleine évolution. Son jeu est encore constitué de subtiles variations de dilettantisme combinées à une marque de fabrique qui fera sa notoriété par la suite, cette capacité à fixer l'interlocuteur d'un regard faussement fragilisé pour initier en fait des duels psychologiques d'une rare intensité.
Que nous raconte le film ? L'action se déroule en 1938 sur la Côte d'Azur (une Côte d'Azur d'opérette notons le, sans aucun souci de réalisme). Un lieu clos : l'Hôtel Reserve. Un invraisemblable quiproquo conduit la police française à soupçonner dans un premier temps Peter Vadassy (James Mason) de se livrer à des actes d'espionnage en photographiant les installations militaires de la base navale de Toulon. On nous rappelle à cette occasion que la marque Zeiss fabriquait des objectifs d'une d'une incomparable qualité.
A l'initiative des services secrets français qui comprennent très vite que ce brave étudiant en médecine en vacances n'est pour rien dans les faits qui lui sont reprochés, Peter Vadassy va jouer à son insu le rôle d'appât, la police exigeant de lui qu'il mêne sa propre enquête sur les autres occupants de l'hôtel dans lequel l'espion se cache nécessairement. Peter Vadassy apprendra par la suite qu'il a été joué. Mais voici l'occasion de suspense, de récits à tiroir, de rebondissements et d'une poursuite finale d'espions nazis enfin démasqués.
Du bel ouvrage sans prétention, sachant tirer profit d'un choix des producteurs de tourner entièrement le film dans un espace très confiné (l'hôtel et ses extérieurs immédiats). L'esthétique du film surprend néanmoins. Rien ou presque de réaliste dans la représentation de cette France et de ces Français. Mais surtout, le choix de situer l'action en 1938 rend le film encore plus étonnant puisque la question de la collaboration du régime de Vichy ne peut par évidence être abordée. Néanmoins, la présence de plusieurs personnages secondaires interlopes créent une ambiance surprenante et instable. Lance Comfort réussit le pari de traiter un roman d'espionnage dans un cadre en définitive abstrait. D'où la force métaphorique de certains choix de mise en scène. Bonne interprétation de Julien Mitchell en agent des services secrets et de Frederick Valk, énigmatique client de l'Hôtel Reserve.
Philippe Chiffaut-Moliard