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Something for the Birds (1952) de Robert Wise

 

 

Something for the Birds est un des films de Robert Wise les moins connus en France. Daniele Grivel et Roland Lacourbe reconnaissent eux-mêmes dans leur ouvrage sur Robert Wise ne pas avoir pu voir le film. La raison est que les distributeurs français ont estimé à l'époque qu'il s'agissait avant tout d'un film destiné au public américain et non au circuit hexagonal. Tant pis pour Victor Mature, Patricia Neal et Edmund Gwenn. Something for the Birds est effectivement un film parodique dont le sens aurait très probablement échappé au public français du début des années cinquante. Mais au regard de la carrière de Robert Wise, il est vrai aussi que la riche période de collaboration du réalisateur avec la 20th Century Fox entre 1950 et 1953 demeure un peu négligée exceptés trois films sur les neuf entrepris, Three Secrets en 1950, The Day the Earth stood still en 1951 (devenu un film culte) et The Desert Rats en 1953.

Une réserve d'oiseaux protégés, un projet de forage, un personnel politique corrompu par la puissance de l'argent, il ne manquerait que l'ajout d'un complot contre un juge de la Cour Suprême pour que l'on songe à un film bien plus récent de Alan J. Pakula, The Pelican Brief (1993). En 1952, il n'était bien sûr pas question d'aller aussi loin dans la critique des moeurs politiques américaines. Il n'en demeure pas moins que Robert Wise a sans doute été le premier réalisateur à aborder la question de la protection des espèces animales sur le sol américain (on ne parlait pas encore d'écologie) et surtout celle du lobbying. Cette dernière question était alors au coeur de l'actualité, la gauche américaine contestant les dérives nées d'une loi de 1946 consacrant ce systême d'influence. Un petit rappel est nécessaire afin de mieux comprendre les péripéties du scénario.

Aux Etats-Unis, le vote d'une loi suppose au préalable le dépôt d'une proposition de loi par un membre du législatif ( qui ne fait que relayer en vérité une initiative de l'exécutif). Cette proposition de loi est envoyée à une commission compétente qui a pour mission de préparer un rapport. Pour ce faire la commission sollicite l'avis des membres de l'administration et du gouvernement, des experts puis, nous y voilà, des porte-parole des groupes de pression. Le rôle d'un lobbyist est donc d'exercer des pressions sur le Congrès afin d'obtenir le vote ou au contraire le rejet de la proposition de loi. En 1946, il a été décidé que tout lobbyist devait se déclarer auprès de la Chambre des Représentants ou du Sénat.Or cette loi a été très vite détournée de son objetif premier qui était de mieux contrôler les activités de lobbying, celles-ci ayant déjà donné lieu à de sérieux scandales.

C'est ainsi qu'à la suite du vote de la loi de 1946, n'importe quelle association, même la plus puissante, pouvait déclarer que son but n'était pas de faire du lobbying pour échapper aussi simplement aux contraintes imposées par cette loi. Par exemple, l'Association des Industriels américains (organisation très puissante s'il en est) ne s'est pas délarée; pareillement pour la non moins célèbre Association nationale des utilisateurs d'armes à feu. Les cartes étaient truquées et entre 1946 et 1952, le lobbying non réglementé a pu faire florès. De plus, personne n'était dupe que la distinction entre lobbying et corruption était des plus subtile et que cette pratique ne faisait qu'accentuer la puissance des puissants puisque le lobbying suppose beaucoup d'argent, l'entretien d'un personnel permanent à Washington, la rémunération de cabinets d'avocats spécialisés, etc.

Something for the Birds se déroule bien sûr à Washington. Steve Bennett (Victor Mature) est un de ses avocats dont la seule activité est de faire jouer ses relations en faveur de telle ou telle firme et, le cas échéant, de corrompre. La petite fable du film le fera rencontrer une femme de conviction, Ann Richards (Patricia Neal), mais bien naïve car très vite on apprendra que les efforts de celle-ci pour faire du lobbying " à la loyale " étaient vains puisque la proposition de loi concoctée au bénéfice d'une compagnie gazière avait déjà été transmise par la commission idoine au Sénat ( effectivement, qu'aurait pu vraiment saisir le spectateur français de ces subtilités juridiques ?). Un autre personnage va servir de go-beetween, le faux amiral Johnny Adams (l'excellent Edmund Gwenn) qui profite de son activité de typographe pour se fabriquer de faux cartons d'invitation, fréquenter les meilleurs salons mondains de Washington et devenir lui aussi un homme d'influence.

Si l'on ajoute que Johnny Adams arbore une médaille militaire qui ne lui appartient pas, la fable devient alors très acide car en 1952, avec la guerre de Corée, il était des sujets sur lesquels il ne fallait pas plaisanter. Tout ceci explique le choix de Robert Wise pour la comédie fantaisiste en contraignant par exemple Victor Mature à adopter durant tout le film un sourire crispé parfaitement ridicule, en truffant le scénario de petites métaphores dont il n'était pas besoin d'être un génie pour comprendre le sens (la livraison des réfrigérateurs, la description du condor, la femme au foyer avec son aspirateur et la télévision en marche) et en procédant à une surcaractérisation de tous les personnages. Mais la veine comique est plutôt bien exploitée et la liberté d'expression se trouve protégée par cette apparence d'insouciance, de futilité, qui ressort de la narration.

Autre petit clin d'oeil spécifiquement américain : durant la visite au museum d'ornithologie, Ann Richards et Steve Bennett rencontrent un spécialiste un peu fou, capable d'imiter tous les cris d'oiseaux. L'allusion à Jerry Lewis est manifeste tant la ressemblance caricaturale est grande. Or, en ces années 1950-1951, la gestuelle et les grimaces de Jerry Lewis qui débutait sa carrière avec le réalisateur Hal Walker, agaçaient nombre de personnes dont, probablement, Robert Wise...

 

Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)